Jennifer avait ses habitudes. Chaque mardi matin, entre neuf heures et demie et onze heures, elle s'installait à la même table du Belvédère — celle du coin, près de la grande baie vitrée qui donnait sur le canal. Elle commandait un americano, sortait son carnet à couverture bordeaux, et faisait semblant d'écrire.
À quarante-deux ans, Jen avait une vie que beaucoup lui enviaient : un mari architecte, deux enfants adolescents bien élevés, un appartement lumineux dans le quartier haut de Zenyth City, et suffisamment de temps libre pour se consacrer à son « projet d'écriture » — ce roman qu'elle promettait depuis dix ans et qui n'avait toujours pas commencé.
Elle ne manquait de rien.
C'est peut-être pour ça qu'elle remarqua le serveur.
Il s'appelait Nathaniel. Elle avait lu son prénom sur le petit badge épinglé à sa chemise noire, un soir où il s'était penché pour ramasser la cuillère qu'elle avait fait tomber. Il avait peut-être vingt-cinq ans, peut-être vingt-sept — difficile à dire. Il avait ce visage un peu flou de la jeunesse, ce teint mat, des mains longues et sûres d'elles-mêmes. Il ne souriait pas beaucoup, mais quand il le faisait, c'était précis, comme s'il choisissait soigneusement à qui offrir cette chose-là.
Les premières semaines, Jen ne s'était aperçue de rien.
Puis il y eut ce mardi de novembre.
Il avait posé son americano devant elle et dit — sans raison apparente, sans préambule : « Vous écrivez toujours la même page, vous savez. »
Elle avait levé les yeux. Il regardait son carnet, ouvert sur une demi-page de phrases barrées.
« Pardon ? »
« Je ne veux pas être indiscret. » Il n'avait pas l'air désolé. « C'est juste que je vous observe depuis deux mois. Vous remplissez et vous raturez. Vous recommencez. C'est comme si vous cherchiez le premier mot. »
Jen avait failli dire quelque chose d'agacé. Quelque chose de poli et définitif qui l'aurait remis à sa place — sa place de serveur, sa place de garçon de vingt-cinq ans qui ne la connaissait pas.
Elle n'avait rien dit.
« Le premier mot est le plus dur, avait-il ajouté en s'éloignant. Après, ça coule. »
Le vertige
Elle n'y avait plus pensé. Ou plutôt, elle y avait pensé juste assez pour se convaincre qu'elle n'y pensait pas.
Le vendredi suivant, en faisant la vaisselle, elle avait eu une image fugace : les mains de Nathaniel sur le plateau en inox. Elle avait rincé son verre plus longtemps que nécessaire.
Le dimanche, au dîner, Mark lui avait demandé si elle allait bien. Oui, très bien, pourquoi ? Il avait haussé les épaules. Tu es ailleurs, c'est tout. Les enfants n'avaient rien remarqué — les enfants ne remarquent jamais rien sauf ce qui les concerne directement.
Le mardi suivant, elle arriva au Belvédère dix minutes plus tôt que d'habitude.
Elle détesta ça.
Nathaniel prit sa commande sans un mot particulier, sans la regarder plus longtemps que nécessaire. Jen ouvrit son carnet et écrivit, d'une seule traite, sans raturer :
Une femme regarde un homme plus jeune qu'elle et comprend soudain qu'elle a passé des années à ne regarder personne.
Elle referma le carnet.
Ce n'était pas le début d'un roman.
C'était peut-être quelque chose de plus dangereux — une vérité qu'on n'avait pas demandée, qui arrive par effraction un mardi matin dans un café de Zenyth City, avec un americano et une cuillère en inox.
Ce qu'elle n'allait pas faire
Jennifer n'était pas du genre à se laisser emporter.
Elle le savait parce que sa mère le lui avait dit toute son enfance — tu es une fille raisonnable — et parce que Mark le lui avait confirmé à sa façon, avec amour, en lui disant un soir qu'elle était la personne la plus ancrée qu'il connaisse. Elle avait pris ça pour un compliment.
Elle n'allait pas parler à ce garçon. Elle n'allait pas chercher son regard. Elle n'allait pas revenir au café plus souvent que d'habitude, ni choisir sa tenue du mardi avec plus de soin qu'à l'ordinaire.
Elle fit toutes ces choses.
Le mois de décembre arriva sur Zenyth City avec ses lumières et son froid humide venu du canal. Claire commença à venir au Belvédère le jeudi aussi, en plus du mardi. Elle se trouva de bonnes raisons — l'atmosphère, la connexion wifi, le calme.
Un jeudi, Nathaniel s'assit en face d'elle.
Il était en pause. Il tenait un livre — un roman qu'elle connaissait, dont elle avait oublié qu'elle l'aimait.
« Vous l'avez lu ? » demanda-t-il en montrant la couverture.
