Introduction
1. Les hommes ont disparu
2. Être lesbienne quand on est comorienne
3. Mais j'fais quoi de cet ex ?
4. Le lesbian masterdoc : controverses et étiquettes
5. Définition de lesbienne : la majorité et la binarité l'emportent ?
6. Lesbiennes et rapports de pouvoir
7. « La noirie » ✨
Conclusion
Note * Je ne prétends pas détenir la vérité universelle, et je parle à un moment donné de ma vie, je peux grave me tromper et changer d’avis.
Introduction d'un livre dans un livre
Ce chapitre, c'est un peu comme un livre dans un livre. Il est gratuit parce qu'il me semble être d'une certaine utilité publique. C'est une boîte à outils et à questions dont j'aurais aimé disposer, une porte d'entrée théorique et personnelle dans mon autofiction.
Ces bases, ces réflexions découlent directement de tout ce que j'ai vécu, construit, déconstruit, de moi donc, mais aussi des êtres que j'ai pu rencontrer dans ma vie, de réflexions de personnes que je ne connais pas, aussi. Autrement dit, ça dit ce que je pense. Mais l'autofiction, elle, raconte pourquoi je le pense — ce que j'ai traversé pour en arriver là.
Remontons donc au jour où les choses ont basculé.
1. Les hommes ont disparu
On entend souvent parler de lesbiennes qui n'ont jamais relationné avec des hommes, ou qui se sont forcées à le faire. Pour moi, c'était différent.
Depuis toute petite, j'avais eu tout un tas de crushs sur des garçons. Même si je pouvais très vite m'emballer et très vite me lasser, et même si j'avais tendance aussi à avoir des relations à distance : pas le même quartier, pas la même ville, pas la même île, voire même tant qu’à faire, pas le même continent… J'étais quand même plus ou moins investie. Et à l'âge adulte, j'ai eu des petits amis, sur des durées plus ou moins longues. Je sais depuis l'enfance que je ne suis pas hétéro, je me suis longtemps considérée bisexuelle, puis pansexuelle, mais je n'aurais jamais pensé qu'un jour je me réveillerais pour dire « en fait je suis lesbienne ».
Il faut savoir que pendant longtemps, j'avais été du genre à dire que je ne pourrais jamais fonder une vie, une famille avec autre chose qu'un homme cisgenre. Pour les personnes qui pensaient me connaître — à commencer par moi-même — mon coming out en tant que lesbienne a pu être plus ou moins étonnant. Mais bon, entre nous, vu ce qui nous sert de société, ça ne devrait pas vraiment l'être.
Je commencerai par dire que lorsque j'ai vécu seule pour la première fois en 2019 et que j'ai aussi commencé à m'autoriser à vivre pleinement mon orientation, j'ai eu ma première révélation. Ma préférence pour les hommes ? Du foutage de gueule. Que dis-je ? L'arnaque du siècle. C'était aberrant de me dire que j'avais pu réussir à me mentir de cette manière.
Et puis en vivant à Lyon, loin des Comores, de la Réunion, et en fréquentant cette femme que j'avais rencontrée sur une application de rencontre, pour la première fois, je n'étais pas inquiète que ma mère me surprenne. Je n’étais pas inquiète qu’on me reconnaisse dans la rue et qu'on me poucave à la minute. Le goût de ça, était bieeen plus que boosté.
Je n'étais certes pas complètement libérée — je gardais des séquelles du fait d'avoir été si longtemps entourée de geôliers, de fétiches tels ceux de Karaba la sorcière et d'avoir grandi, évolué dans une société, une culture, une religion données — mais c'était déjà un sacré grand pas.
Et puis un jour, les choses ont pris une tournure radicale : les hommes ont disparu. Je me rappelle très bien de ce moment. J'étais descendue faire les courses, et là, j'ai remarqué que les boug autour de moi auraient pu tout aussi bien ne pas exister. Je vivais quelque chose qui me faisait un peu penser à cet épisode de Black Mirror, où il était possible de bloquer les gens dans la vraie vie, de les flouter. Plus de son, plus d'image !

Ça m'a fait tellement bizarre…Non seulement ce qui se passait, mais aussi le fait de réaliser à quel point, jusqu'ici, j'avais été conditionnée à les remarquer eux, avant toute chose. À prêter attention à leur présence, à leur regard, à leur désir, même si et même quand je n'en avais pas envie, même si, même quand ça ne m'intéressait pas, et que ça allait à l'encontre de mon bien-être, de ma sécurité émotionnelle et physique.
Parce qu'il faut se le dire, 90 % des interactions quotidiennes avec eux sont plus désagréables qu'autre chose : entre les regards de prédateurs assoiffés, les sollicitations à répétition, les agressions verbales, physiques, sexuelles — et les risques que ça puisse arriver — la sensation d'être vampirisée, les images repoussantes du type : les voir dégainer leur organe externe n'importe où, n'importe quand pour pisser ; ou encore cette manie qu'ils ont de prendre énormément de place dans le sens propre comme au figuré…
Les jours passaient et je vivais dans un tout autre monde, une toute autre réalité. Je respirais mieux et puis je redécouvrais les femmes. Comme quand je passe de 360p à une vue en 4k grâce à de nouvelles lunettes, après avoir passé des mois voire des années sans béquilles pour ma myopie. (J’ai tendance à perdre, casser mes lunettes et à tarder pour faire les démarches… la go a un TDAH, et puis en vrai ça m'arrange un peu de ne pas voir les gens autour de moi.)
Les femmes, je les avais toujours trouvées splendides, intéressantes, grandioses même ! Comme qui dirait Franklin dans Ma famille d'abord. Mais là c'était comme si tout était multiplié par mille. Je me sentais bénie, honorée, de leur simple présence.
Je me sentais comme la blonde du film But I'm a cheerleader qui répète « I'm a homosexual » d'un air hébété pendant que l'information remonte à son cerveau.
Et en même temps, les questions dans ma tête se bousculaient. Est-ce que l'hétéronormativité avait pu me conditionner à ce point-là ? Aussi profondément que ça ?! Au point de découvrir presque du jour au lendemain qu'en fait je suis pas bi, pas pansexuelle mais lesbienne ?
Et encore, j'avais conscience de ne pas être le cas le plus extrême ! Moi au moins j'avais déjà un pied dans cet univers. Pour d'autres, le passage devait être encore plus brutal : découvrir être lesbienne après avoir fondé une vie, une famille, bien hétéro-normée… À la quarantaine, la cinquantaine voire bien plus tard… Je n'ose même pas imaginer ce que ça peut faire !
Mais c'était tout de même violent, douloureux pour moi de me rendre compte d'à quel point la société, le conditionnement, la peur, pouvaient avoir la main mise sur moi, sur ma vie, au détriment de la vérité et de qui je suis.

C'est dans ces circonstances que j'ai lu le lesbian masterdoc. J'en avais entendu parler longtemps avant, je l'avais même recherché et j’avais un peu survolé le début mais au final j’ai laissé tombé en me disant que je n'étais pas concernée. Cette fois j’ai bien lu, bien développer le terme « comphet », qui est l'abréviation de « compulsory heterosexuality » Aka le concept de l'hétérosexualité contrainte, obligatoire, de la pression sociétale, patriarcale qui impose l'hétérosexualité comme norme sociale.
Ce terme n'a pas été inventé par Angeli Luz alias Cyberlesbian, mais sa popularité provient largement d'elle et du Lesbian Masterdoc ou « Am I a lesbian ? » qu'elle a écrit et publié pour la première fois en 2018 sur Tumblr. Ce document est très connu. Récemment encore il a été cité par la chanteuse Kehlani (que je n'apprécie pas particulièrement as a black person, les vrais savent).
J’ai donc assimilé à quel point on nous apprend très tôt que les garçons sont censés nous intéresser. Que les garçons sont censés être ceux qui sont intéressés par nous. Qu'il faut leur plaire, attirer leur attention, être choisie par eux. Qu'il faut avoir un amoureux. Que le couple hétérosexuel constitue une trajectoire prétendument évidente et inévitable. Que c'est un conditionnement puissant, qui est partout, tout le temps et qui commence avant même qu’on soient né·es !
Et ce conditionnement ne passe pas uniquement par des messages explicites : il agit aussi de manière plus subtile, parfois presque subliminale. Il passe par des récompenses et des sanctions sociales, économiques, culturelles, religieuses, et j'en passe ; par des processus de valorisation, de légitimation et de normalisation de ce qui correspond à la norme et, l'inverse, si on s'en écarte.
Bref, on peut grave parler de lavage de cerveau.
Comment savoir alors ce qui vient de nous quand notre environnement n'a de cesse de nous répéter ce que nous sommes censé·es être ? Où s'arrête le conditionnement et où commence ce qui nous appartient, où commencent le désir, les sentiments ?
En sachant que moi je parle en tant que personne qui ressent du désir sexuel et des sentiments romantiques (allosexuelle ; alloromantique). Or ce n'est pas le cas de tout le monde. Il y a des personnes asexuelles, des personnes aromantiques, et des personnes qui sont les deux à la fois : aroace.
Il faut sans doute aussi prendre en compte le fait qu’il y la question de qui est désiré·e ou pas dans la société et de ce que ça peut impliquer pour chacun·e de nous.
Je parle aussi en tant que monogame, et je l'affirme en ayant pu me questionner à ce sujet, bien qu'on m'avait fait croire la aussi, que ça allait de soi. Il y a certes la « polygamie », souvent pensée comme quelque chose pour les hommes exclusivement mais il y a aussi le polyamour, les relations ouvertes, le libertinages et tout un tas d'autres manières d'organiser ses relations.
Et puis y’a la diversité de personnalités, d’expériences, ce que je veux dire c’est est-ce que le conditionnement agit de la même manière chez tout le monde ?
Est-ce que le conditionnement, c'est uniquement genre une couche de faux par-dessus ce qui est vrai, ce qui est réel ? Ou est-ce que le conditionnement peut produire du vrai, du réel, créer nos désirs, nos envies, nos sentiments à partir de rien ou presque ?
Et s'il existait des personnes dont la sexualité, l'attachement ou la manière de tomber amoureuse sont plus plastiques, malléables, plus sensibles aux contextes, aux expériences, aux relations, à la culture, à la manière dont on est regardé·es et dont on apprend à regarder les autres ?
Et pour d’autres le fait qu’iels vivent, ressentent quelque chose comme réel, est-ce que le fait que ça ait été influencé par son environnement rend tout ça moins ou pas réel ?
Je me dis que ce ne serait donc pas forcément : « l'intérêt est entièrement là tel qu’il est, depuis toujours et la société essaie seulement de nous empêcher de l'exprimer ». Pas non plus forcément : « l'intérêt est entièrement fabriqué par la société ». Mais possiblement une troisième voie, quelque chose de beaucoup plus nuancé, et donc plus inconfortable.
Quand je parle de malléabilité, je ne parle pas du fait de pouvoir se lever un matin et choisir son orientation comme on choisirait une tenue.
Je parle plutôt de la possibilité que l’orientation soit, chez certaines personnes, une minorité certes mais quand même, une matière déjà malléable en elle-même. Quelque chose qui peut évoluer, se déplacer, prendre différentes formes, sans que cela relève d’une décision consciente ou volontaire. Alors que pour d'autres, ça soit quelque chose de beaucoup plus stable, marqué dans la pierre. Et qu'entre les deux, il existe probablement toute une diversité de fonctionnements.
Et j’ai d’autres questions ! Est-ce que les sensations du corps vont forcément de pair avec l'orientation ? Est-ce que le corps peut produire certaines réactions presque mécaniquement ?
Peut-on avoir envie d'une sensation sans avoir envie de la personne qui nous la procure ?
On peut — et sans doute devrait-on — aller plus loin encore et se demander : qu'est-ce que l'amour ? Qu'est-ce que le sexe ? Qu'est-ce que le désir ? Et j'en passe.
Est-ce qu'on parle de désir ? D'attirance ? D'amour ? D'attachement ? De projection ? De réaction corporelle ? De besoin de proximité ? De désir de construire une vie ? Ça pose bien plus de questions que ce qu'on peut imaginer au premier abord et je n'ai pas envie de prétendre qu'il existe des réponses toutes simples et catégoriques à tout ça.
Par exemple on dit « amour » pour une relation « amoureuse » et « amitié » pour une relation « amicale », comme si l'un était forcément profondément différent de l'autre. Mais n'y a-t-il pas de l'amitié dans l'amour ? L'amitié n'est-elle pas aussi une forme d'amour ? On peut aimer profondément ses ami·es. Avoir envie de partager sa vie avec elleux. Les choisir comme famille. Certains diront l’un est romantique, l’autre non. Mais qu'est-ce qui définit exactement cette dimension romantique ? Certaines personnes vous diront d'ailleurs qu'elles vivent de la romance dans leurs amitiés. D'autres peuvent avoir des relations extrêmement intimes, fusionnelles ou engagées sans les considérer comme romantiques. Là encore, les frontières deviennent beaucoup moins évidentes.
Et puis il y a le sexe, qu'on utilise souvent comme une sorte de preuve ultime : si une relation comporte du sexe, elle serait forcément autre chose qu'une amitié ; si elle n'en comporte pas, elle pourrait être qualifiée d'amitié. Mais on sait très bien que le sexe peut exister sans amour. Que l’amour peut exister sans le sexe. Qu’il y a des relations à la fois amicales et sexuelles…
Les frontières sont en réalité toujours plus poreuses que ce qu’on pense. Ce qu’on néglige trop je crois, c’est que ces catégories ne sont pas seulement des façons de décrire nos sentiments. Elles sont aussi et sans doute avant tout liées à une organisation sociale.
Le couple dit romantique n'est pas simplement une relation entre deux personnes qui s'aiment. C'est aussi une institution. Une institution à laquelle notre société rattache des droits, des devoirs, des responsabilités, de la reconnaissance sociale, des avantages ou désavantages économiques par exemple, la filiation, l'héritage, le logement, la prise en charge des enfants et une quantité impressionnante de choses qui dépassent largement les sentiments des deux personnes concernées.
Et cette institution s'inscrit dans le modèle de la famille nucléaire (couple + enfants). On nous apprend très tôt à considérer ce modèle comme l'aboutissement presque naturel de l'existence : rencontrer quelqu'un, tomber amoureux·se, former un couple, vivre ensemble, avoir des enfants, construire un foyer. Comme si cette trajectoire était simplement le résultat spontané de l'amour et du désir. Mais elle produit et reproduit un certain ordre social. L'État-nation, le capitalisme and co. Elle contribue notamment à reproduire des rôles de genre et une division du travail qui ne sont pas simplement le fruit des préférences individuelles.
Cela ne signifie évidemment pas que les personnes qui vivent en couple ou fondent une famille nucléaire seraient simplement, uniquement, des agents d'un système dont elles n'auraient pas conscience. On peut aimer profondément quelqu'un, désirer construire une vie avec cette personne et être sincèrement heureux·se dans cette relation. Mais il est intéressant de se demander pourquoi certaines formes d'amour sont davantage reconnues, protégées et valorisées que d'autres. Pourquoi le couple dit amoureux est-il considéré comme une relation particulièrement importante ? Pourquoi la personne avec qui l'on partage un lit est-elle généralement considérée comme notre « proche » par défaut, tandis qu'une personne avec qui l'on partage vingt ans d'amitié peut ne bénéficier d'aucune reconnaissance particulière ?Pourquoi certaines formes d'intimité donnent-elles accès à des droits et à une légitimité sociale que d'autres n'ont pas ? Peut-être que nous avons appris à découper nos relations en catégories bien distinctes parce que notre société en a besoin. Avec, au sommet de la hiérarchie, le couple romantique et sexuel, présenté comme la forme la plus complète, la plus importante et la plus légitime de relation.
