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La pauvreté et l'intelligence artificielle

La "lutte contre la pauvreté" mobilise des ressources considérables, mais que sait-on vraiment de la pauvreté, quelle dimension humaine lui accorde-t-on ?


The Aquaya Institute est une organisation non gouvernementale qui s’est donnée pour mission d’accompagner la prise de décision en matière de facilitation de l’accès des plus pauvres à l’eau potable et à l’assainissement grâce aux ressources de l’intelligence artificielle.


L’enjeu de ses recherches est de trouver le moyen de sortir des services statistiques et de déployer très largement, au niveau opérationnel, une capacité de détection des situations de pauvreté afin de mieux cibler et d’optimiser l’utilisation des ressources mobilisées pour la lutte contre la pauvreté. Il est essentiel.

En 2021, à l’issue d’une étude sur la possibilité d’utiliser les images satellites pour identifier le niveau de pauvreté d’une localité, elle avait reconnu que la couleur du toit ou du sol, la taille des maisons, la distance aux axes de circulation, aux maisons voisines ou au centre du villages ne sont pas des indicateurs pertinents pour alimenter un modèle mathématique de prédiction de la pauvreté.


En 2024, elle poursuit cette idée de modélisation en développant une application simple, téléchargeable sur un téléphone, qui doit permettre d’identifier rapidement le niveau de pauvreté d’une famille candidate à un branchement d’eau potable.


A l'issue d'une analyse statistique approfondie, Aquaya considère que le risque de pauvreté est plus élevé si la taille du ménage est importante, si on vit en milieu rural, si le chef de ménage a un niveau d’instruction inférieur au certificat d’études primaire, s’il a une activité agricole, si tous les adultes n’ont pas un téléphone portable, s’il n’y a pas dans la famille au moins une télévision, un fer à repasser électrique ou un matelas, si on n’a pas acheté au cours du mois précédent de viande de bœuf, de boissons commerciales, de produits laitiers ou d’œufs, et si personne dans la famille n’a de compte en banque ou n’adhère à un mécanisme d’épargne.


Quatorze critères décrivent ainsi le niveau de privations d’une famille. Il s'y ajoute cinq autres qui identifient son niveau de fragilité selon que le chef de ménage est une femme, qu’il est âgé, handicapé ou malade, ou qu’il doit parfois faire appel à une aide pour nourrir sa famille. A partir de là, un ménage est considéré comme « pauvre » si d’une part il réalise un score supérieur à 30% dans l’évaluation de son niveau de privations, et si d’autre part son chef de ménage se trouve dans au moins deux des trois situations de vulnérabilité retenues.


Le seuil national de pauvreté au Ghana, pays où la méthodologie utilisée par cette application a été testée, est défini sur la base de l’Indice de Pauvreté Multidimensionnelle (IPM) élaboré par les Nations Unies, qui prend en compte dix indicateurs, très différents de ceux utilisés par Aquaya, de situations de privation en matière de santé (mortalité, malnutrition), d’éducation (niveau de scolarité maximum, scolarisation des enfants), de niveau de vie (accès à l’électricité, à l’eau potable et à l’assainissement, qualité du logement, combustible de cuisson et de biens de transport ou de communication possédés). Un ménage est considéré comme pauvre par les Nations Unies si la somme de ces indicateurs indique une privation dans plus de 30% de services essentiels ou qu’il subit de privations dans au moins 3 des 10 domaines couverts.


Les tests sur le terrain montrent que le modèle élaboré par Aquaya sous-estime de seulement 11% le nombre de familles vivant dans la pauvreté tel qu’il est évalué par leur propre communauté. Mais quels sont les représentants de cette « communauté » qui valident ainsi l'approche proposée ? Pourquoi ne pas en avoir également confronté les résultats à ceux de l’IPM, dont les indicateurs sont tout aussi simples à collecter ?


Questions d'autant plus intriguantes que certains indicateurs semblent, à première vue, curieux. On comprend bien que c’est dans leur globalité qu’il faut les considérer, et que les indicateurs (« tous avoir un téléphone portable », « avoir acheté des œufs », etc…) ne doivent pas être pris individuellement pour en apprécier la pertinence. C’est le principe des corrélations. Mais quand même, logique statistique n'est pas nécessairement raison, et on a le droit d’être critique et de laisser parler le bon sens, celui qu’est sensé exprimer l'avis de la communauté : ne pas avoir de téléviseur ou de fer à repasser électrique ne peut pas être un signe de pauvreté dans un village non électrifié ; ne pas acheter de la viande, des produits laitiers ou des œufs n’est pas un signe de pauvreté lorsqu’on les produit soi-même…


« Partager, sans discours » consacre un chapitre à la pauvreté et s’interroge, au regard des ressources considérables qu’elle mobilise, sur le sens de la « lutte » qui est engagée contre elle tous azimuts : " Une lutte, on la mène rarement gratuitement. Les héros qui vont rejoindre les soulèvements de peuples meurtris et leur offrir leurs vies sont rares. On lutte pour se protéger ou se défendre. Ou pour conquérir. Mais, face à la pauvreté, de quoi avons-nous donc peur ? Contre quoi devons-nous nous défendre ? Contre quoi sommes-nous véritablement entrés en guerre ? "

L'intelligence artificielle est un outil puissant. Mais elle peut aussi être génératrice d'artifices trompeurs si on ne maintient pas notre regard rivé sur le vivant.