« Il y a longtemps. »
« Il y a combien de temps ? »
Elle calcula. « Vingt ans. »
Il hocha la tête comme si c'était une information importante. « Et vous vous en souvenez encore ? »
« Du début et de la fin. Pas du milieu. »
Il sourit — le sourire choisi, rare. « C'est souvent comme ça avec les choses qui comptent. »
Jen sentit quelque chose se déplacer en elle, doucement, comme un meuble qu'on pousse de quelques centimètres et qui change toute la pièce.
Elle rentra chez elle à pied, dans le froid, en prenant le chemin le plus long le long du canal.
Elle avait quarante-deux ans, un mari, deux enfants, et un carnet bordeaux.
Et pour la première fois depuis très longtemps, elle ne savait pas exactement ce qu'elle allait faire.
Le prétexte
Ce fut son carnet qui lui donna une raison.
Un jeudi de janvier, en partant du Belvédère, Jennifer l'oublia sur la table. Elle s'en aperçut à mi-chemin, dans le froid du canal, et fit demi-tour — le cœur battant d'une façon qu'elle refusa d'analyser.
Nathaniel l'attendait derrière le comptoir, le carnet bordeaux à la main.
« Je savais que vous reviendriez. »
« J'aurais pu appeler. »
« Vous n'avez pas notre numéro. »
C'était vrai. Elle ne l'avait jamais cherché.
Il lui tendit le carnet, et leurs doigts se frôlèrent — la chose la plus banale du monde, la chose la plus ancienne du monde. Claire sentit la chaleur de ses doigts à travers le cuir. Elle leva les yeux. Lui aussi la regardait, mais différemment ce soir-là — sans la distance professionnelle habituelle, sans le filtre poli du serveur et de la cliente.
Il la regardait comme on regarde quelqu'un qu'on a décidé de voir.
« Il y a quelque chose d'écrit à l'intérieur, dit-il doucement. À la dernière page. »
Elle ouvrit le carnet. Sur la dernière page, en bas, une écriture qu'elle ne reconnaissait pas — petite, posée, certaine d'elle :
Le Rooftop Bar de l'Hôtel Solis. Vendredi, 19h.
Si vous voulez.
Elle referma le carnet.
Elle aurait dû dire non. Elle aurait dû sourire poliment, remercier, partir. Elle avait quarante-deux ans, un mari architecte, deux enfants, et une vie ancrée — on lui avait dit qu'elle était ancrée.
Elle dit : « D'accord. »
L'hôtel Solis
Le vendredi, elle choisit sa robe noire — celle qu'elle gardait pour les dîners de Mark avec ses associés, celle qui lui allait bien et qu'elle n'aimait pas porter parce qu'elle se sentait trop visible dedans.
Ce soir-là, elle voulait être visible.
Dans le taxi qui la menait vers l'Hôtel Solis, Jen regarda défiler les lumières du canal. Elle n'avait pas peur. C'était ça le plus étrange — elle n'avait pas peur du tout. Elle avait plutôt la sensation d'aller vers quelque chose qui aurait dû arriver depuis longtemps, comme un train en retard qu'on attendait sur le quai sans savoir qu'on l'attendait.
Le Rooftop du Solis était haut, suspendu au-dessus de Zenyth City comme une promesse tenue. Des braseros doraient l'air froid. La ville en contrebas brillait de mille fenêtres — autant de vies qui ne savaient pas qu'elle était là.
Nathaniel était déjà assis. Il n'était plus en chemise noire de serveur. Pull gris, simple, et il semblait plus réel ainsi — débarrassé de son rôle, rendu à lui-même.
Il se leva quand il la vit, et dans ce geste il y avait quelque chose d'ancien, de sérieux.
« Vous êtes venue. »
« Je suis venue. »
Ils burent du vin blanc. Ils parlèrent longtemps — de livres, d'enfance, de ces choses qu'on n'a jamais le temps de dire à la table du dîner. À un moment, il prit sa main sur la table. Juste ça. Claire ne la retira pas.
« Vous savez qui je suis ? » dit-elle.
« Une femme qui a oublié de se regarder. »
Plus tard — dans l'ascenseur, dans le silence du couloir, dans la chambre que la ville éclairait à travers les rideaux à peine tirés — ce fut d'abord sa voix, tout près. Sa bouche contre son oreille, prononçant son prénom comme si c'était la première fois qu'il existait. Jennifer. Juste ça. Elle ferma les yeux.
Puis ses mains — grandes, lentes, certaines d'elles-mêmes — qui remontaient le long de son dos, s'y posaient comme on pose les mains sur quelque chose de précieux qu'on ne veut pas briser. Elle sentait sous sa paume à elle la chaleur de sa peau, la tension douce de ses muscles, ce corps jeune et attentif qui semblait avoir tout son temps, tout le temps du monde, alors qu'elle n'en avait pas.