Cette remise en question n'est d'ailleurs pas seulement théorique. Elle commence aussi à apparaître dans les débats juridiques et politiques contemporains : en France, une proposition de loi porte précisément sur l'idée d'accorder de nouveaux droits fondés sur l'amitié et les liens affectifs et d'entraide. (Assemblée nationale. 2026, 15 septembre. Accorder des droits nouveaux fondés sur l’amitié et les liens affectifs et d’entraide.) Quelques mois auparavant, une pétition proposait déjà d'ouvrir le PACS à plus de deux personnes. (Assemblée nationale. 2025, 8 septembre. Ouvrir le PACS à plus de 2 personnes, ou créer un contrat d’entraide solidaire spécifique permettant d’inclure aussi des couples mariés [Pétition n° 3883]. Plateforme des pétitions de l’Assemblée nationale.)
Une fois qu'on commence à déconstruire tout ça, on ne peut plus vraiment faire comme s'il n'existait pas de script, de cases dans lesquelles on veut absolument nous mettre. En ce sens, lire le lesbian masterdoc aurait été intéressant même sans me sentir premièrement concernée.
Pendant que tout ça se bousculait dans ma tête, le monde, lui, continuait de tourner, et ne me laissait pas vraiment de répit.
2. Être lesbienne quand on est comorienne
Je venais à peine de me faire ce coming out de lesbienne à moi-même, à me familiariser avec ce terme si péjorativement connoté, quand j'ai appris qu'une femme comorienne se faisait lyncher de part et d'autre après avoir épousé une femme réunionnaise, à Mayotte.
J'ai vu les commentaires pleins de haine, puis la vidéo de sa mère en pleurs qui s'excusait auprès de la communauté après que des gens soient allés à la recherche de la famille de la mariée.
Et, dans cette atmosphère délétère, deux jeunes femmes et amies ont été emprisonnées à Ngazidja, accusées de lesbianisme. Aucune preuve, juste de simples rumeurs, et pourtant elles passeront toute une année en prison, avec le lot de violences que cela peut impliquer. Ensuite, des femmes, des mères, sont allées manifester contre le lesbianisme. Et ACMC, une chaîne comorienne qui couvrait l'événement, a choisi un titre lunaire pour sa vidéo YouTube, je cite : « Lutte contre les lesbiennes aux Comores : le cri et la douleur des femmes comoriennes ».
Les soi-disant journaux comoriens s'en donnaient à cœur joie dans tout ça, jouaient un rôle conséquent dans ces incitations à la haine. Qu'on soit claires : je suis la première à dire que les journaux et les journalistes en Occident craignent. Loin de moi l'idée de le nier, ou de faire du mépris de classe, de nationalité quand je dis que le journalisme comorien laisse à désirer. Dans ce monde, il y a simplement des dictatures plus ou moins assumées.
Comme une amie l'a si bien dit : « C'est bien triste de se dire que les rares fois où les femmes prennent de la place dans l'espace public aux Comores, c'est pour scander leur lesbophobie. » Je pensais pareil.
En tombant sur cette vidéo, j'avais soupiré et levé les yeux au ciel. Sans minimiser le fait que manifester, et plus largement militer dans une dictature comme les Comores, est particulièrement dangereux, compliqué, je pense qu'en dehors de ça, beaucoup sont bien plus intéressé·es, bien plus enthousiasmé·es par ce qui se passe dans la vie des autres, dans nos list, dans nos culottes, à nous les LGBTI+ que par ce qui se passe au pays. C'est autant voire bien plus le cas des Comorien·nes de la diaspora, surtout en Occident, surtout les plus confortables.
Avec tout ce qui se passait, j'étais tellement dégoûtée, révoltée que je me suis dit qu'il fallait que j'agisse. Je savais que j'allais en parler un jour ou l'autre, disons que ça s'est juste fait bien plus tôt que ce que j'avais imaginé. Je voyais ces événements et ce timing comme un signe. Ainsi, l'été 2024, j'ai publié des vidéos et fait mon coming out sur les réseaux sociaux. J'ai prononcé dans la même phrase les mots « comorienne » et « lesbienne ». Et si je ne me trompe pas, personne ne l'avait encore fait de cette manière.

Il faut savoir qu'avant cet événement, je ne cachais pas mon orientation sur mes réseaux. Il y avait mon visage, mon petit drapeau LGBTQIA+ en bio — même si des années auparavant ça m'avait demandé du courage de le mettre pour la première fois —, et puis en 2022, j'avais déjà fait un post écrit dans lequel je parlais de ma bisexualité en tant que personne noire d'origine comorienne et réunionnaise. Ça avait fait son petit effet, mais clairement pas autant que mes vidéos deux ans après.
Je ne pense pas que ce soit qu'une question de format, je pense que ça parle aussi du fait que la perception et le traitement ne sont pas les mêmes lorsqu'on parle de bisexualité, de pansexualité versus de lesbianisme. Et puis, again, le timing était particulier.
Il y a quelques années, je n'aurais jamais pu supporter le harcèlement qui a suivi, mais là, j'étais une personne différente. J'étais solide sur mes appuis, déterminée à prendre ma place, à envoyer de la force à mes semblables et à gêner les sans la honte qui nous harcelaient. J'étais à une période de ma vie où j’apprenais déjà à m’aimer, où j'étais en pleine déconstruction de la lgbtphobie de la société et de celle que j'avais intériorisée. En pleine conscientisation des traumatismes que j'avais subis à ce sujet. Depuis mon arrivée à Lyon, j'avais décidé d'être complètement vulnérable et honnête vis-à-vis de moi-même, d'entamer un cheminement intérieur à la fois politique et spirituel. Entre extériorisation, soin de mes blessures du passé, reconnexion à mon intuition, à mes racines africaines, déconstruction des oppressions…
Les Comores, pour celleux qui ne connaissent pas, sont un archipel africain situé dans l'océan Indien. Nous les Comorien·nes, on a la particularité d'avoir connu plusieurs colonisations : d'abord une colonisation arabo-chirazienne, puis une colonisation occidentale, française notamment, même s'il y a une sacrée omerta chez nous sur ces sujets-là. C'est la première colonisation qui a laissé le plus de traces, notamment à travers l'arabisation et l'islamisation sur plusieurs siècles. Malgré différentes influences — austronésiennes, malgaches, indiennes, chiraziennes, arabes ou encore créoles — la grande majorité de la population comorienne est d'ascendance bantoue, noire africaine. N'en déplaise à tant de personnes, telles que le rappeur Rohff, qui a pu se définir comme « Noirabe », qui serait une contraction de « noir » et « arabe » (nous soufflâmes), les ascendances non africaines, non noires conscientes restent minoritaires.
Elles sont notamment liées à l'histoire de quelques familles précises. Histoires d'alliances, d'élitisme, de familles plus ou moins dominantes, plus ou moins aisées, privilégiées…
C'est par assimilation, forcée, désirée, par survie, ou encore par complexe d'infériorité qu'on en est par exemple arrivé·es à presque toustes porter des noms et prénoms arabes. Même en Afrique du Nord, où l'on distribue à tout-va l'étiquette « arabe », l'ascendance génétique ne raconte pas exactement la même histoire que l'identité culturelle. Le projet Geno 2.0 (Genographic Project) Next Generation, lancé en 2015–2016 par la National Geographic Society, par exemple, attribuait une composante d'ascendance classée « Arabia » de seulement 4 % à son échantillon de référence tunisien, contre 88 % classés « Northern Africa », Amazigh. La composante « Arabia » était estimée à 17 % pour l'Égypte, et à 11 % pour l'Éthiopie. (National Geographic Society. (n.d.). The Genographic Project: Geno 2.0 Next Generation.)
Très souvent, on se base sur le fait d'être clair·e de peau, sur certains traits du visage ou sur la texture des cheveux (colorisme, featurisme et texturisme) pour parler de métissage, et notamment d'un supposé apport arabe. Alors qu'il peut tout simplement s'agir de la diversité des physiques et des phénotypes que l'on trouve en Afrique. L'influence arabe, aussi profonde soit-elle sur le plan culturel, linguistique, religieux ou historique, ne signifie pas nécessairement que l'ascendance issue de la péninsule Arabique est majoritaire. Conquêtes, colonisations, frontales ou plus insidieuses, migrations, alliances, mariages, hiérarchies sociales, prestige associé à certaines lignées…
Les mécanismes par lesquels une influence peut s'imposer sont multiples. Trop souvent, ce qui finit par apparaître comme l'identité « naturelle » ou « originelle » d'une population est le résultat d'une longue histoire de rapports de pouvoir. Mais chez nous on ne distingue pas l'origine, la culture et la religion. Prononcer dans la même phrase les mots « comorienne » et « lesbienne », c'était comme déclarer une guerre.
Ça m'a valu tout un tas d'insultes et de menaces de mort, de la part de personnes qui se considèrent paradoxalement supérieures moralement. Mais ça n'allait pas m'arrêter. J'avais besoin de poser cette pierre, de faire exister cette association de mots et de contribuer, à ma manière, à faire avancer les choses. Mais j’étais toujours dans mon enquête personnelle elle m’a rattrapée, d'une manière que je n'avais pas prévue.
3. Mais j'fais quoi de cet ex ?
Je faisais ma petite vie, je ne fréquentais plus la go de l'appli, j'ai participé à ma première manif de lesbiennes, commencé à regarder plus de films, séries à ce sujet — surtout les lesbiennes noires, même si c'est comme chercher une aiguille dans une botte de foin —, et puis soudain une énième vague de goumin m'a fracassée. Mais pas n'importe laquelle. Celle d'une relation de ce qui pouvait s'apparenter à une autre vie.
Un ex, un homme CIS aka la personne que j'avais le plus aimé jusqu'ici. On parle là d'un goumin de 7 longues années. À ce moment-là, j'étais dans l'année 5. Alors ok, les vagues, que dis-je, les tsunamis, les cyclones, les ouragans and co s'espaçaient avec le temps, et baissaient en intensité, mais cette fois c'était différent, je me pensais lesbienne ! Ce n'était clairement pas compatible. Je pensais qu'après ce coming out, le deuil était forcément terminé.
Et le lesbian masterdoc ne mentionnait rien de la sorte. Les boug étaient toujours bloqués IRL et en même temps il y avait ce goumin… J'ai essayé de comprendre tout ça par moi-même. Ma première piste fut :
Le facteur traumatique
Je me suis dit qu'il devait y avoir un lien entre ce deuil à rallonge et mes traumatismes affectifs précoces. Parce que cet ex, c'était quand même la première personne qui m'avait traitée avec autant de considération. Enfin, je parle surtout du début de la relation. Je ne m'étais même pas sentie aussi aimée par mes géniteur·ices, et au fond j'avais fini par me convaincre que c’était tout ce que je méritais.
Cet ex m'a reconnectée à la possibilité de croire en l'amour, au fait que moi aussi, je puisse le vivre. Quand une personne marque ta vie à un endroit où tu as été particulièrement carencée, c'est particulièrement deep. Cet ex représentait aussi tout ce que j'avais pu découvrir de moi-même, des versions de moi qui me plaisaient.
Je pleurais la première personne avec qui j'avais partagé le plus d'intimité. La première qui m'avait fait entrevoir un monde auquel j'aspirais. Et après cette relation, j'ai douté de pouvoir être capable encore une fois d'aimer. Pour moi c’était déjà comme un petit miracle en soi.
J'ai précisé début de relation parce qu'après c'est devenu bien toxique. Donc il y aussi la part traumatique de ce qui s’est passé pendant la relation. Mon attachement désorganisé était en pétard, hyperactivé à cette période de ma vie. J'alternais entre l'envie de fuir et la dépendance affective.
Pour être honnête, j'ai un terrain bien fertile pour toutes sortes de dépendances de par mon histoire personnelle, mais aussi de par ma neuroatypie, d'autant plus dans une société validiste. On parle beaucoup plus des addictions aux substances que des addictions relationnelles. Moi c'était mon addiction number one. Même si j'ai bien eu ma petite phase cannabis à 19 ans, puis ma phase alcool et cigarettes quand je suis venue vivre en hexagone à 23 ans. À 26 ans, un psychiatre m'a posé le diagnostic de stress post-traumatique complexe et de trouble anxieux généralisé. À 28 ans, ce fut l'autisme suivi du TDAH. Et puis les douleurs, les maladies chroniques Le truc, c'était que je vivais à découvert de base, et tout ce qui se rajoutait m’enfonçait. J’étais en roue libre, en système D, sans aide, sans assistance, sans assez de connaissances… Je fonctionnais parce que je devais fonctionner.
J'avais toujours dû me porter toute seule. Et malgré tout, avec cette personne, c'était la première fois que je pouvais, un minimum, m'appuyer sur quelqu'un. Alors oui, forcément, tout ça avait compté dans l'intensité de mon attachement. Et la rupture aussi a été traumatique pour moi. J’ai quitté la Réunion parce que je savais qu’autrement je n’aurais pas eu la force d’en sortir.
Mais le facteur traumatique ne pouvait pas tout expliquer. Parce que si c'était uniquement ça, ça aurait pu être n'importe qui, pas forcément lui. Et ça aurait même été plus logique que ça arrive bien plus tôt, bien avant mes 21 ans. Or ce n'était pas le cas. Et surtout, je n'étais pas exactement le genre à m'ouvrir facilement aux gens.
Le facteur spirituel
Même si je n'en étais à l'époque qu'aux prémices de ma spiritualité — je venais tout juste de quitter l'islam — cette personne, je l'avais reconnue au niveau de l'âme. J'avais l'impression de le connaître d'autres vies, alors que je ne croyais même pas à la réincarnation.
À tous les deux, il nous arrivait des phénomènes un peu inexplicables, mystiques. Et ça a fait qu'avant même que le terme ne devienne connu, pour ne pas dire « mondial », à notre rencontre en 2016, cet ex avait fait des recherches sur Internet et m'avait dit : « Je crois qu'on est des flammes jumelles. »
Aujourd'hui ce n'est pas du tout un concept qui me parle. Il y a là derrière tout un tas de dérives. En prenant en compte le facteur spirituel, je ne veux pas dire que « le genre n'a pas d'importance » parce qu'« au fond, nous sommes tous·tes des âmes ». Le bypassing spirituel, c'est quelque chose que je ne supporte pas.
J'ai pu constater assez tôt que des personnes très « peace and love » pouvaient grave faire partie du problème. On peut parler d'amour, d'énergie, de bienveillance et d'élévation des fréquences tout en ignorant complètement sa propre part de responsabilité dans les oppressions que l'on reproduit, en restant tranquillement à distance quand on pourrait agir, à son échelle, pour que les choses changent.
Reconnaître ce qui est socialement construit ne devrait pas signifier nier ses conséquences. Je peux croire que nous sommes plus que nos corps, nos identités ou les catégories dans lesquelles la société nous range, sans faire comme si ces catégories n'avaient aucune conséquence.
Personnellement, je ne veux pas d'une spiritualité qui me demande d’être hors-sol, hors du monde pour être en paix avec lui. Je veux voir le monde tel qu'il est. Et puis l’argument spirituel a aussi ses limites parceque ma conception de la spiritualité est la mienne. Sur une même planète, nous vivons dans des milliers de réalités parallèles. Nous n'avons pas toustes les mêmes croyances, les mêmes cadres de compréhension, les mêmes expériences. Les facteurs traumatique et spirituel étudiés, je suis retournée vers le lesbian masterdoc — et les débats qu'il soulève.
4. Le lesbian masterdoc : controverses et étiquettes

Invisibilisation des lesbiennes, lesbophobie
Ce qui me tracassait dans mon enquête sur moi-même, c'était que je savais que les lesbiennes dénoncent, à raison, leur invisibilisation, le fait qu'on ne les prend pas au sérieux, qu'on minimise ou qu'on réinterprète constamment leur lesbianisme. Et ça me rendait prudente avec le mien. Je ne voulais pas devenir l'une de ces personnes qui utilisent le mot « lesbienne », effaçant ce que cette identité est censée raconter. Je ne voulais pas participer à cette invisibilisation en m'appropriant une identité qui ne serait finalement pas la mienne.
