Les Eaux Souterraines
Les Eaux Souterraines
Une nouvelle de la Gaule nervienne, IIe siècle de notre ère
"Je tiens la ville par en dessous."
Bagacum, IIe siècle de notre ère. Sous l'éclat des colonnes de marbre du forum romain se cache un secret que les registres officiels ont tenté d’étouffer.
Ambiorix, un arpenteur nervien qui mesure la terre avec les outils de Rome mais rêve dans la langue de ses ancêtres, découvre une inscription clandestine au cœur des cryptoportiques. Ce n’est pas du latin. Ce sont des caractères grecs gravés dans la pierre calcaire pour crier une vérité interdite.
Qui était Vironix ? Un simple manœuvre mort durant le chantier, ou le dernier gardien d'une identité que l'Empire ne pourra jamais tout à fait ensevelir ?
Entre les archives poussiéreuses du tabularium et les prophéties d'un vieil haruspice, Ambiorix va devoir choisir : rester le serviteur de la mesure romaine ou devenir le passeur de la mémoire gauloise.
Découvrez une nouvelle historique immersive où l'archéologie rencontre l'intrigue. Une plongée fascinante dans les racines de la Gaule belgique.
EXTRAIT :
L'homme qui mesurait la terre s'appelait Ambiorix — non pas le roi légendaire des Éburons que les anciens évoquaient encore à mi-voix, comme on invoque un esprit, mais un autre, né trois générations après la conquête, fils de forgeron et petit-fils de rien de mémorable. Il portait ce nom sans s'y attarder. On choisissait les noms anciens comme on garde de vieilles fibules : pour ne pas oublier, sans savoir exactement quoi.
Ce matin de mars — ou plutôt de martius, car Ambiorix pensait désormais en latin pour les chiffres et les contrats, et en nervien pour les rêves et les jurons — il se tenait dans les sous-bassements du grand forum de Bagacum, les pieds dans l'ombre froide des cryptoportiques, une tablette de cire à la main.
La cité des Nerviens s'appelait officiellement Bagacum Nerviorum. Ses habitants, par habitude, l'appelaient simplement Bagacum, ou encore « la ville de pierre », comme pour marquer la rupture avec les temps d'avant, où l'on bâtissait en chêne et en torchis. Ambiorix préférait « la ville du dessous », à cause des galeries.
Il était arpenteur-juré — un métier qui n'existait pas avant Rome et qui, depuis Rome, était devenu indispensable. Il mesurait les propriétés, vérifiait les limites, arbitrait les querelles de bornage entre les grands domaines de la plaine nervienne. Son instrument principal était le groma : une croix montée sur pivot, suspendue à des fils à plomb, héritage romain qu'il maniait avec la précision acquise au fil de dix ans de pratique.
Mais ce matin-là, il ne mesurait rien. Il regardait.
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Les cryptoportiques de Bagacum formaient un double couloir en U inversé sous la place du forum. Voûtes de calcaire régulièrement appareillé, sol pavé de dalles plates, étroites ouvertures ménagées en hauteur qui laissaient entrer des lames de lumière oblique — en hiver, elles tombaient presque à l'horizontale, effleurant le sol comme des doigts pâles. Les Nerviens qui avaient bâti tout cela — ou plutôt qui avaient fourni la main-d'œuvre, les maçons venant d'Italie du Nord et de Narbonnaise — ne savaient pas toujours nommer ce qu'ils avaient érigé. Ils savaient que c'était solide. Que ça durait. Que ça impressionnait.
Ambiorix, lui, connaissait le nom. Il en connaissait aussi la fonction : entrepôt, régulation thermique, espace de circulation pour les serviteurs. Il avait lu le traité de Vitruve — en latin laborieux, dans une copie abîmée qu'un marchand de Gesoriacum lui avait vendue trop cher, mais il l'avait lu. Ça ne l'empêchait pas d'éprouver, chaque fois qu'il descendait ici, quelque chose que Vitruve n'évoquait pas.
Un frisson. Pas de froid — la température était constante, effectivement, comme l'ingénieur l'avait prévu. Plutôt le frisson de quelqu'un qui marche sur une couture du monde.
Il approcha la flamme de sa lampe à huile du mur nord.
Il y avait quelque chose de gravé dans la pierre.