Il l'embrassa dans le cou, lentement.
Elle pensa : c'est donc ça, être regardée.
Pas désirée comme un meuble qu'on replace, pas aimée comme une habitude — regardée. Vue. Ses quarante-deux ans, ses doutes, ses premières phrases ratées, ses mardis au café, tout ça vu et tenu entre des mains qui ne tremblaient pas.
Sa taille entre ses bras. Son souffle contre sa tempe. La ville dehors, indifférente et lumineuse.
Jen n'avait plus pensé à rien d'autre.
6h14
La sonnerie.
Jen ouvrit les yeux dans le noir de sa chambre — sa chambre, son plafond, la respiration lente de Mark à côté d'elle.
6h14. Le réveil. Le lundi ordinaire.
Elle resta immobile une longue minute, les yeux ouverts sur le plafond blanc, le drap remonté jusqu'au menton. Autour d'elle, tout était exactement à sa place : la lampe de chevet, les chaussures de Mark, la pile de livres qu'elle ne finissait jamais. La vie réelle, avec ses contours précis et sa lumière grise de janvier.
Il n'y avait pas eu d'hôtel.
Pas d'ascenseur, pas de rooftop, pas de main de Nathaniel sur la sienne.
Pas de carnet avec une adresse à la dernière page — elle l'avait vérifié hier soir en rentrant du café, la dernière page était vierge, elle l'avait toujours été.
Nathaniel n'avait jamais dit "une femme qui a oublié de se regarder". Nathaniel lui apportait son americano le mardi et le jeudi, répondait à ses commandes avec le sourire poli de quelqu'un qui fait bien son travail, et ne lui avait jamais parlé de rien d'autre que du temps qu'il faisait ou des viennoiseries du jour.
Elle avait rêvé. Tout ça — novembre, décembre, janvier, le canal, le prétexte, le carnet oublié, le vin blanc en hauteur sur Zenyth City — n'était que la vie intérieure d'une femme qui dormait à six heures du matin à côté de son mari.
Mark bougea, murmura quelque chose dans son sommeil, lui posa le bras sur la taille avec la tendresse automatique de vingt ans d'habitude.
Jen ferma les yeux.
L'ingrate
Elle ne retourna pas au Belvédère pendant deux semaines.
Elle ne s'en expliqua la raison à personne — pas même à elle-même, ou alors seulement à demi, dans ces instants flottants juste avant de s'endormir. Elle avait honte, mais d'une honte tordue, paradoxale : honte d'avoir rêvé ça, et honte aussi que ce soit honteux d'en avoir envie.
Elle se dit : tu as tout.
C'était vrai. Mark était un homme bien — pas parfait, mais présent, fidèle, attentionné à sa façon. Les enfants allaient bien. L'appartement était beau. Elle n'avait pas à travailler si elle ne le souhaitait pas. Elle voyageait. Elle lisait. Elle avait ce carnet bordeaux pour ses premières phrases.
Quelle ingrate.
Quelle égoïste de vouloir davantage quand davantage n'avait même pas de nom, quand c'était juste... une sensation. Un regard inventé. Un garçon de vingt-cinq ans qui n'avait strictement rien fait d'autre que poser des cafés sur des tables et exister à portée de ses yeux.
Elle appela sa sœur un soir. Elles parlèrent d'autre chose — des enfants, d'un film, d'un projet de vacances en commun. Jen faillit dire quelque chose à trois reprises. Elle ne dit rien.
Le deuxième mardi de février, elle retourna au Belvédère.
Elle s'installa à sa table, près de la baie vitrée. Elle sortit son carnet bordeaux. Elle attendit.
Nathaniel vint prendre sa commande. Il ne la regarda pas différemment. Il dit « Votre americano habituel ? » et elle dit « Oui, merci » et il repartit vers le comptoir, les mains libres et légères, ignorant tout de ce qu'il lui avait fait dans un rêve un matin de janvier.
Elle ouvrit son carnet.
Elle écrivit, lentement, à la première page restée blanche depuis des années :
Une femme a tout ce qu'il faut pour être heureuse.
Elle l'est, peut-être. Elle ne sait plus très bien faire la différence.
C'est le début du roman, ou c'est la fin.
Elle ne sait pas encore.
Nathaniel posa son café devant elle sans un mot.
Elle referma le carnet, regarda le canal par la fenêtre, et but son americano pendant qu'il refroidissait.
Dehors, Zenyth City continuait — indifférente, lumineuse, pleine de gens qui rêvaient d'autres vies dans leurs sommeil et se réveillaient à 6h14 pour retrouver la leur.
Fin
— Zenyth City Chronicles 💔
« Le bonheur des autres ressemble toujours à quelque chose qu'on aurait pu choisir. »