Je comprends que la volonté de poser une frontière claire soit importante. Les lesbiennes passent déjà énormément de temps à devoir expliquer qu'elles ne sont pas « juste pas tombées sur le bon homme », qu'elles ne sont pas secrètement attirées par les hommes, qu'elles ne sont pas simplement traumatisées, qu'elles ne vont pas changer d'avis avec le temps, qu'elles n'ont pas juste manqué d'une figure paternelle, et j'en passe.
Le lesbianisme est encore très clairement perçu comme une menace à l'ordre hétéropatriarcal, comme quelque chose à corriger, à dépasser, à vaincre. Dans ce contexte, il est compréhensible de vouloir défendre une définition du lesbianisme qui ne soit pas tellement étirée qu'elle finisse par ne plus vouloir dire grand-chose.
Une limite à ce que le mot peut désigner n'est pas nécessairement du purisme : cela peut aussi être une manière de protéger une catégorie opprimée, de maintenir une certaine justesse, de pouvoir aller vers plus de justice. Mais il arrive aussi qu’il s’agisse effectivement de purisme, ou encore de hiérarchisation des expériences. Il faut pouvoir mesurer si l'endroit où on pose la limite n'exclut pas des lesbiennes dont les histoires sont plus complexes, plus atypiques, et qui sortent du binaire.
J'ai pu apprendre entre-temps que le lesbian masterdoc était loin de faire l'unanimité.
En le lisant, certain·es se sont notamment demandé·es : « Mais pourquoi est-ce qu'on parle autant des hommes ? » Et, franchement, je comprends la question. Parce qu'il y a effectivement ce qui peut sembler être un paradoxe : l'objectif du document est de parler du lesbianisme, de permettre de questionner l'hétérosexualité obligatoire, de réfléchir à ce qui relève du conditionnement et à ce qui relève d'une attirance ou d'un intérêt authentique. Mais pour ce faire, le document consacre énormément de place aux hommes. À force de chercher à décentrer les hommes, on peut paradoxalement les recentrer. Mais les questions posées, les pistes amenées à ce sujet sont pertinentes. Elles peuvent même être indispensables pour certaines personnes. Et c'est là-aussi le contrecoup d'une société dans laquelle l'hétérosexualité est obligatoire. Mais cette critique mérite quand même d'être entendue.
Et ce n'est pas tout. Pour pas mal de lesbiennes, il est clair que la personne qui a écrit « Am I a lesbian ? » et les coming out en tant que lesbiennes qui en découlent sont des impostures. Qu'il s'agit en réalité de personnes qui cherchent à se convaincre, et à convaincre les autres, qu'elles n'aiment pas les hommes tout en mettant elles-mêmes en avant qu'elles les aiment.
D'ailleurs, les personnes bisexuelles ou pansexuelles peuvent aussi reprocher à ce document d'invisibiliser la simple possibilité d'être bi ou pan. Et il est vrai que la biphobie et la panphobie existent. Combien de fois entend-on encore qu'on est soit hétéro, soit gay ou lesbienne ? Comme s'il n'y avait rien entre les deux, aucune autre possibilité. Combien sont réduites à la personne avec qui iels sont à l’instant T ? « T'es une femme bi et t'es avec un homme ? Bah t'es hétéro ma go ! » « T'es une femme bi avec une femme ? Arrête tes conneries, tu complexes juste d'être lesbienne. » Comme si l’attirance pour plusieurs genres ne pouvait être une orientation en soi, et devait forcément être interprétée comme une étape, un déni ou une difficulté à accepter sa vraie nature.
Bien sûr, il arrive que ce soit le cas pour certaines personnes, qu'elles fassent d'abord un coming out bi ou pan parce que c'est moins stigmatisant ou tout simplement parce qu'elles n'ont pas encore pris toute la mesure de leur orientation et que ça prend du temps ! (L'étiquette qu'on utilise à un moment donné ne correspond pas nécessairement à celle qu'on utilisera quelques années plus tard.) Mais on ne peut clairement pas en faire une généralité.
Par contre, je dois dire qu'il y a aussi la partie du film où les bi ou pan peuvent se victimiser, ne pas se décentrer, ne pas reconnaître leurs privilèges, leurs avantages sociaux, crier à la bi ou panphobie parce que des lesbiennes préfèrent relationner entre lesbiennes, faire des événements en mixité choisie. (Comme quand les whities ne supportent pas qu'on fasse quoi que ce soit entre personnes noires, entre personnes racisées.)
Je trouve qu'on peut comparer l'expérience des bi, des pan, aux métisses et personnes perçues comme telles, qui, bien que vivant des violences et challenges, peuvent ne tellement pas comprendre à quel point c'est déplacé de se centrer face aux expériences des personnes qui sont noires, perçues comme telles en toutes circonstances et dont le traitement, le niveau de discrimination n'est clairement pas le même.
On peut entendre : « Je suis perdu·e, rejeté·e des Blanc·hes, rejeté·e des Noir·es. » De la même manière qu'une personne bi ou pan peut dire : « Je suis perdu·e, rejeté·e des hétéros, rejeté·e des gays et des lesbiennes. » Il y a du vrai là-dedans, et il peut évidemment y avoir de la souffrance à avoir comme le cul entre deux chaises. Mais il peut aussi y avoir autre chose : une position sociale qui permet d'être davantage humanisé·e, et donc une attente plus forte que l'on reconnaisse, que l'on protège et que l'on prenne en compte sa souffrance. On retrouve le vieux trope of tragic mulatto : cette figure, entre deux mondes, rejetée des deux côtés, dont la souffrance devient le centre du récit.
Mais peut-être qu'il s'agit aussi de pleinement assumer cette place. D'être ok avec le fait de dire « je suis métisse », « je suis perçu·e métisse », « je suis bisexuel·le », « je suis pansexuel·le ».
Être rejeté·e par un groupe minoritaire n'équivaut clairement pas à subir l'oppression exercée par le groupe dominant. Et une personne qui se trouve dans une position intermédiaire peut malgré tout avoir davantage de possibilités de se rapprocher du groupe dominant, d'y être reconnue ou d'en bénéficier socialement. On peut être blessé·e par le rejet d'un groupe minoritaire tout en ayant, par ailleurs, une position qui permet de reproduire des violences à son encontre.
Et il y a une propension des personnes qui sont « entre deux » bien plus grande à interpeller, exercer une pression, embêter la partie qui est opprimée (les personnes noires, gays ou lesbiennes) plutôt que celle qui est privilégiée (les personnes blanches ou hétérosexuelles).
Dans un monde où la norme est d'être hétéro, il n'est pas rare que les bi et pansexuel·les, étant dans une position plus ou moins intermédiaire, décentrent encore moins les hommes, prennent encore moins au sérieux les relations qui n'impliquent pas d'hommes, déconstruisent encore moins leur misogynie, genrisme et LGBTphobie intériorisées, ou encore puissent se faire passer pour des lesbiennes pour pécho les lesbiennes qui veulent rester entre lesbiennes, bref fassent certains dégâts sur leur passage.
Pour moi, toutes les positions minoritaires ne se valent pas. Même si on n'a eu de cesse d'entendre le contraire à base de « il ne faut pas hiérarchiser les souffrances, les oppressions ».
Évidemment, cela ne signifie pas que la biphobie ou la panphobie n'existent pas non plus chez les lesbiennes. À base de « ça n'existe pas » ou « ces personnes sont everywhere, on peut pas leur faire confiance, elles aiment trop le sexe, la romance, elles sont doublement susceptibles de tromper etc. »
Et le truc c’est qu’Angeli Luz, qui a écrit le lesbian masterdoc, se définit aujourd’hui comme bisexuelle. La colère des lesbiennes a augmenté avec cette information. Ce qu’on peut largement comprendre.
Mais il y a aussi un élément que beaucoup ne savent pas ou semblent oublier : Angeli Luz a écrit ce texte alors qu'elle était adolescente. Et si l'on peut se chercher toute sa vie, que dire lorsqu'on est adolescent·e dans notre monde ?
Il peut y avoir une certaine dureté dans les critiques lorsqu'on ignore ce contexte. Mais aussi, même lorsqu'on le connaît, car il faut dire que l'adultisme a bon dos dans nos sociétés. On a tendance à considérer la parole des adolescent·es, des enfants, des plus jeunes, comme moins légitime, moins importante, moins réfléchie, moins juste, à les juger moins capables de produire des savoirs sur leur propre expérience et sur celles d'autrui. Or, très jeune, Angeli Luz avait déjà pu entendre parler de comphet, d'hétérosexualité obligatoire, et commencer à réfléchir à ce que ces concepts pouvaient vouloir dire dans sa propre vie, à une autre époque que celle de 2026.
Et même si, dans son cas, il s'est finalement avéré qu'elle était bien bisexuelle, cela n'efface pas nécessairement ce qu'elle a pu comprendre à ce moment-là et le fait que ce qu'elle a pu formuler ait pu aider bien d'autres personnes, lesbiennes ou pas. Une personne peut se tromper sur l'étiquette qui correspond à son orientation sans que tout ce qu'elle a observé, ressenti ou compris en chemin devienne forcément faux, nul et caduc. Mais il y a clairement des suspicions vis-à-vis des personnes bisexuelles et pansexuelles.
Du coup, dans mon enquête, j'ai dû me poser des questions : Est-ce que je ne veux pas juste être acceptée, bien vue des lesbiennes ? Je voyais bien sur les applis de rencontre des personnes qui écrivaient « les4les » ou autrement dit « je ne date que des lesbiennes comme moi ».Est-ce qu'il ne s'agit pas, même inconsciemment, de chercher à capitaliser d'une manière ou d'une autre sur une minorité, comme tant de personnes dominantes, privilégiées le font ?
Les critiques du lesbian masterdoc peuvent aller de la forme jusqu’au fond. Quand on entend « masterdoc » comme « manuel de référence du lesbianisme », forcément, l'appellation peut sembler assez prétentieuse. Mais ce n'est pas nécessairement ce que le terme voulait dire à l'origine. « Masterdoc » est un terme utilisé dans certaines communautés en ligne pour désigner un document assez long qui rassemble des explications, des exemples, des questions et des ressources autour d'un sujet. Et le titre c’est « Am I a lesbian ». En fait, il y a surtout le statut que le document a progressivement acquis en circulant autant, qui a pu lui donner cette allure de référence. Dans nos sociétés, on a beaucoup tendance à prendre certaines paroles, certaines personnes, certaines figures et à en faire des références, des arguments d'autorité, des idoles. Et forcément, ça peut aussi transformer une réflexion personnelle en espèce de référence collective, avec tout ce que ça implique de projections et d'attentes.
Aussi, il arrive qu'en découvrant quelque chose, une nouvelle grille de lecture, on puisse vivre un « moment eurêka », et partager cette découverte avec beaucoup d'enthousiasme, de manière très affirmative, comme s'il s'agissait de la découverte ultime, d'une parole sacrée, ou encore d'une généralité. En lisant le document, rien que le ton a pu irriter certaines personnes. Ce n'est pas forcément le conditionnement en lui-même qui est rejeté. Car c'est loin d'être rare que des lesbiennes réalisent leur orientation tardivement, ou mettent des années à l'assumer. Ou encore qu'elles aient pu avoir des relations avec des hommes. Après, même si le conditionnement est quelque chose qu'on imagine connu et compris, il faut se dire que ce n'est pas forcément le cas. Et comme j’ai pu le dire plus tôt le conditionnement n’agit pas de la même manière sur une personne ou une autre et nous n’avons pas tous-tes les mêmes définitions, perceptions.
J’ai pu remarquer notamment un phénomène. Il y a des lesbiennes qui n'ont jamais ressenti d'intérêt pour les hommes, qui ont toujours ressenti du dégoût à leur égard, qui n’ont jamais relationné avec des hommes. On les appelle les « gold star » aka les « star en or ». I mean, peut-être alors que d'autres sont en argent ou en bronze ? Pour moi c'est hypocrite de dire qu'il n'y a pas un parfum de purisme, d'élitisme, voire de suprémacisme dans cette appellation. Comme si certaines lesbiennes étaient plus lesbiennes que d'autres, ou carrément de « vraies lesbiennes » parce que leur trajectoire est plus linéaire, moins complexe, moins marquée par le contexte social.
Y’a clairement des parts fucked up dans la commu too. Et mon enquête ne s'est pas arrêtée aux débats sur le masterdoc. Entre temps, un nouveau facteur a pu prendre place : mon propre rapport au genre.
La non-binarité de la vie et du genre, dans mon expérience personnelle
Quand j'ai relationné avec celui que j'ai appelé Kylian dans le roman, le fameux ex qui m’a fait me poser plein de questions, j'étais amoureuse, et j'ai même pu avoir des rêves très classiques : être en couple, construire une vie ensemble, se marier, avoir des enfants…Mais il y a toujours eu en moi quelque chose qui bloquait devant cette perspective. Dès que je sentais que ça pouvait devenir très très concret, j’étais comme dans un espace bizarre, je me sentais bizarre.
En fait, il y avait, et il y a encore en moi, comme une barrière, une frontière infranchissable. Autrement dit, même si une partie de moi avait voulu cette vie, une partie bien plus conséquente n'arrivait pas et n'arriverait pas à y aller.
Et ce n’est pas genre un choix politique. Je n’ai pas décidé de ne plus relationner avec les hommes, d’avoir constaté que les relations hétérosexuelles craignent. À l'époque, je n'avais absolument pas cette perception des choses. Je n'étais pas encore dans des considérations du type « les hommes cisgenres ci ou ça », ou même dans une réflexion si poussée que ça sur le patriarcat. J’étais contre les injustices, mais mon chemin de politisation et de déconstruction n'en était qu'à ses balbutiements.
Ce n'était donc pas : « Je pourrais le faire, mais je choisis de ne pas le faire. » Mais plutôt : « Je veux pouvoir le faire, je devrais pouvoir le faire, mais quelque chose en moi ne me permet pas d'aller jusque-là. » Je ne me considère donc pas « lesbienne politique » parce que je n'ai clairement pas fait le choix de ne pas vivre cette relation de cette manière. Je pense que le deuil que j’ai dû faire concernait aussi cette partie-là. Pas que parce que je sors du script sociétal, aussi parce que je tenais à cette personne, que c’est ouf de se dire que la relation était vouée à l’échec dès le départ et que sans avoir ces informations sur moi, j’ai pu lui faire beaucoup de mal. Et même s’il m’en a fait beaucoup aussi, j’aurais aimé que les choses soient différentes.
À l'époque, je ne comprenais pas d'où venait le problème. Je savais simplement que quelque chose n'allait pas. La seule piste que j'avais, c'était mon background familial et affectif, pour le moins bancal. Après tout, j'avais suffisamment de raisons de penser que mes difficultés à être dans une relation stable avec un homme, et avec qui que ce soit en vérité, et à m'y projeter, pouvaient venir de là.
Ma première expérience du couple avait tout de même été de voir mon père violenter ma mère, tant physiquement que psychologiquement. Bien entendu, sa violence était aussi dirigée vers nous, les enfants. Les suivantes furent de voir ma mère settle for less, parce qu'elle était mère célibataire avec deux enfants, mais aussi et surtout parce qu'elle était une femme face à des hommes. De la voir vivre des relations, dont une qui durera de la primaire à mon entrée dans l'âge adulte, qui passaient avant ses enfants, qui s’est faite au détriment de ma sécurité et de mon bien-être, entre maltraitances et agressions sexuelles. Sans oublier sa propre violence à elle.
