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Extrait gratuit — Les mots qui dénouent le gilet de plomb

Les premières pages, gratuitement

Découvrez l’ouverture du récit « Les mots qui dénouent le gilet de plomb », contenu dans l’ouvrage « Le diagnostique différentiel ABDL ». Cet aperçu est tiré du texte original. Fiction pour adultes de 18 ans et plus ; thèmes du passage : honte, vulnérabilité et confiance.

OUVERTURE DU CHAPITRE 1

Les dernières lumières du jour filtrent à travers les stores vénitiens du cabinet, traçant sur le sol des bandes dorées qui s'étirent comme des doigts fatigués. Marine repousse une mèche de cheveux châtains derrière son oreille, son geste mécanique trahissant l'habitude des fins de journée prolongées. Sur son bureau, trois dossiers patients attendent encore sa signature, mais son regard ne quitte pas la silhouette de Thomas, assis sur le canapé bas recouvert de tissu gris anthracite qu'elle a choisi précisément pour sa neutralité apaisante.

Il tourne entre ses mains un verre d'eau qu'il n'a pas bu, l'humidité perlant sur la surface laissant des traces sur ses paumes. Ses épaules, habituellement droites sous ses chemises en tissu oxford soigneusement repassées, s'affaissent contre le dossier comme si le velours les retenait par en dessous. Marine observe la façon dont son pouce trace des cercles concentriques sur le verre, de plus en plus rapides, de plus en plus serrés.

— Tu n'as pas touché à ton thé, dit-elle enfin, sa voix occupant l'espace entre eux avec une douceur qu'elle a cultivée dans sa pratique clinique.

Thomas sursaute presque, le verre bascule, l'eau menace de déborder. Il la rattrape d'un mouvement brusque, les jointures blanchissant.

— Il refroidit, murmure-t-il.

Mentir lui a toujours coûté. Marine le sait depuis leurs premiers mois ensemble, cette façon qu'il a de détourner les yeux vers le coin gauche de la pièce quand les mots dévient de la vérité. Maintenant, son regard se fixe sur le classeur métallique posé sur la table basse, celui qu'elle utilise pour ses fiches de rééducation, celui où il a glissé, il y a sept jours exactement, l'objet qui a transformé leur silence en quelque chose de lourd et de vibratile.

Elle n'a pas ouvert le classeur. Pas encore. Pendant une semaine entière, elle l'a laissé là, entre eux, comme un troisième protagoniste qu'aucun des deux ne savait comment nommer. Chaque matin, en entrant dans son cabinet, elle le trouvait à la même place, légèrement déplacé par les vibrations du métro qui passe sous l'immeuble, mais toujours présent, toujours fermé par son élastique noir.

— Je pensais que tu aurais regardé, dit Thomas, sa voix éraillée par des nuits qu'elle a senties agitées à travers le matelas.

— Je pensais que tu voulais m'en parler toi-même.

Elle se lève, contourne son bureau avec cette démarche qu'elle a apprise à maîtriser — ni trop lente ni trop rapide, ni trop proche ni trop distante. L'espace thérapeutique qu'elle a conçu ici, entre les étagères de matériel de rééducation et les affiches anatomiques du système phonatoire, semble soudain trop exigu pour ce qu'ils transportent. Elle s'assied sur l'autre extrémité du canapé, maintenant une distance qu'elle espère rassurante plutôt que rejetante.

Thomas pose enfin le verre sur la table, les doigts s'accrochant un instant au bord avant de se libérer. Il respire par le nez, expirant plus longtemps qu'il n'inspire, une technique qu'elle lui a enseignée l'hiver dernier, quand les attaques de panique au volant sont devenues fréquentes.

— Je ne sais pas par où commencer, dit-il.

— Commence par le classeur.

Il se fige, le muscle de sa mâchoire se contractant sous la peau. Marine attend. Elle a appris cette patience dans les consultations les plus difficiles, celles où les patients bloqués depuis des années sur un son, une syllabe, doivent finalement affronter la peur qui paralyse leur gorge. L'attente n'est pas vide. Elle travaille. Elle creuse.

— Ce n'est pas... Ce n'est pas ce que tu penses, finit-il par articuler.

— Je ne pense rien encore. Je n'ai pas assez d'éléments.

Cette phrase, qu'elle sort cent fois par semaine dans son travail, prend une texture différente sur ses lèvres. Plus lourde. Plus vraie. Elle voit Thomas chercher son regard, cette quête anxieuse qu'elle a déjà observée chez les adolescents qu'elle rééduque, ceux qui craignent le jugement avant même d'avoir formé leurs mots.

Elle tend la main vers le classeur, ses doigts effleurant l'élastique. Thomas sursaute, une vibration qui parcourt tout son corps.

— Je peux ? demande-t-elle.

Il hoche la tête, le mouvement saccadé, incomplet.

Le classeur s'ouvre avec un claquement sec. À l'intérieur, pas de fiches de rééducation. Une seule couche, pliée avec soin, le plastique blanc luisant doucement sous la lumière déclinante. Marine la déplie lentement, les attaches élastiques se détendant avec un bruit de caoutchouc qui résonne dans le silence. Elle reconnaît la marque, celle qu'on trouve dans les pharmacies spécialisées, pas dans les rayons ordinaires. Le produit d'un adulte, conçu pour des proportions adultes.

— Thomas, dit-elle, sa voix restant dans le registre neutre qu'elle utilise pour poser les questions ouvertes.

— Je sais. C'est... c'est bizarre. C'est malade. Je sais.

— Tu me dis ce que tu penses que je pense. Pas ce que tu ressens.

Il rit, un son sans joie qui se brise dans sa gorge.

— Ce que je ressens ? Marine, je ressens de la honte. Depuis des années. De la honte si épaisse que je ne peux plus respirer quand je pense à ça. Que je me réveille la nuit avec le cœur qui bat si fort que j'ai peur de mourir. Que je...

Sa voix se brise. Il se penche en avant, les coudes sur les genoux, les mains qui se crispent l'une sur l'autre comme pour se retenir de quelque chose. Marine voit les larmes qu'il refuse de laisser couler, la tension dans ses paupières, la façon dont son menton tremble imperceptiblement.

FIN DE L’EXTRAIT

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