Bref, mon rapport à l'amour avait été construit sur des bases tellement traumatiques, tellement problématiques, que ça me paraissait être l'explication la plus évidente. Mais je crois que c'était quelque chose comme un an après notre rupture, alors que j'avais quitté l'île de la Réunion qu'on avait fini par reconnecter à distance. À ce moment-là, j'avais déjà entamé consciemment mon travail sur mes blessures de l'enfance. Et même si c'est évidemment un travail de toute une vie, je faisais enfin taf, il était à nouveau là, c'était sur le papier tout ce dont je rêvais et pourtant, je me rappelle d'un moment où, en me projetant dans l'idée qu'on puisse passer toute une vie ensemble parce que « ça y est, c'est réglé », j'ai ressenti à nouveau cette sensation bizarre. Ce « il y a quelque chose qui ne va pas », ce « ça ne va pas aller ». Et, comme je l'avais déjà fait auparavant, je l'avais juste chassé. De son côté, je ne pense pas qu'il ait forcément identifié cette frontière chez moi. C'était sans doute beaucoup plus simple que ça. Il savait que ça n'avait pas fonctionné avant. Et il n'était clairement pas convaincu que cette fois, les choses pourraient réellement changer ou s'arranger. Donc; il a fini par se rétracter.
J'étais dans le mal. Je ne pouvais pas alors voir que le plus choquant, c'était que même en travaillant sur mes blessures, même après avoir compris certaines choses sur moi, même après avoir retrouvé quelqu'un dont j'avais profondément envie de récupérer la présence dans ma vie, la même sensation était revenue. Et cette sensation-là est toujours là, peu importe l'homme (cis ou trans) avec lequel je peux essayer d'imaginer un futur sur le long terme.
Ça le fait déjà avec le fictif, même si je regarde bien moins de contenu hétéro now, et même si à la base on nous montre rarement l’amour sur le long terme à l’écran notamment, une fois les moments du tout début passés, mon niveau de dopamine fait une chute fracassante.
Black Mirror saison 2
Une chose qui m'a aidée à avancer dans mon enquête, c'est quand ma fameuse expérience à la black mirror a pris une autre dimension. Un jour, le floutage des bougs en temps réel à la black mirror a commencé à s'estomper, comme si j'étais fucking Mario Kart qui avait juste avalé un champignon dont les effets duraient juste plus longtemps que quelques secondes.
Là aussi je me souviens très bien du moment en question. Je marchais dans le centre-ville lyonnais et un mec bien beau, bien tokoss m'a fait un eye contact de la mort qui tue et ça m'a perturbée. Le eye contact m'a perturbée. La personne m'a perturbée. Le fait que je sois réceptive m'a perturbée. I was like : dis : Damn, les boug sont revenus dans le paysage ?!
Je me suis dit alors que peut-être que le blocage IRL était survenu après avoir passé une grande partie de ma vie à être forcée de centrer les hommes, que ce qui m’est arrivé avait été une sorte de rééquilibrage.
Pendant des années, on m'avait poussée vers un extrême : alors peut-être que j'étais simplement partie dans l'autre sens, par effet boomerang.
L'autre chose à laquelle j'ai pensé aussi, c'est qu'en m'autorisant enfin à vivre pleinement mon orientation, le fait que je ne préfère pas réellement les hommes a pu se manifester. Peut-être qu'il s'avère que c'est carrément du 99 % contre 1 %. Et que passer du fait d'être focus sur le 1 % à un focus sur le 99 %, pouvait me donner l'impression d'avoir fait une sorte de « saut quantique » ! (Je ne sais même pas exactement ce que veut dire ce mot, mais je le trouve stylé.) Et peut-être que je n'avais croisé aucune personne entrant dans ce 1 % jusqu'à ce fameux eye contact dans le centre-ville !
À ce moment-là je n’avais pas encore mis le doigt sur la sensation bizzare, du coup je commençais à revenir sur mon orientation, « ah maybe je suis bien pansexuelle » Mais si à ce stade, certes, je ne m'étais pas encore questionnée sur mon genre à moi, mais j'avais conscience que je ne pouvais pas assumer le genre d'une personne simplement en me basant sur ce que je voyais. Alors, est-ce que je pouvais forcément affirmer, sans avoir échangé un mot avec cet inconnu, que les bougs étaient revenus dans le paysage ? Pas vraiment.
À cette époque je commençais à me familiariser avec le fait de demander les pronoms des gens, à écrire et à parler en inclusif, je n'étais plus dans le prétendu féminisme qui relève en réalité d'une idéologie pensée depuis, par et pour les femmes cisgenres. Pour l'écriture inclusive d'ailleurs, j'ai commencé par « j'avoue, comment ça le masculin l'emporte sur le féminin ? » et puis j'ai entendu parler des personnes non-binaires and I was locked in.
Dans ma tête j'étais une alliée en process. Je ne m'étais jamais questionnée sur mon identité de genre. Encore moins sur mon expression de genre. Je ne connaissais même pas la différence. Je ne connaissais presque rien à la transidentité et clairement j'étais conditionnée à bien plus percevoir cela comme étrange, mauvais, que le contraire. Mais à l'époque, quand Dora Moutot venait de lancer sa campagne TERF (« trans-exclusionary radical feminist », littéralement « féministes radicales excluant les personnes trans »), rejointe aussi par Marguerite Stern, sa transphobie à base de théories fumeuses du type « nous sommes des mâles et des femelles », je n'ai pas pu accepter cette haine. Pas parce que je suis meilleure que d'autres, mais parce que je suis multiminorisée et que j'ai bien senti que c'était la même mécanique à l'œuvre que pour les oppressions que je pouvais vivre.
J'apprenais, déconstruisais chaque jour un peu plus à ce sujet, surtout grâce aux personnes concernées. Et puis un jour, quelqu'un m'a posé une question qu'on ne m'avait jamais posée jusqu'ici : et toi, c'est quoi ton genre ? J'ai buggé. Littéralement. J'ai fini par répondre un truc du genre :
— Bah… je sais pas… une femme cisgenre… !…?
Ce moment m'a perturbée. Une porte s'est ouverte quelque part dans mon esprit. J'avais une vague connaissance du fait qu'à la base, j'ai juste l'impression d'exister. Mais je n'avais jamais pris le temps d'attraper cette pensée, de la décortiquer ou tout simplement de pleinement ressentir ce que je ressentais.
J'ai alors petit à petit réalisé que lorsque je me demande sérieusement, profondément ce que je suis, « femme » ou « homme » ne sont pas les premières réponses qui me viennent à l'esprit. Ma première réponse serait sans doute : aucune idée. Quelque chose entre le néant et l'infini ?! Puis sinon, je suis beaucoup plus proche de l'idée d'une entité, d'une âme, d'une conscience ou d'une énergie à l'intérieur d'un corps.
J'ai du mal, à bien des égards, avec le concept et la réalité du corps qu'est le mien. Me sentir humaine, c'est déjà pas inné pour moi. J'ai un terrain fertile à la déréalisation, la dépersonnalisation… Certes il y a les traumas, la dissociation, mais il n'y a pas que ça. À la question : est-ce que, intérieurement, le mot « femme » décrit quelque chose de moi ?
Franchement… bruit de criquets. Pas un grand « NON, JE SUIS NON-BINAIRE ! » Juste un : bof, not really. C'est genre une information. Une catégorie dans laquelle on m'a rangée depuis ma naissance. C'est mon état civil. C'était la manière dont on me perçoit et me traite dans une société, un monde donné.
Encore une fois, ça a des conséquences très concrètes. C'est une catégorie sociale extrêmement chargée. Mais c'est sans doute aussi le fait que ça ait autant de poids social qui m'a fait prendre autant de temps à distinguer le conditionnement de mon propre ressenti.
Je suis attachée à certaines choses que la société associe à la féminité, mais je ne suis pas attachée au fait d'être une femme. Par contre « femme noire », ça me parle davantage et je suis loin d'être la seule personne sur le spectre de la non-binarité à qui ça fait ça. Ce qui peut prêter à confusion, c'est que mon expression de genre, elle, est très féminine. Ça peut sembler contradictoire si on part du principe que la manière dont quelqu'un s'habille, se coiffe, se maquille, se mouvoit, se présente au monde est forcément le reflet de son identité de genre. C'est ce que les sociétés construites veulent nous faire croire.
Après réflexion, je pense que mon expression de la féminité est un mélange de plusieurs choses. Il y a le fait qu'on m'a socialisée de cette manière. L'habitude, le conditionnement, la facilité, il y a une part de survie et une autre de simple plaisir.
J'ai pu apprendre aussi que ce n'était pas rare, pour les personnes autistes, neurodivergentes, de ressentir cela. Les statistiques révèlent que les personnes autistes sont 6 à 8 fois plus susceptibles de s'identifier comme faisant partie de la diversité d'orientation ou de genre, avec certaines études rapportant que jusqu'à 70 % des personnes autistes ne s'identifient pas comme hétérosexuelles, contre 30 % dans la population neurotypique. (Weir, E., Allison, C. & Baron-Cohen, S. (2021), « The sexual health, orientation, and activity of autistic adolescents and adults », Autism Research.)
Du coup, pour en revenir à l'inconnu, à la non-binarité : même si dans l'inconscient collectif, la non-binarité reste souvent associée à une apparence visiblement androgyne, ce n'est pas une vérité absolue. Alors l'attrait pour un corps lu socialement comme « masculin » ne peut pas forcément impliquer l'hétérosexualité ou la bi, pansexualité.
Je venais de capter un nouveau truc.
Quid de la non-binarité, de la transidentité dans le lesbianisme ?
Il y a celleux qui disent : « Lesbienne, c'est une femme qui aime les femmes », et celleux qui disent : « Lesbienne, c'est un·e non-homme aimant les non-hommes. » Personnellement, je tends vers la deuxième définition, sans excluee la première. La binarité du genre comme vérité universelle, ça ne marche pas. Comme dit auparavant, l'identité de genre n'est pas quelque chose que l'on peut forcément déduire de l'apparence d'une personne, de son expression de genre ou de la manière dont la société la catégorise. Et même le « sacro-saint » biologique ne fait pas ça.
Ce qu'on voit ne dit pas le genre
Et ce, même s'il existe une majorité de personnes qui correspond à ce qu'on imagine spontanément en les regardant. Ce n'est pas une vérité absolue à partir du moment où c'est faux pour un seul être vivant.
Lorsqu'on sort de la logique binaire — « homme » ou « femme » cisgenre —, on peut commencer à comprendre :
Qu'une femme avec une expression de genre masculine, peut être perçue comme un homme alors que ce n'est pas le cas, quelques fois, ou même tout le temps. Qu'une personne que l'on perçoit socialement comme un homme ou comme une femme puisse être non-binaire (agenre, bigenre, genre fluide, demi-genre ou genre partiel, genre neutre, two-spirit (double esprit) — identité autochtone nord-américaine —, genderqueer, pangenre…).
Qu'une personne qu'on perçoit comme un homme ou une femme cisgenre peut par exemple être en fait un homme ou une femme transgenre. Qu'une personne qu'on perçoit comme un homme ou une femme transgenre soit en fait un homme ou une femme cisgenre. Et j'en passe !
« Méfiez-vous des apparences » prend bien ici tout son sens. On peut percevoir des personnes sans savoir qu'elles ont un rapport fluide ou fixe au genre, qu'elles entretiennent une relation beaucoup plus complexe avec le genre que ce qu'on peut imaginer. De même, ce qu'on voit ne dit pas forcément l'orientation sexuelle.
Ça m'est notamment arrivé 3 fois particulières dans — une fois en primaire, une fois à 19 ans et une autre à la fin de ma vingtaine — de partir du principe qu'un homme était gay parce qu'il avait une expression de genre plus ou moins féminine.
Le premier avait tenté de m'embrasser et je n'avais absolument rien vu venir parce qu'on jouait ensemble à la poupée et que je partais du principe qu'il était gay. (Ah ça commence tôt, on a dit!) J'étais choquée. Et même si je me suis spontanément dit qu'il essayait peut-être de se forcer, de (se) cacher son orientation, force était de constater surtout que son intérêt pour moi était au final bien vrai. À 19 ans, alors que je travaillais dans un glacier, mon collègue qui avait à peu près mon âge avait une expression de genre plutôt féminine, on s'est très vite bien entendus, et il y avait comme une tension dans l'air, mais je me disais qu'il était gay anyway, vu que je n'avais pas appris de ma première expérience — du moins pas assez pour ne pas décréter son orientation, mais assez pour me dire que peut-être je pouvais me tromper et lui parler de ce que je ressentais. Et dans ce cas-là, c'était différent parce que lui s'identifiait et se pensait gay mais m'avait fait part du fait qu'il avait aussi la sensation qu'il y avait quelque chose entre nous. On a essayé quelques jours, et au final ça n'avait pas donné grand-chose des deux côtés.
Et puis la dernière expérience, again (décidément) : je suis partie du principe que la personne était homosexuelle alors qu'en fait il était bisexuel et avait eu un crush pour moi à un moment donné, chose que je n'avais pas du tout captée et que j'ai su bien plus tard, lorsque moi-même j'ai développé un crush pour lui et que je lui en ai parlé. J'étais d'ailleurs étonnée d'une autre chose : le fait que c'était la première fois que je développais de l'intérêt, des sentiments au bout d'un certain temps plutôt que de ressentir de manière instantanée que la personne me plaît ou m'intéresse de cette manière-là. D’où le fait que j’ai jamais été une grande fan du trope « friends to lovers » à part quand il s’agit du fait que l’une des deux personnes avait un crush depuis le départ. Au passage je pense que si j’ai débloqué ce nouveau fonctionnement que j’appellerais « l’amour à petit pas » c’est de par le travail que je fais sur moi au niveau de mes traumas.
Et puis clairement il y aussi les aux femmes hétéros qui ont une expression de genre masculine et qu'on catégorise comme lesbiennes ! Ou le cas des femmes qui ont une expression de genre féminine qu'on va tout de suite associer au fait d'être hétérosexuelle. Les raccourcis sont tellement ancrés qu'on finit facilement par avoir :
Femme avec expression dite masculine → lesbienne.
Femme avec expression dite féminine → hétéro.
Homme avec expression dite féminine → gay.
Homme avec expression dite masculine → hétéro.
La troisième voie qu'on accepte plus ou moins, c'est de dire qu'iels sont bi ou pansexuel·les, et encore…
Et puis celleux qui ne sont pas hommes ou femmes peuvent aller se faire cuire un oeuf.
Une personne peut avoir une expression de genre très masculine sans être un homme et sans être attirée par les femmes. Une personne peut avoir une expression de genre très féminine sans être une femme et sans être attirée par les hommes. Une personne peut modifier son expression de genre sans que son identité de genre ne change. Et inversement, une personne peut changer la manière dont elle se définit sans que son apparence, son expression de genre change ou corresponde aux représentations qu'on associe à cette identité. Et dans tout ça, encore une fois : LA NON-BINARITÉ, IT'S A THING.
D'ailleurs, autre chose que j'ai apprise au bout d'un certain temps, c'est que la non-binarité est généralement considérée comme faisant partie du parapluie transgenre ! Je n'y avais pas du tout pensé et pourtant ça n'arrive pas, à ma connaissance, dans nos sociétés occidentales, d'être assigné·e « non-binaire » à la naissance. Et une identité de genre qui ne correspond pas à cette assignation relève de la transidentité. Je précise bien occidentale parce qu'il y avait et il y a encore des sociétés de personnes noires ou racisées, autochtones notamment qui n'attribuent pas de genre à la naissance.
Certaines personnes non-binaires ne se considèrent pas comme transgenres, parce qu'elles ne le savent pas, parce qu'elles ne se reconnaissent pas dans cette catégorie, parce qu'elles ont un rapport particulier à la distinction entre cis et trans, ou encore à cause d'une transphobie intériorisée… Et d'autres s'identifient clairement comme trans, comme faisant partie de ce spectre.
Après, il est important de se dire qu'une personne trans n'est pas forcément exposée aux mêmes violences selon la manière dont elle est perçue. Un homme transgenre ne vit pas le même niveau d'oppression qu'une femme transgenre : on parle de transmisogynie, ce croisement entre la transphobie et la misogynie produit des formes de violences spécifiques (Intersectionnalité). Une personne genderfluid qui navigue entre des codes perçus comme masculins et féminins ne sera pas forcément exposée aux mêmes violences qu'une femme transgenre. Aussi, une femme transgenre qui a ce qu'on appelle un passing, perçue comme une femme cisgenre, ne vivra pas le même degré d'oppression que celle qui n'est pas perçue ainsi.
Notons au passage que tout comme une personne non-binaire ne doit à personne l'androgynie, un homme ou une femme transgenre ne doit à personne de transitionner pour l'être.
Mais l'avantage du passing n'est pas absolu, car il suffit que l'information sur la transidentité soit connue, divulguée, pour que le regard et le traitement changent complètement. Certaines personnes peuvent même ressentir davantage d'hostilité, avec cette idée qu'elles auraient été « trompées ».
Le passing peut donc offrir une forme de protection dans certains contextes, sans pour autant faire complètement disparaître la transphobie et impliquer aussi des violences très spécifiques.
Certaines trajectoires exposent davantage à la transphobie, aux violences et aux discriminations que d'autres.
Moi, au début, comme tant d'autres, j'avais plus de facilité à reconnaître comme non-binaires les personnes dont l'apparence brouillait clairement les codes de genre. Ensuite venaient les personnes perçues comme des femmes. Mais les personnes perçues comme des hommes ? Là, j'avais beaucoup plus de mal. Je ne prenais pas vraiment en considération la possibilité qu'une personne perçue comme un homme puisse être non-binaire. Et je sentais bien que c'était problématique de penser comme ça, mais en même temps il y avait aussi quelque chose qui me gênait. C'est seulement après coup que j'ai compris qu'il y avait une forme de méfiance parce que les hommes sont dominants, privilégiés dans une société patriarcale. Et qu'en fait ce qui me chiffonnait, c'était la différence entre identité et socialisation, sujet dont on ne parle pas encore assez.
Identité, expression, perception, traitement, position sociale et socialisation
Une personne peut être non-binaire tout en ayant été socialisée comme un garçon, comme un homme. Et cette socialisation peut avoir laissé des traces dans sa manière de comprendre le monde, les autres et elle-même. Surtout si cette personne ne déconstruit pas au-delà de ses propres intérêts, n'est pas endurante dans le fait de se déconstruire.
Par exemple, j'ai connu une personne qui est socialement perçue comme un homme cisgenre mais qui m'a expliqué que petit il avait ressenti qu'en fait c'était une fille, une femme, et donc une personne transgenre, mais qu'après avoir été traumatisé de la manière dont son environnement réagissait, il avait refermé ce dossier et ne l'avait jamais plus ouvert. En ayant cette information, on pourrait partir du principe que cette personne ne reproduirait pas de comportements liés à sa socialisation version garçon, et pourtant ça arrivait que ce soit le cas. Et cette personne bénéficie des privilèges associés au fait d'être perçu comme un homme cisgenre, indépendamment de sa réelle identité de genre.
Ce n'est pas parce que tu comprends que tu es une personne non-binaire que toutes les conséquences de ta socialisation et de la manière dont on te perçoit socialement disparaissent miraculeusement MAIS :
Ça ne rend pas ton identité de genre moins réelle pour autant. Constater les effets d'une socialisation, d'une expression de genre, ou encore d'une perception sociale ne donne le droit à PERSONNE de décider à la place de quelqu'un de ce qu'est son identité. Des personnes transphobes notamment peuvent utiliser l'argument de la socialisation comme elles utilisent l'argument du prétendu « biologique ». Genre quand des femmes cisgenres disent « je ne me sens pas en sécurité, j'ai peur d'être agressée par des femmes transgenres dans les toilettes ou dans les vestiaires ».
La socialisation ne fait pas tout, loin de là même pour des personnes qui vivent en décalage avec les normes sociales. Une femme trans peut avoir été socialisée comme un garçon/homme, mais elle n'est pas un homme qui aurait simplement décidé de changer ses vêtements, son apparence, ses façons d'être. Sa trajectoire de genre est différente, son rapport au genre est différent, la socialisation ne peut donc pas prendre de la même manière que pour une personne cisgenre. S'attendre à ce qu'elle se comporte forcément comme un homme cisgenre, ça n'a pas de sens.
L'argument de la socialisation a ses limites. Et ce, encore une fois, aussi dans le cas d'une personne qu'on ne perçoit pas transgenre, qui ne fait pas de transition médicale ou qui ne modifie pas particulièrement son apparence. La non-binarité, la transidentité ne dépendent pas du fait de « ressembler suffisamment à son genre ».
Autrement dit, il s'agirait de ne pas effacer les effets de la socialisation passée. Mais aussi de ne pas la faire passer avant tout, et encore moins de l'instrumentaliser.
Il y a bien des rapports entre l'identité de genre, l'expression de genre, la perception, le traitement, la position sociale et la socialisation, mais ce ne sont absolument pas des synonymes.
Du coup, après avoir pris conscience de tout ça, qu'est-ce qui détermine réellement vers qui l'attirance est dirigée en tant que lesbienne ? Est-ce le corps ? L'apparence ? La manière dont la personne est socialement perçue ? Son identité de genre ? Son expression de genre ? La manière dont moi, je la perçois à l'instant T ? Un mélange de tout ça ? Si l'identité de genre d'une personne ne se voit pas nécessairement, alors qu'est-ce que cela signifie pour l'orientation sexuelle ?
Dans mon souvenir, la question de la non-binarité, de la transidentité n'était pas vraiment prise en compte dans le fameux « Lesbian Masterdoc », ou alors peu mise en avant. Et depuis, je suis tombée sur un document de lesbiennes qui prétendent proposer une version corrigée du Lesbian Masterdoc. Sauf que, là, en lisant le truc, c’est pire encore : on ne se contente plus de laisser la non-binarité de côté ou de juste effleurer le sujet, c'est carrément un déni, un refus, un rejet. On peut y lire dès les premières lignes :
« Le fondement de l'orientation sexuelle repose sur les deux sexes présents chez les êtres humains : le sexe masculin et le sexe féminin. » ou encore l'expression « homosexualité féminine »
(Graham, S. S. (2026). The Lesbian Masterdoc)
Voyez, quand je disais que y’a pas mal de part sombres aussi dans la commu. Alors que :
Même le « sacro-saint » biologique ne dit pas forcément le genre et n'est pas forcément binaire
Sans même en arriver à l'identité de genre, sur le sacro-saint plan « biologique » qu'on nous sort toutes les quatre secondes comme si c'était THE argument ultime, sans même parler encore des personnes intersexes, les choses sont déjà beaucoup plus complexes que « XX = femme, XY = homme ».
Si on se base sur les chromosomes :
Les deux configurations chromosomiques les plus fréquentes sont, à notre connaissance, 46,XX et 46,XY. Mais elles sont loin d'être les seules. Il existe aussi des personnes avec d'autres configurations chromosomiques : 45,X, 47,XXX, 47,XXY, 47,XYY, 48,XXXY, 48,XXYY, 49,XXXXY…
Et puis t'as le mosaïcisme, le chimérisme… Et ces variations ne sont pas forcément visibles. Elles peuvent ne jamais être connues de la personne elle-même. Et surtout, une variation chromosomique n'implique pas automatiquement qu'une personne soit intersexe, tout comme une personne intersexe n'a pas forcément une variation chromosomique !
Et plus largement, nos corps ne sont pas fixes, homogènes et immuables. Ce sont bien plus des chantiers permanents que des objets fabriqués une fois à la naissance puis conservés tels quels.
On parle aussi beaucoup d'œstrogènes et de testostérone, mais là encore les corps produisent plusieurs hormones, à des taux variables, qui évoluent au cours de la vie et peuvent varier énormément d'une personne à l'autre.
Et puis y'a pas que les chromosomes ou les hormones. Quid des gonades ? Des organes génitaux internes ? Des organes génitaux externes ? Des caractères sexuels secondaires ? Toutes ces choses peuvent ne pas raconter exactement la même histoire et ne pas coller à l'idéologie de la binarité du genre.
Alors, pour avoir un monde réellement binaire, dans lequel absolument chaque personne pourrait être classée sans exception dans la case « homme » ou dans la case « femme », il faudrait aller beaucoup plus loin !
Il faudrait tester les chromosomes de tout le monde ? Mais pas que. Et personnellement, je ne miserais pas ma vie sur le fait d'être certaine de faire partie de « la crème de la crème du binaire » dans la partie invisible de mon corps…
Au fond, il est toujours question de contrôle, de supremacisme, d'eugénisme. De choix arbitraires présentés comme évidents et inévitables. Et avec le fascisme qui fait des va-et-vient parce qu'on ne veut pas traiter les problèmes à leur source, dans leur dimension systémique, qui sait ?
Peut-être que demain, on en viendra à envisager l'extermination de celleux qui n'auront pas la « chance » d'avoir des chromosomes, des hormones, des gonades, des organes génitaux et tout le reste suffisamment binaires pour passer le contrôle. Alors que ce sont pas des choses qu'on choisit.
Après tout, aujourd’hui encore, des personnes intersexes subissent des mutilations, des interventions médicales et des traitements hormonaux, souvent dès l'enfance, dont des pratiques irréversibles, pour faire correspondre leur corps à cette fameuse binarité.
Et puis cette binarité elle prend aussi de plus en plus la forme d’un argument spirituel !
Bails de « Féminin/Masculin sacré »
J'ai pu évoquer le bypassing spirituel et ça peut aller au-delà du fait d'invisibiliser le genre et autres facteurs d'injustices sociales sous couvert de nous reconnecter à quelque chose de plus profond.
Via les religions, spiritualités, beaucoup finissent par remettre en place exactement les mêmes cases dont on essaie plus ou moins de sortir. Je pense notamment au fameux « féminin /masculin sacré ». Les fameuses « énergies féminine et masculine ».
L'énergie féminine serait réceptive, intuitive, douce, cyclique, émotionnelle, maternelle, reliée à la lune, à la terre, à l'eau. L'énergie masculine serait active, rationnelle, pénétrante, protectrice, structurante, conquérante, reliée au soleil, au feu, à l'action. Et voilà qu'en deux trois mouvements, on vient de calquer le binaire « homme » / « femme ». On a simplement remplacé le vocabulaire social par du vocabulaire spirituel.
Que des personnes le perçoive ainsi, certes mais d’en faire une vérité absolue, une essence ? Flemme.
Quand on entend des : Parce qu'une femme qui serait trop indépendante, trop dans l'action, trop rationnelle, trop sexuelle, trop agressive, trop ambitieuse ou trop peu maternelle elle serait « déconnectée de son féminin ». Il faudrait un équilibre comme le Yin et le Yang. Mais le curseur du « trop » c’est quoi la référence exactement ?
Parfois, derrière le discours de « guérison », il y a simplement une nouvelle manière d'inciter à être plus normées, plus obéissantes. Je pense qu'il faut toujours plus ou moins se méfier des discours qui utilisent le corps comme preuve ultime de l'identité. Je peux trouver du sens dans les cycles, le corps, la terre, la lune, que sais-je sans en faire des propriétés intrinsèques de « femme » par exemple,
Et je peux croire aux énergies sans transformer ça en « énergie féminine » et « énergie masculine » en deux petites boîtes cosmiques dans lesquelles nous devrions toustes rentrer. Aussi, à deux moments différents de ma vie, deux personnes qui se présentaient elles-mêmes comme très spirituelles ont pu m'expliquer mon attirance pour les filles par un « déséquilibre énergétique ».
Déjà je ne leur avais rien demandé. Et même si c’était le cas, ça ne passe clairement pas. L’autre truc absurde dans un autre registre — la grossophobie — c’est « la raison pour laquelle tu es grosse, c’est parce que tu as peur qu’on puisse te voir » Piré de pois chiche.
À l'époque, je ne me considérais même pas encore comme lesbienne. Mais bisexuelle c’était déjà trop genre. Selon elles, mon attirance pour les femmes venait d'un déséquilibre entre mes « énergies féminine et masculine ». AGAIN ! Et puis parce que j’ai été éduqué surtout par ma mère ABEG.
C'est juste de la lgbtphobie 2.0. En fait les « thérapies de conversion » on peut se les manger à toutes sortes de sauces différentes. Même si on n'en est pas exempt (les deux personnes qui m’ont dit ces conneries c’était des femmes noires) loin de là, je dirais que le bypassing spirituel concerne particulièrement les personnes blanches. On retrouve énormément de personnes blanches qui vont chercher de la spiritualité dans des traditions autochtones, africaines, asiatiques, sud ou nord-américaines, dans les cosmologies des peuples opprimés, colonisés.
Combien d'entre elleux s'en vont crier leur souffrance dans nos pays, en faisant nos rites ou en tombant dans des attrape-touristes ? On prend des symboles. Des mots. Des pratiques. Des divinités. Des rites et des cérémonies. Un peu de cristaux par-ci, un peu de chakras par-là, des tambours, et des citations tout droit sorties d'Instagram… C'est le New Age, la « spiritualité universelle ». On retire les peuples, les histoires, les territoires, les rapports de pouvoir, la colonisation, toute politisation. On consomme le spirituel. Et puis pour certain·es, on capitalise un max. C'est une spiritualité complètement désincarnée, violente, dangereuse à bien des égards.
Enfin, une fois qu’on démonte le biologique, le spirituel, le social, reste la question centrale : après tout ça, qu'est-ce qu'une lesbienne, au juste ?
5. Définition de lesbienne : la majorité et le binaire l'emportent ?
« Les critères pour être une femme »
Si on définit lesbienne comme une femme qui aime les femmes, il faut encore répondre à une question assez fondamentale : c'est quoi, exactement, être une femme ? Et le plus intéressant, c'est qu'on n'a même pas besoin d'aller chercher du côté des personnes non-binaires, intersexes ou des variations chromosomiques, hormonales ou que sais-je pour voir que cette logique ne tient pas complètement.
À partir du moment où tu ne corresponds pas/plus aux critères et aux attentes du patriarcat concernant ce qu'une femme est « censée être », ton statut, ton genre de femme peut d'ores et déjà être remis en question. Même si les critères peuvent varier selon les époques, les sociétés et les cultures, on a toustes plus ou moins en tête cette fameuse image de ce qu'est censée être une « bonne femme » : un corps particulier, une certaine apparence, une certaine manière de se comporter, de se présenter…
À partir de là, j'ai simplement envie de demander :
Qu'en est-il de celles qui sont chauves, par choix, ou à cause d'un cancer ou d'une alopécie ? De celles qui sont grosses ? De celles qui sont âgées ? Qui ont des rides ? De celles qui sont « trop » directes, ambitieuses, sûres d'elles ? Qui parlent, rient « trop » fort ? Ne se laissent pas faire ? De celles qui ont subi une excision ou une mastectomie ? De celles qui n'ont pas d'ovaires ? Pas d'utérus ? De celles qui n'ont pas, n'ont plus ou n'ont jamais eu leurs règles ? De celles qui ont une apparence jugée atypique, qu’on qualifie de « malformations » ? De celles qui ne peuvent pas tomber enceintes ? De celles qui ne veulent pas tomber enceintes ? De celles qui sont amputées de bras et/ou de pieds ? De celles qui sont grandes brûlées ? Qui ont de l’acné ? De celles qui ont pas mal de pilosité, de par un SPOM/SOPK ou simplement parce que c'est comme ça ? De celles qui ont ce qu’on appelle un trouble de la croissance ? Qui sont de petite taille ? De celles qui ont une trisomie 21 ? De celles qui ont une voix grave ? Qui sont très grandes ? Très musclées ? Des femmes noires ? Des femmes trans ? Des femmes sans papier ? Des femmes travailleuses du sexe ? Des femmes handicapées ? Des femmes qui ne se maquillent pas ? Qui sont asexuelles ? De celles qui ne « ne se mettent pas en valeur, ne font pas assez d’efforts » ? De celles qui, anyway ne seront pas considérées comme désirables ?
En sachant que pas mal de caractéristiques peuvent apparaître ou disparaître au cours de la vie. Que certains changements peuvent être choisis, d'autres subis, d'autres encore simplement liés à la personne.
Alors à quel moment cesse-t-on d'être une femme ? Dès que la première case saute ? Deux ? Trois ? Cinq ? Et est-ce qu'il existe seulement quelqu'un qui coche toutes les cases ? Parce qu'au fond, très peu de personnes correspondent parfaitement au modèle idéal de « la femme ». Et attention, même celles-là ne peuvent pas se « reposer sur leur lauriers ».
Mais c’est pas tout, si tu es une femme et que tu n'as pas une orientation sexuelle hétérosexuelle, tu ne corresponds déjà plus complètement à ce qu'on attend traditionnellement d'une femme ! Au lieu de remettre en question ces attentes, c'est ton genre à toi qu'on va remettre en question.
« Les attentes en étant une femme »
Dans la binarité de genre, on ne parle pas seulement de deux catégories séparées. On parle souvent de deux moitiés d'un même système. De deux facettes d'une même pièce. D'un côté, l'homme. De l'autre, la femme. Et ces deux catégories sont pensées ensemble, l'une par rapport à l'autre, dans l'organisation hétérocispatriarcale de la société. L'homme désire. La femme est désirée. L'homme prend. La femme est disponible. L'homme est le centre autour duquel la femme est supposée graviter. Qu'est-ce qui se passe quand elle vit de manière qui dit que l'autre moitié n'est pas forcément nécessaire ?
Juste parce que tu ne centres pas les hommes. Le simple fait de ne pas jouer le rôle qu'on attend de toi peut suffire à ce qu'on commence à questionner la catégorie à laquelle tu appartiens. De ton genre à ton orientation. Combien de femmes ont été traitées de lesbiennes comme si c’était une insultes, parce que simplement pas intéressées ?
Ce n'est pas le fruit du hasard si certaines formes de violences sexuelles visent expressément les lesbiennes ! On parle de « viol correctif », l'intersection donc entre l'oppression liée au genre et celle liée à l'orientation ! Le fait de ne pas être lisible comme disponible aux hommes à l’instant T ou plus suffit !
La résolution se fait dans l'identification ?
Est-ce qu’il faut s’identifier comme femme et à la féminité ? Est-ce que ça peut être femme tout court ou féminité tout court ? Qu’est-ce qui se passe quand la réponse est plutôt : « un peu », « parfois », « ça dépend », ou « je ne sais pas » ? Quid des personnes qui ne s'y identifient que partiellement ? Qui s’identifient aussi à autre chose ?
Et c'est là que la définition « non-homme attiré·e par les non-hommes » est intéressante et importante. Ça ne signifie pas forcément que la première définition, celle connue de toustes, est « fausse » qu’il faut l’enterrer, mais qu'elle n'est pas absolue, pas universelle !
Mais trop de lesbiennes disent le contraire. Alors est-ce qu'au fond on devrait leur faire plaisir et changer de terme ? Elles disent « on n'a rien pour nous, laissez-nous cette définition ». Il est vrai que le terme sapphique (qui vient de Sappho que l’île Lesbos) ne se limite pas aux lesbiennes. Peut-être que le fameux WLW pourrait être utilisé en ce sens ?
I mean, une lesbienne peut être masculine, butch ou stud et donc avoir une expression de genre plus ou moins éloignée des normes féminines, et dans la communauté ça ne remet pas en cause le fait qu'elle soit une femme ni le fait qu'elle soit lesbienne. Mais lorsque la relation au genre est plus éloignée encore, tout à coup, la question de savoir si elle peut encore être considérée comme lesbienne se pose ?!
La non-conformité aux normes de genre est étroitement liée au lesbianisme. La bande orange foncé du drapeau lesbien représente la non-conformité de genre. La personne qui a qui on attribué sa création est une personne non-binaire ! D'ailleurs il existe des personnes pour qui le terme « lesbienne » est carrément une identité de genre.
Pour la petite histoire des drapeaux lesbiens :
Le premier drapeau lesbien à avoir vraiment circulé comme tel c’était le drapeau labrys, créé en 1999 par Sean Campbell, un graphiste gay. Donc par un homme. Même si le labrys et le triangle noir étaient déjà utilisé comme symbole par des lesbiennes féministes depuis les années 1970.
Le labrys :

C'est une hache à double tranchant apparue notamment associée à des divinités féminines ou aux Amazones, ces femmes guerrières de la mythologie grecque. Les sources grecques antiques ne décrivent pas les Amazones comme lesbiennes. Elles les présentent comme une société de guerrières vivant sans hommes, mais qui pouvaient avoir des relations avec des hommes (notamment pour la reproduction). Elle étaient perçues « hors-normes » par rapport au patriarcat grec, mais l'association explicite au lesbianisme est plus moderne, elle date du 20e siècle. On parle même d'amazones misandres.
Triangle noir inversé :
Dans l'Allemagne nazie, les personnes envoyées dans les camps de concentration étaient notamment marquées par différents triangles de couleur selon la catégorie dans laquelle les nazis les avaient classées. Le triangle noir était utilisé pour désigner les personnes considérées comme « asociales ». Cette catégorie regroupait des personnes que le régime jugeait « socialement inadaptées », « paresseuses », « marginales », : les Juifs, les Roms, les lesbiennes, les vagabonds, les sans-abris, les chômeurs, les alcooliques, les prostituées, les personnes handicapées. ( Les personnes noires étaient aussi concernées sans forcément avoir de triangle noir)
Et il faut savoir que le drapeau Labrys a été largement repris par des personnes transphobes !
Puis, en 2010 survient le fameux « Lipstick Lesbian Flag » :

Avec ses bandes roses et rouges et un baiser de rouge à lèvres qui représentait une forme très « féminine » du lesbianisme. Il a été critiqué parce qu'il laissait complètement de côté les lesbiennes avec une expression de genre masculine, les lesbiennes qui ne correspondaient pas à cette féminité-là.
En 2010, la blogueuse Natalie McCray, du blog This Lesbian Life, a repris le design de Fausto Fernós sans le créditer et l'a présenté comme sa propre création, qu'elle a appelée le « Official Lipstick Lesbian Flag ». Mais il faut savoir que McCray a tenu des propos haineux à l'égard des butchs, des personnes bisexuelles, des personnes noires, racisées et des personnes trans. Une des personnes qui a dénoncé cela est Tide — la créatrice du drapeau inspiré de Sappho — ou Mi'kmaw, qui s'identifie comme une lesbienne genderqueer.
Drapeau Sappho :

Pour les couleurs, Tide s'est inspiré·e de plusieurs éléments associés à la nature : les violettes, les boutons de rose, les crocus jaunes et l'aneth vert. Le violet pour l'amour saphique, le rose pour la fragilité, le jaune pour la force et le vert pour la guérison.
Paradoxalement, bien que Tide soit une personne genderqueer et qu'iel ait dit que le drapeau a été pensé comme un drapeau « pour toutes les lesbiennes », dans les significations données aux couleurs, il n'y a finalement rien qui renvoie à la non-conformité de genre. Et beaucoup de personnes se sont approprié le drapeau avec une définition très femmes cisgenres, très « les personnes non-binaires, transgenres n'ont pas leur place », malgré le fait que Tide disait le contraire.
D'autres personnes ont ensuite simplifié ces drapeaux en supprimant le baiser et en ne gardant que les bandes colorées pour créer le « pink flag » lesbien. Cette version modifiée a gagné en popularité. L'une de ces versions a été publiée en 2013 par @trans-wife sur Tumblr, avec la mention « drapeau lesbien » plutôt que « drapeau des lipstick lesbians ». Une version plus grande du drapeau aux bandes roses a ensuite été publiée en 2015 par Pride-Flags sur DeviantArt.
Le « Sunset Lesbian Flag » :

Mais le drapeau lesbien utilisé par toustes ou presque est généralement attribué à Emily Gwen, qui est une personne non-binaire, qui l'a publié sur Tumblr en 2018, mais il faut savoir qu'il y a des controverses aussi autour de ça. Une version pratiquement identique du dégradé orange-blanc-rose avait été publiée auparavant par une autre utilisatrice de Tumblr, shapeshifter-of-constellation, en 2017. Dans la communauté, on parle donc du fait qu'Emily Gwen a en fait plagié le design. Iel conteste avoir volé ce design et a expliqué avoir eu l'idée de combiner des couleurs provenant de drapeaux butch et pink lesbian.Il existe aussi des controverses plus récentes autour d'Emily Gwen au sujet d'appels aux dons abusifs, en utilisant son statut de créateur·rice du drapeau.
Cette histoire de drapeaux dit en réalité quelque chose de plus profond : même minorisées, les lesbiennes ne sont clairement pas exemptes de rapports de pouvoir entre elles.
6. Lesbiennes et rapports de pouvoir
Il existe bien trop de lesbiennes transphobes. Il existe aussi bien trop de lesbiennes qui peuvent remettre profondément en question l'hétérosexualité obligatoire et certaines normes de genre, tout en conservant une conception extrêmement rigide, normative, voire oppressive. Comme si, même après avoir quitté la norme, il fallait continuer à la reconstruire sous une autre forme.
Le cliché de la féminine avec la masculine
Au-delà de la partie du film où il peut s'agir de techniques de survie, combien de lesbiennes pensent que le couple doit forcément impliquer une stud ou une masc, une butch avec une fem/femme ? Genre un « pôle masculin » et un « pôle féminin » ?
J'ai déjà entendu, dans la vraie vie, une personne transmasculine demander : « Deux fem ensemble ? Pourquoi faire ? » Et le couple qui semble susciter le plus de malaise, et je dirais même de haine, c'est celui composé de deux personnes ayant une expression de genre masculine !
« Beurk. »
« C'est trop gay. »
« C'est comme si je me date moi-même, ou que je date un.e pote. »
Ces phrases sont aussi fascinantes que problématiques. Elles montrent à quel point l'impossibilité de reconstruire, même artificiellement, une complémentarité « homme/femme », « énergie féminine/masculine » à l'intérieur du couple, dérange !
Deux personnes avec une expression de genre masculine, ça ne veut clairement pas dire deux hommes ensemble ! Mais combien de lesbiennes, et souvent à commencer par les stud ou masc, butch pensent ainsi ? Tout en étant, derrière, révoltées (à raison certes) que les fem/femmes puissent les traiter comme des hommes.
Et puis, combien reproduisent les codes de la masculinité toxique ? Domination, contrôle, agressivité, possession, hiérarchie, misogynie particulièrement marquée…
Les stud ou butch and co rendent particulièrement visible la transgression des normes de genre. Cela peut impliquer beaucoup de courage, beaucoup de violences, mais aussi, dans certains contextes, certains avantages associés à la masculinité.
Combien de masculines, de stud ou butch and co sont particulièrement transphobes aussi alors qu'elles peuvent souvent vivre le fait que leur identité de femme soit constamment remise en question, qu'elles peuvent subir les conséquences de la transphobie sans être premièrement concernées ? Alors oui, certaines personnes qui ont longtemps été perçues comme des femmes masculines découvrent finalement qu'elles sont des hommes trans. Certaines personnes peuvent avoir trop peur de sauter ce pas supplémentaire. Mais ce n'est clairement pas le cas de toustes !
Et puis tant qu'à faire, parlons aussi de cette aberration des stud ou masc, butch, qui ont une obsession pour les hétérosexuel·les ! Et semblent être dans une sorte de "concours de bite" avec les hommes.
Et puis t'as les personnes qui se situent dans un entre-deux, qui alternent, qu'on a du mal ou qui ont du mal à (se) mettre dans une case : les stem (stud + fem) ou les futch (femme + butch). Les personnes dont l'expression de genre est fluide peuvent-elles être accusées d'être ambiguës, indécises, pas assez masculines, pas assez féminines ? Il faudrait choisir.
Butch, masc ou fem.
Stud ou femme.
Masculine ou féminine.
Ou rien.
Aussi t’as des gens qui pètent des câbles juste pour des pronoms. Comment ça tu utilise « il » ? « Iel » ?
Et c'est là, encore une fois, que ça montre à quel point trop de lesbiennes peuvent être à côté de la plaque, et que je me dis qu'on ne doit pas les laisser avoir raison de nous. Ça ne sert à rien d'être majoritaire s'il s'agit juste de foncer tout droit dans un mur !
Hommes lesbiennes ?
Dans les années 1970, Sally Douglas, une personne transféminine, développe la notion de « male lesbian » et fonde Salmacis en 1971. Elle utilise cette terminologie dans un contexte beaucoup préféraient utiliser « male woman ».
C'est un contexte bien précis où le vocabulaire disponible était différent. Le terme trans existait déjà, mais été médicalisé, et « transgenre » n'avait pas encore la place qu'il a aujourd'hui. Donc, lire « male lesbian » avec nos catégories actuelles et comprendre « homme lesbien » serait franchement trompeur.
Par contre, là il faut parler de l'importance de la distinction entre homme transgenre et personne transmasculine :
Une personne transmasculine n'est pas forcément un homme : elle peut être non-binaire et avoir un rapport au masculin sans se définir comme un homme. À cela peut se rajouter un rapport au féminin too. Dans ce cas, il n'y a rien d'intrinsèquement contradictoire à se définir également comme lesbienne.
En revanche, si l'on parle d'une personne qui se définit clairement comme un homme, la c’est différent.
Juste il est important de prendre en compte le fait que les hommes trans, peuvent avoir un attachement au terme « lesbienne » quand ils ont d'abord vécu comme lesbiennes et ont pu passer des années dans des milieux lesbiens. Par contre dire qu'en prenant en compte la non-binarite, il est question d’accepter que les hommes soient lesbiennes je trouve que c’est grave forcer le trait.
Dans tout ce que j’ai évoqué il me semble important d’ouvrir un dossier, celui qui parle des personnes noires en particulier.
7. « La noirie » ✨
Non-conformité de genre en tant que femmes noires et perçu·es comme tel·les
Dans ces contradictions et inepties, il y a certes le fait que la majorité des humains ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, que même en n'ayant qu'un ou deux privilèges certain·es ne sentent plus leur corps, que les privilèges nous enlèvent de facto des parts d'humanité, et que trop souvent les gens veulent surtout avoir les mêmes privilèges que les dominants plutôt que la justice pour toustes, plutôt que le fait qu'il n'y ait plus d'opprimé·es…
Mais je pense qu'il faut également prendre en compte la place particulière des lesbiennes blanches, puis non-noires, dans cette histoire. Même si des personnes noires problématiques (encore une fois) il y en a à la pelle. Nous, les personnes LGBTQIA+ noires, nous avons particulièrement besoin de choses qui nous appartiennent, et de non-mixité. On est non seulement rejeté·es par les espaces blancs, non-noirs; mais aussi par d'autres personnes noires de par le fait qu'on ne soit pas cisgenres et/ou hétéros !
En tant que personnes noires, et surtout en tant que femmes noires — dans un monde où la suprématie blanche, puis non-noire, règne —, il faut bien comprendre que par défaut on ne correspond pas aux normes de genre. C'est entre autres, mais surtout pour ça, que beaucoup de personnes non-binaires continuent à se définir aussi comme femmes noires !
Au-delà du fait que nos expériences sont particulières, on a développé et continue de développer nos propres mots, expressions, catégories pour parler de nos identités, expressions de genre, et j’en passe.
Ces mots, ces expressions ont des origines, significations culturelles, spirituelles, historiques et politiques profondes. Ils sont nés dans des contextes précis et ont notamment largement contribué à façonner l'histoire des communautés noires et des communautés LGBTQIA+.
Parlons donc de stud, stem et fem.
Historiquement, le terme « stud » a été utilisé pour désigner des lesbiennes noires qui ont une expression de genre qui tend vers la masculinité. On situe la popularisation du terme « stud » dans les années 1960, même s’il était déjà utilisé dans certaines communautés lesbiennes noires dès les années 1950. Et puis, ça dépend aussi des endroits : à New York, on va davantage retrouver « AG », alors que « stud » est surtout utilisé dans le Sud des États-Unis.
Le mot stem est une contraction des mots « stud » et « fem » pour désigner les personnes qui ont une expression de genre qui alterne ou combine le féminin et le masculin.
Et je me disais que je comprenais pas qu'il n'y ait pas de terme spécifique pour les femmes/fem noires car les femmes noires, la féminité noire a historiquement été perçue et traitée de manière singulière. De par l'esclavage et la colonisation à la faveur de la suprématie blanche, mais aussi des pays arabes, arabisés, asiatiques… Il y a une forte propension à la masculinisation des femmes noires.
On est le plus souvent perçues et traitées comme moins délicates, moins fragiles, plus fortes, plus imposantes, plus résistantes, plus agressives que les autres femmes. Et cette non-conformité de genre s'applique d'autant plus aux femmes noires à la peau très foncée : colorisme, aux cheveux crépus : texturisme, aux traits pas considérés fins : featurisme, à celles qui combinent les 3 et qui peuvent également être grosses ou encore handicapées.
On est masculinisées, on est hypersexualisées (figures de la vixen, de la jezebel), on est dégenrées, désexualisées (figure de la mama, tata, magicienne, sorcière, assistante…)
Et puis t'as même une catégorie un peu particulière avec ce qu'on appelle les stallions. Le terme vient justement chercher quelque chose dans la masculinisation des femmes noires : le stallion, c'est à l'origine le cheval mâle, et le terme a aussi été employé dans la culture populaire pour parler de femmes noires grandes, très formées, musclées ou avec une carrure imposante. Mais ce n'est pas simplement une manière de dire qu'elles sont masculines : cette masculinisation est aussi intimement liée à leur sexualisation.
Megan Thee Stallion en est probablement l'exemple le plus connu aujourd'hui. Son nom lui-même reprend ce terme, qu'elle raconte avoir beaucoup entendu adolescente parce qu'elle était grande et avait des formes.
Dès l'enfance et l'adolescence, on est déjà masculinisées, dégenrées, désexualisées ou sexualisées. Puis, en grandissant, ces mêmes mécanismes peuvent prendre d'autres formes, baisser ou s'accentuer.
Talons, maquillage, cheveux, vêtements, silhouette, manières de parler, de se tenir, de bouger… Tous ces éléments peuvent devenir des façons d'habiter sa féminité, mais aussi, pour nous, de négocier avec le regard des autres. Et même quand on est spontanément perçues comme des femmes, c'est comme si on était toujours sur le fil du rasoir. Les autres peuvent bien plus se permettre de sortir de ces codes sans que leur identité de genre soit immédiatement remise en question.
Il suffit d'un changement de coupe, d'une maladie qui nous empêche de mettre autant d'énergie dans le fait de rentrer dans ces codes, d'une prise de poids et j'en passe pour « perdre en grade ».
Je ne veux évidemment pas dire que toutes les femmes noires et personnes perçues comme telles qui ont une expression de genre féminine cherchent consciemment à prouver qu'elles sont des femmes. Je pense que pour beaucoup ce n'est même pas conscient, et puis aussi qu'il y a le facteur du choix, des préférences. Surtout en tant que lesbiennes, queer noires, on est connues pour particulièrement performer la féminité.
Tout ça pour dire qu'une femme noire, ou perçue comme telle, qui performe la féminité, ça a forcément un goût particulier. Et que, pour moi, il n'est pas question qu'il n'existe aucun terme qui nous soit exclusif.
Et comme par hasard, alors que je me faisais cette réflexion, voilà que de nouveaux termes ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux.
Il y a quelques jours, j'ai appris que @bugfoods1995 avait créé le mot « Belle » pour désigner les femmes/fems lesbiennes noires. Et ça a pris tellement vite que ça montre bien que je n'étais pas la seule à trouver inadéquat de ne pas avoir notre propre terme. Parce qu'il y a bien « stud » et « stem ». Alors pourquoi pas nous ? En l'espace de trois jours, pourtant, que de rebondissements. Des personnes qui reprennent le mot sans être concernées, d'autres qui reprochent à la personne à l'origine du terme de les exclure…@bugfoods1995 a pu écrire :
« Le comble, quand les personnes noires font quelque chose pour elles-mêmes, c'est que les Blancs décident de débarquer et d'en faire leur propre affaire. »
Et pourtant, apparemment, à force de se faire attraper la veste, elle a fini par la retourner : elle a expliqué que le terme était finalement destiné aux personnes queer de manière générale, et qu'il pouvait concerner toutes les fems/femmes, pas nécessairement noires et pas nécessairement lesbiennes.
Mais, comme je l'avais moi-même pensé et comme j'ai pu le lire à plusieurs reprises : le terme avait désormais dépassé la personne qui l'avait proposé.
Même lorsqu'un terme provient à l'origine de personnes qui se révèlent par la suite problématiques, on peut finir par mettre complètement leur personne de côté pour continuer à utiliser le terme. Parce qu'une fois qu'un mot, qu'une chose, répond à un besoin collectif, il peut devenir plus grand que celleux qui l'ont créé.
Parce que ce n'est pas si simple de créer des termes qui fassent plus ou moins l'unanimité et qui permettent réellement à une communauté de se reconnaître.
Pour revenir sur le drapeau lesbien par exemple, je pense que je ne serais pas dans l'abus en disant que la majorité ne connaissent pas le nom de la personne à qui on attribue le fait de l'avoir créé. Moi non plus je ne savais pas. Le symbole a largement dépassé la personne.
Et du coup dans ce mouvement créatif les gens ont dit : on pourrait dire Beau comme on dit Stud, et Stelle comme on dit Stem !
D'autres termes sont apparus, tels que :
Blossom : pour les bisexuel·les fem noir·es.
Bud : pour les bisexuel·les masc noir·es.
Peonies : pansexuel·les fem noir·es.
Poppies : pansexuel·les masc noir·es.
Là, on parle clairement de croisement entre orientation et expression de genre.
Et puis il existe un autre type de croisement : celui de deux dimensions de l'orientation.
Pour les personnes lesbiennes asexuelles, on trouve par exemple le terme « Bambies », qui ne serait pas exclusif à la communauté noire et dont l'usage remonterait aux années 1970-1980.
Ici, on croise :
Asexuel·le → peu ou pas d'attirance sexuelle.
Lesbienne → attirance envers les femmes, qu'elles soient cis ou trans, ainsi qu'envers certaines personnes non-binaires qui se reconnaissent dans le terme lesbienne.
Il est important de distinguer :
Orientation romantique → romantique, aromantique, etc.
Orientation sexuelle → sexuelle, asexuelle, etc.
Orientation envers les genres → hétéro, lesbienne, bisexuel·le, pansexuel·le, gay, etc.
Pourtant, comme c'est régulièrement le cas avec les productions culturelles et politiques noires, tous les termes qu'on a pu créer sont largement utilisés en dehors de nos communautés qui les ont fait naître. Leur origine est effacée, leur histoire dépolitisée et leur dimension communautaire transformée en simple esthétique ou en vocabulaire générique, prétendument universel, alors qu'on parle d'appropriation culturelle.
Je dis « nous, les personnes noires », non pas parce que nous constituons un bloc monolithique — bien au contraire. Nos histoires, nos cultures, nos langues, nos religions, spiritualités, philosophies, nos identités et nos expériences sont multiples, extrêmement diverses. C'est surtout le racisme anti-noir, la misogynoir, qui ont justement tendance à nous réduire à une catégorie homogène. Employer ici le « nous » ne signifie pas pour moi nier nos différences, mais reconnaître que, malgré celles-ci, non seulement nous avons aussi des similitudes dans nos manières d'être et de faire, mais aussi des expériences historiques et contemporaines qui font écho autour de la racialisation, de l'esclavage, de la colonisation, du racisme anti-noir, de la misogynoir ou encore du fait de faire partie de diasporas.
Les termes mis en avant viennent principalement d'Amérique du Nord, des États-Unis. Alors certes les formes du racisme anti-noir, de la colonisation, de l'esclavage et de la ségrégation n'ont pas été identiques d'un territoire à l'autre. Mais ça compte pour nous aussi.
Si les Afro-Américains ont produit une quantité considérable de vocabulaire, de pratiques et de références aujourd'hui aussi utilisés en France notamment, c'est certes de par la position particulière des États-Unis dans le monde, avec un mélange de ce qu'on appelle le « soft » et le hard power, puis plus largement ce qu'on appelle la mondialisation, mais il y a aussi le fait qu'iels ont développé une longue tradition de nomination, de mise en visibilité de leurs propres expériences dans un contexte où le racisme anti-noir était bien plus explicite, frontal. Ça ne veut pas dire que c'était pire. Dire que l'esclavage/la colonisation aux États-Unis était pire que celui de la France est, à mon avis, réducteur, et une erreur.
Par exemple, quand on dit que la ségrégation raciale était institutionnalisée aux États-Unis, il ne faut pas non plus se raconter qu'elle n'existait pas et n'existe pas en France, en Belgique ou encore en Angleterre, et n'était, n'est pas institutionnalisée parce que pas institutionnalisée de la même manière qu'aux États-Unis.
Elle existait et existe encore sans forcément être inscrite noir sur blanc dans la loi, sans forcément avoir été instituée et perpétuée de la même manière. En France, l'insidieux, le sournois, l'hypocrisie sont bien plus courants. Même si le néo-fascisme de plus en plus grand tend à faire tomber de plus en plus les masques. Ou encore qu'on finit par apprendre des vérités comme le fait qu'on ne cessait de dire que l'esclavage n'avait concerné que les colonies, et pas le continent « métropolitain » ou « hexagonal », alors qu'en fait ça a bel et bien existé sur le territoire.
Il y a bien plus de liens que de coupures entre les histoires de ces pays, états, devenus des puissances en grande partie grâce à l'esclavage et la colonisation. Même s'il n'y en a pas toujours, ce n'est clairement pas pour rien que des termes sont créés spécifiquement pour les personnes noires. Il existe une tendance, notamment chez les personnes blanches ou non noires, à reprendre des termes issus des communautés noires comme s'ils constituaient simplement des catégories génériques, universelles, disponibles pour tout le monde.
On en a un bon exemple avec la fameuse expression « Protect the Dolls ». Le terme « doll », apparu dans la culture ballroom des années 1980, était historiquement employé pour désigner des femmes trans noires et latinas, y compris des femmes noires latinas, associées à une certaine esthétique de la féminité, de la mode, du glamour et de l'assurance. Mais son usage s'est progressivement élargi jusqu'à englober plus largement les femmes trans et les personnes transféminines.
C'est là où, pour moi, il y a effectivement un problème d'élargissement du terme. Ça devait mettre en avant une minorité, des personnes minorisées, et c'est devenu un terme pour la majorité. Alors que les femmes trans noires restent les plus marginalisées et sont confrontées à des niveaux disproportionnés de violences.
En gros, des personnes plus privilégiées élargissent l'usage d'un terme jusqu'à ce que les personnes pour lesquelles il avait initialement été créé cessent d'être au centre.
On peut aussi parler de la culture drag qui a une histoire profondément liée aux communautés noires, et ce n'est clairement pas mis en avant. Cette histoire ne commence pas avec la ballroom new-yorkaise des années 1970-1980. On trouve des formes documentées de bals drag organisés dès les années 1880.
William Dorsey Swann

William Dorsey Swann, né·e esclavagisé·e dans le Maryland, a organisé les premiers bals drag documentés aux États-Unis à Washington, D.C., à la fin du XIXe siècle.
Elle se désignait comme « la reine de la drag », organisait des compétitions de danse et couronnait la gagnante comme « queen of the ball », avant de reprendre elle-même ce titre.
Swann a été arrêté·e à plusieurs reprises pour avoir organisé ces rassemblements, dont une arrestation historique en 1888 pour impersonation féminine et une condamnation injuste en 1896 pour « tenue d'une maison désordonnée » (proxénétisme). Swann a envoyé une lettre au président Grover Cleveland pour demander une grâce, marquant la première action juridique et politique documentée en défense du droit des LGBTQ+ à se réunir.
Dans les balls d'antan et d'aujourd'hui, il est question de jouer avec les codes sociaux tels que le genre, l'orientation… De reprendre et parodier les concours de beauté et les codes des personnes blanches érigées en élites : poses très maniérées, inspirées notamment des mannequins qui défilent sur les podiums.
Autre exemple, on peut parler des houses, des « mothers », des « fathers » aussi :
Crystal LaBeija
Les origines de la ballroom culture remontent à la Renaissance de Harlem, mais la scène ballroom telle qu'on la connaît aujourd'hui prend véritablement son essor dans les années 1970, souvent considérées comme son âge d'or.
À cette époque, Crystal LaBeija, drag queen noire, a déjà fait l'expérience du racisme dans les concours de beauté drag new-yorkais. En 1967, elle participe notamment au concours Miss All-America Camp Beauty Pageant, où elle termine quatrième derrière Rachel Harlow, une drag queen blanche. Elle dénonce alors ouvertement le racisme qui traverse ces compétitions, allant jusqu'à déclarer : « I have a right to show my color, darling. I'm beautiful and I know I'm beautiful. »
Dans une société où les critères de beauté sont profondément façonnés par la blanchité, le racisme, le colorisme, le texturisme et le featurisme… Il n'est pas rare qu'en tant que personnes noires on puisse être considérées comme très belles selon les critères sociétaux (la beauté n'est clairement pas objective, ce que nous considérons comme beau est socialement construit, et ces critères sont traversés par la race, le genre, la classe sociale, l'injonction à la minceur et j'en passe), et même davantage qu'une personne blanche, mais que notre couleur nous ferme des portes.
La blanchité, ou le fait de ne pas être noir·e, peut constituer un capital indépendamment du degré auquel une personne correspond individuellement aux standards de beauté dominants.
Mayowa's World (YouTube, Insta, TikTok) en parle très bien ! Elle avait pris l'exemple de Roméo et Juliette joué au Duke of York's Theatre à Londres, l'actrice Francesca Amewudah-Rivers jouait Juliette.
Et une partie du public s'est insurgée disant « elle n'est pas assez belle » (en plus du fait que les gens voulaient une femme blanche), en sachant que Tom Holland était l'acteur qui incarnait Roméo.
Mayowa expliquait à quel point dans l'industrie on peut trouver une multitude d'acteur·ices blanc·hes qui ne correspondent pas nécessairement au « top » des standards physiques, qui ont des physiques qu'on peut considérer ordinaires, remplaçables, voire pas désirables sans que le public ne s'en émeuve particulièrement. Leur blanchité étant leur passe-droit. À bien des égards, la barre sera toujours placée plus haut pour nous.
La fameuse « excellence noire » ne vient d'ailleurs pas de nulle part. Elle est aussi le produit de cette nécessité permanente de devoir faire davantage, être plus brillant·e, plus compétent·e, plus beau·lle, plus irréprochable pour accéder à des espaces où la blanchité peut, à elle seule, constituer un avantage. Mais cette exigence nous use. À force de devoir constamment prouver notre valeur, elle peut aussi nous enfermer dans les politiques de respectabilité : cette idée qu'il faudrait être exemplaire, parfaitement éduqué·e, parfaitement présentable, parfaitement performant·e pour mériter le respect, la protection ou simplement le droit d'être là. De plus en plus, nous revendiquons le droit à la médiocrité. Nous aussi on veut pouvoir être médiocres, middle, ou nothing, en paix.
Crystal LaBeija a très tôt compris l'importance de créer nos propres espaces. Quelques années plus tard, après avoir à juste titre pété un câble sur le jury qui avait favorisé une candidate blanche qui ne lui arrivait même pas à la cheville, elle a décidé de créer un espace où les queens noires n'auraient plus à se conformer aux standards d'une scène dominée par les Blanc·hes.
En 1972, avec son amie Lottie, elle organise le premier ball de la House of LaBeija, conçu par et pour les drag queens noires. La House of LaBeija devient ainsi la première house de la scène ballroom moderne et inaugure un système de familles choisies, avec des mothers, des fathers et leurs children, qui permet notamment aux personnes queer et trans exclues de leur famille biologique de trouver protection, communauté et soutien.
C'est aussi de là que vient mon malaise lorsque je vois aujourd'hui des personnes blanches occuper une place aussi importante, pour ne pas dire centrale, dans la culture ballroom, et plus encore lorsqu'elles deviennent des mothers, fathers de houses, des personnes du jury, des personnes notables dans cet espace. Et ce malaise, je l'ai ressenti très concrètement à Lyon, là où j'habite. Ce qui m'a particulièrement énervée, c'est de voir des personnes blanches à qui on donne du gaz, mais aussi qui sont aux premières loges dans le public, quand il y a des balls, sans qu'il semble y avoir de dispositif particulier pour donner la priorité aux personnes qui sont historiquement les premières concernées.
Autre exemple : le voguing !
Cette histoire de ballroom, c'est aussi celle du voguing. Toujours issue de cultures noires, racisées, d'histoires de marginalisation, de racisme, de LGBTphobie et de précarité, mais le voguing devient mondialement célèbre lorsqu'il est repris par une artiste blanche : Madonna. Des danseur·ses de la ballroom, notamment José et Luis Xtravaganza, participent à son clip et à sa chorégraphie. Mais son appropriation par la pop permet au voguing de sortir de la scène ballroom pour entrer dans la culture mainstream, en perdant au passage son essence politique et communautaire.
Et de nos jours, le phénomène continue, notamment aussi dans l'industrie de la K-pop, qui est bien connue pour être une industrie d'appropriation des cultures et musiques noires vidées de leur substance. Le voguing est régulièrement repris dans les chorégraphies.
Pour rappel, le voguing vient du magazine Vogue, symbole de tout un univers auquel nos communautés étaient largement exclues et le sont encore à bien des égards : la haute couture, le luxe, l'argent, le prestige, le capitalisme et, plus largement, le pouvoir social que confère la possibilité d'être regardé·e comme beau·lle et désirable. Le voguing ne consiste donc pas simplement à « faire des poses ». Il permet de jouer avec les codes d'un monde qui nous excluait et nous exclue encore tout en s'appropriant nos codes.
Les rapports de pouvoir ne se résument clairement pas à « blanc·he·s contre noir·es et racisé·es ». Les personnes non-noires sont des racistes anti-noir notoires. Être soi-même racisé·e ne signifie pas qu'on est nécessairement placé·e au même endroit que toutes les autres personnes racisées dans les rapports de pouvoir. C'est pour ça que je ne suis pas une adepte du « il ne faut pas hiérarchiser les souffrances, les oppressions ».
Une personne coréenne peut subir du racisme de la part d'une personne blanche américaine ou française et faire subir du racisme à une personne noire. Les deux réalités peuvent exister en même temps. De même qu'une personne noire peut aussi faire subir du racisme à la personne coréenne.
Mais, même si les deux sont condamnables, le racisme anti-noir d'une personne asiatique de l'Est ou autre n'a pas le même poids que le racisme anti-asiatique de l'Est ou autre d'une personne noire, car l'autre extrémité de la suprématie blanche, c'est le fait d'être noir·e.
Autre exemple : les marches des fiertés.
Les marches des fiertés aussi n'ont pas toujours ressemblé à ce qu'elles sont devenues aujourd'hui. Leur histoire aussi a été progressivement blanchie, dépolitisée et débarrassée de celleux qui étaient pourtant au cœur des premières luttes.
Marsha P. Johnson
Près d'un siècle après William Dorsey Swann, à New York, Marsha P. Johnson était en première ligne des émeutes de Stonewall, qui ont marqué un tournant majeur dans les luttes LGBTQIA+ et donneront lieu, dès l'année suivante, aux premières marches des fiertés.
Marsha P. Johnson est souvent présentée comme une drag queen, mais la réduire à cette seule catégorie serait trompeur. Elle se définissait aussi comme une femme et a vécu une grande partie de sa vie dans une présentation féminine. Dans une citation qui lui est attribuée, elle déclare d'ailleurs : « I don't know what I am if I'm not a woman. » (« Je ne sais pas ce que je suis si je ne suis pas une femme. »)
Le vocabulaire de l'époque était cependant différent du nôtre : Marsha employait notamment les termes « drag queen » et « transvestite », tandis que le mot « transgender » n'était pas encore couramment utilisé dans le sens contemporain. Cela n'empêche pas de la considérer aujourd'hui comme une femme trans : cette lecture est notamment largement adoptée par les communautés et les travaux contemporains sur son héritage. (Ashley, F., & Sanchinel, S. (2023). The Saint of Christopher Street: Marsha P. Johnson and the Social Life of a Heroine. Feminist Review, 134(1), 39-55. https://doi.org/10.1177/01417789231166827)
Marsha P. Johnson et Sylvia Rivera fondent en 1970 la Street Transvestite Action Revolutionaries (STAR). Leur collectif vise à offrir protection, nourriture et hébergement aux jeunes trans et queers sans-abri. Le squat qu'elles occupent, surnommé STAR House, devient ainsi un refuge, mais aussi un espace de solidarité et d'organisation politique.
L'initiative est particulièrement novatrice pour l'époque : bien avant que les pouvoirs publics ne prennent réellement en charge ces questions, Marsha et Sylvia comprennent que la transphobie ne se résume pas à des violences individuelles. Elle produit de l'isolement, de la précarité et de l'exclusion.
Marsha P. Johnson s'engage également dans la lutte concernant le VIH, la prévention, le dépistage et l'accès aux soins pour les personnes concernées dans les années 1980. Le 6 juillet 1992, quelques jours après la marche des fiertés de New York, le corps de Marsha est retrouvé flottant dans l'Hudson River. La police conclut rapidement à un suicide, sans mener d'enquête approfondie. Sous la pression des militant·es, l'affaire est finalement rouverte en 2012.
À ce jour, les circonstances exactes de sa mort restent pourtant incertaines et la cause du décès est officiellement considérée comme indéterminée. Cette histoire s'inscrit dans un contexte plus large : les violences et les meurtres visant les personnes trans, particulièrement les femmes trans noires, ont longtemps été insuffisamment documentés, médiatisés et pris en compte par les institutions policières et politiques. La mort de Marsha rappelle ainsi combien les personnes trans les plus précaires et les plus marginalisées ont pu être exposées à la violence tout en bénéficiant de peu de protection institutionnelle.
J'en profite pour dire que :
Sylvia Rivera

qui était aux côtés de Marsha P. Johnson, est un exemple intéressant pour comprendre que « latina » n'est pas une catégorie raciale. Elle était une femme trans latina, d'ascendance portoricaine et vénézuélienne, et elle pouvait être perçue comme blanche.
Et c'est important de le préciser : lorsqu'on parle de race, on ne parle pas d'une réalité biologique qu'il faudrait retrouver dans les ancêtres d'une personne. On parle aussi de la manière dont elle est racialement catégorisée dans la société. Si une personne est perçue et traitée comme blanche, il est donc tout à fait pertinent de la décrire comme blanche, même si elle appartient par ailleurs à une minorité ethnique ou culturelle.
Mais cette perception peut être contextuelle. Une personne peut être lue comme blanche en raison de son apparence, puis être davantage racialisée comme Latina lorsque son nom, son accent, sa langue, son origine ou sa nationalité sont connus. Cela ne signifie pas qu'elle cesse d'être blanche : cela signifie simplement que sa position sociale ne se résume pas à une seule catégorie.
C'est là que je trouve intéressant de parler de blanchité subordonnée : non pas pour inventer une nouvelle race ou pour prétendre qu'une personne blanche serait « un peu moins blanche », mais pour désigner une situation dans laquelle une personne peut être socialement blanche tout en étant minorisée ou subordonnée en raison de son origine, de sa culture ou de son appartenance ethnique.
Et c'est aussi pour cela qu'il faut éviter de considérer « Latina » comme un synonyme de « personne racisée ». Une Latina peut être noire, blanche, autochtone, asiatique, métisse, etc.
Lorsqu'on parle de la race de quelqu'un, il ne suffit pas de regarder son arbre généalogique. Il faut aussi regarder comment cette personne est perçue, catégorisée et traitée socialement.
Stormé DeLarverie : et les métisses ? Et les personnes perçues comme telles ?

Née en 1920 à La Nouvelle-Orléans d'une mère noire et d'un père blanc, elle était une lesbienne butch métisse. Elle est surtout connue pour son association avec les émeutes de Stonewall en 1969.
Lors de la descente de police au Stonewall Inn, une personne butch résiste violemment à son arrestation et appelle la foule à réagir. Cette personne a souvent été identifiée comme Stormé DeLarverie, mais elle a pu démentir et dire que ce n'était pas le cas, qu'elle connaissait l'identité de la butch en question.
Ça, ça permet d'abord de poser un fait très important : parce que là je donne des noms, je mets des images, mais il faut savoir que je suis partisane de la fin des idoles jusque dans le militantisme. Et l'exemple de Stormé montre bien que ce qui importe le plus, ce n'est pas la personne mais ce qu'elle fait ; toutes les luttes doivent s'émanciper des figures, aussi investies soient-elles, et même dans un monde où malheureusement nous sommes minoritaires (et même des minorités dans les minorités) dans le fait de nous battre pour changer les choses, si la lutte est personnifiée, on n'y arrivera jamais. Il n'est pas question de sacrifier l'individu pour le collectif ou de sacrifier le collectif pour l'individu, il faut l'entre-deux, l'équilibre. Stormé est maintenant connue comme étant LA personne qui a déclenché une révolte, mais c'en était une autre, et au final l'action l'emporte et doit pouvoir l'emporter sur la personne.
Pour Stormé DeLarverie, je parlerais bien plus de personne « racisée » que de personne « noire » parce qu'au-delà d'être métisse, c'était une personne perçue comme métisse. Et cette distinction est importante.
Ici, je ne parle pas de ses origines, de biologie, je parle de la manière dont son corps était lu et catégorisé socialement. Une personne peut avoir une ascendance noire sans être systématiquement perçue comme noire ; une personne peut être noire sans avoir une ascendance non-noire et être pourtant perçue comme métisse en raison de sa carnation (colorisme), de ses traits (featurisme) et/ou de ses cheveux (texturisme), de son apparence générale.
Crystal LaBeija, je ne suis pas certaine de comment elle était perçue physiquement à l'époque. On pourrait être tenté·e de la qualifier de light skin, mais les photographies disponibles sont surtout en noir et blanc, et la montrent dans les concours où elle évoluait au milieu de queens blanches et où elle devait justement éclaircir énormément son visage avec son maquillage pour avoir une chance. Elle pouvait donc apparaître sur les photographies avec un teint beaucoup plus clair que sa carnation réelle.
Avec ce que je vois en tapant son nom sur le moteur de recherche, je n'arrive pas à affirmer : « Crystal était perçue comme light skin » ou « Crystal était perçue comme métisse ». Et puis il y a une autre chose à prendre en compte : même la manière dont une personne est perçue comme « métisse » n'est pas figée. Again, on parle de constructions sociales. Ce n'est pas vrai, et pas figé.
Dans mon propre cas, par exemple, la plupart du temps, lorsque je me compare aux personnes qui m'entourent, je me perçois clairement comme une femme noire et je suis généralement perçue comme telle. Mais il m'arrive aussi de constater que certains de mes traits, en tant qu'Africaine de l'Est, peuvent être perçus comme des traits « métissés ».
Certaines caractéristiques physiques sont spontanément interprétées comme le signe d'un mélange, alors qu'elles peuvent tout simplement relever de la diversité des populations africaines. L'Afrique n'a jamais produit un modèle unique de corps, de visage, de cheveux ou de couleur de peau. Il existe une diversité physique immense entre les populations africaines, et même au sein d'une même population. Pourtant, lorsque cette diversité est confrontée à une représentation très réduite de ce qu'est censée être une personne noire, certains traits peuvent être interprétés comme « pas complètement noirs », voire comme « métissés ».
Le curseur peut donc se déplacer selon les personnes, les contextes et les comparaisons. Une même personne peut être perçue comme noire dans un espace, comme métisse dans un autre, ou simplement comme « racisée », sans que les gens sachent réellement comment la catégoriser (racialement ambiguë).
Quand on parle du fait d'être noire, il me paraît important d'aborder ces sujets-là.
Pour finir sur cette partie : les personnes noires, racisées, trans, stud, butch, masc, stem, fem, belles, précaires n'étaient et ne sont pas simplement présentes en marge du mouvement : elles en constituaient et en constituent encore le cœur et les commencements. Nos trajectoires sont pourtant largement effacées, invisibilisées.
Et si j'ai beaucoup parlé des États-Unis, c'est aussi que là-bas les archives et les travaux historiques sur les cultures queer noires sont bien plus nombreux que chez nous.
Conclusion
Mon parcours est différent du récit lesbien classique. Mais il existe. Il est légitime.
Si tu es arrivé·e jusqu'au bout, je ne t'apprends rien en disant que mon vécu et la compréhension de mon vécu, ça a été les montagnes russes. Mais vu la société dans laquelle on vit, il y a de quoi aussi.
Contrairement à d'autres, mon orientation est plus ou moins malléable, mais elle n'est pas dépourvue de limites. Again, deux, voire plusieurs réalités peuvent coexister. At the end of the day, je suis dans l'incapacité de faire une vie avec un mogo et ça ne vient pas d'un choix ou d'une prise de conscience politique. C'était déjà là.
Et que les gens le veuillent ou non, l'orientation va au-delà du type de corps ou de l'apparence, vu que tout le monde n'est pas fucking binaire. Je ne crois pas qu'en tant que minorités d'expériences ou de genre, on doive abandonner le mot « lesbienne » au profit des expériences et des genres qui entrent dans la définition majoritaire.
Je continuerai d'utiliser « lesbienne », que ça plaise ou non. Mais j'ai aussi décidé d'utiliser le mot « lesbiqueer », pour accentuer ce qu'on vit en tant que minorité dans une minorité. Parce que la part queer est très importante pour moi, parce que certaines lesbiennes m'agacent au plus haut point, et parce que je pense que bien trop de personnes sont LGBTQIA+ sans pour autant être queer, même lorsqu'elles disent et pensent le contraire.
Être queer, c'est être politisé·e. Et pas uniquement quand ça nous arrange.
Le problème, ce n'est pas d'avoir des angles morts. On en a toustes. Tout le monde est conditionné. Personne ne grandit en dehors des normes de son époque, de sa famille, de sa culture, de sa classe, de sa race, de son genre et j'en passe. Mais à un moment donné, on devient adulte. Et avec ça vient aussi une responsabilité : celle de regarder ce qu'on a appris, de se demander ce qu'on reproduit et de faire le travail nécessaire pour remettre certaines choses en question. Il ne s'agit pas de dire que certaines personnes seraient « meilleures » ou plus « pures » de facto. C'est un travail, un investissement qui dure toute une vie.
On ne peut pas convaincre tout le monde. Le plus important, c'est qu'on stand on business, même face aux majorités. Ça ne sert à rien d'être majoritaire s'il s'agit de foncer tout droit dans un mur. Je pense que les conditions de plus en plus violentes dans lesquelles on vit finiront par pousser certaines personnes qu'on n'aurait jamais imaginées à se réveiller. Mais de toute façon, les changements ne sont jamais arrivés grâce à une majorité. Et peut-être que c'est aussi ça, être queer : apprendre à ne pas attendre que la majorité comprenne pour être sûr·es de ce qu'on défend.
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