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Alamo de John Wayne : le film qui m’a appris le courage et le sacrifice

Je devais avoir huit ou neuf ans.

C’était La Dernière Séance. Eddy Mitchell présentait ce soir-là Alamo (1960), de John Wayne.

Mon père m’avait simplement dit :

— C’est un super film.

Et en plus, un western.

Autant dire qu’à huit ans, l’affaire était entendue.

Ma mère était montée à l’étage. Les westerns, ce n’était pas vraiment son truc. Mon frère, plus jeune de trois ans, dormait déjà dans notre chambre.

Ce dont je me souviens, c’est surtout de cela : ce soir-là, devant la télévision, j’avais mon père pour moi tout seul.

Rien que lui et moi.

Entre hommes.

Il y a des souvenirs d’enfance dont il ne reste presque rien. Une lumière, une odeur, des phrases plus ou moins bien interprétées, parfois même des événements dont on n’est plus tout à fait certain du réel.

Et puis il y a ceux qui restent plantés là.

Celui-ci en fait partie.

Mais à un point...

Le film allait commencer et, comme souvent à l’époque, inquiet, je posais à mon père ma question la plus fondamentale.

Celle qui, à huit ans, peut décider si on va passer deux heures à se détendre ou deux heures à s’inquiéter.

— Ça se finit bien ?

Bon. Avec le recul, ça prête à rire. On allait regarder Alamo.

Pour la fin heureuse, on repassera.

Mon père ne m’a pas ménagé.

— Non. À la fin, ils meurent tous.

–– Voilà. Merci papa.

J’allais donc regarder pendant plus de deux heures des types dont je savais qu’ils allaient mourir.

Et pas n’importe lesquels.

Davy Crockett, Jim Bowie allaient mourir.

Et Davy Crockett avait la tête de John Wayne.

Pour l’enfant que j’étais, autant vous dire que ça posait immédiatement le niveau de gravité de l’affaire.

Parce que John Wayne, ça ne meurt pas.

Enfin, normalement.

Sauf que là, si.

Et c’est précisément cela qui a changé ma façon de regarder le film.

Je savais. J’étais prévenu, donc pas de surprise à attendre.

Eux avançaient encore dans leur histoire, discutaient, riaient, se provoquaient, tiraient, jouaient les fiers, buvaient un coup dès qu’ils en avaient le temps.

Mais moi, je savais.

J’avais conscience du compte à rebours.

Alors chaque scène prenait une autre valeur.

Chaque tirade, chaque bravade comptait double désormais.

Je regardais ces hommes vivre en sachant qu’ils étaient condamnés.

Et déjà, sans avoir évidemment les mots pour le comprendre, j’admirais leurs choix parce que j’en connaissais les conséquences à venir.

Après quoi, la situation devient de plus en plus évidente.

L’armée de Santa Anna est là.

À l’intérieur, ils sont moins de deux cents. Et même pas soldats pour une grande partie d’entre eux.

En face, ils sont des milliers. Une véritable armée, avec son artillerie, ses chevaux, son intendance.

Je me souviens avoir ressenti quelque chose de presque physique en comprenant qu’il n’y aurait pas de retournement.

Mon père ne m’avait donc pas fait une blague...

Il n’y aurait pas de petit miracle de cinéma.

Ni la cavalerie qui apparaît sur une crête au dernier moment avec les trompettes et les drapeaux.

Forcément non.

John Wayne était entre les murs de la vieille mission.

Les chiffres suffisaient.

Les défenseurs d’Alamo n’avaient aucune chance.

Et pourtant, ils étaient encore là. Tous.

Enfin, presque car qu’il y a notamment ce moment, crucial, où ceux qui souhaitent partir peuvent encore le faire. Quelle mansuétude ce Santa Anna.

Et je suis marqué par un homme qui hésite à quitter les lieux parce qu’il a une famille.

Parce qu’il veut pouvoir s’occuper d’elle.

Et là, sa femme lui fait comprendre que non – avec une certaine force, d’ailleurs.

Elle lui dit que sa place est ici. Je trouvais cela vraiment atroce.

Cette femme, quelque part, condamnait l’homme qu’elle aime. Le père de ses enfants.

Elle pouvait lui dire qu’il lui devait vivre, que ses enfants avaient besoin de lui.

Mais elle fait exactement l’inverse, parce qu’elle pense qu’il doit rester.

Elle lui accorde suffisamment de respect pour considérer qu’il est cet homme-là.


Un de ceux qui restent et assument leurs convictions.

Et qu’elle a confiance en lui jusque dans ce choix.

À huit ou neuf ans, ça m’explosait le cerveau.

Comment pouvait-on accepter ça ?

Comment pouvait-on regarder quelqu’un qu’on aime et accepter qu’il reste volontairement là où il va probablement mourir ?

Et surtout... comment pouvait-on être celui qui reste ?

Puis vient le drapeau particulier, hissé par les mexicains, signifiant qu’il n’y aura pas de quartier.

Donc… pas de prisonniers.

Alors là, ça devient encore pire.

Depuis aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours eu un rapport compliqué au temps et à l’idée de la mort.

L’idée qu’un jour, il n’y aura plus de demain matin.

Du plus loin dont je me souvienne, je pouvais me torturer l’esprit avec cela.

Et devant moi, à la télévision, il y avait des hommes qui semblaient l’avoir accepté.

Ils n’avaient cependant pas envie de mourir.

C’est important.

Parce que ce ne sont pas des hommes qui recherchent la mort.

Ils aimeraient évidemment vivre.

Mais quelque chose, à cet instant, pèse davantage dans leur conscience.

Et pour moi, toute la différence est là.

Ils ont peur, car ils savent. Mais il restent

Je crois que ce film m’a donné, très tôt, une réponse à une question que je ne savais pas encore me poser.


La peur n’empêche pas le courage. Elle lui donne sa valeur.


La peur est le révélateur ultime.

Sans peur, sans risque, sans possibilité de perdre quelque chose, il n’y a finalement pas grand-chose à admirer.

Mais lorsqu’un homme sait exactement ce qu’il risque et qu’il avance quand même...

Là, on entre dans autre chose.

Avec les années, j’en suis même arrivé à penser qu’Alamo est probablement le film le plus fondateur de mon enfance, mais aussi de mon appréciation de l’existence.

Ce film est allé frapper directement une de mes peurs les plus profondes : La mort.

Et au lieu de me rassurer en me racontant qu’il ne fallait pas avoir peur, il m’a donné une réponse autrement plus brutale.


Oui, tu mourras un jour.


Très bien.

Et maintenant ?

Qu’est-ce que tu fais du temps entre les deux ?

Je ne remercierai jamais assez mon père de m’avoir simplement dit :

— Reste, c’est un super film.

Je ne pense pas qu’il imaginait me transmettre ce soir-là une quelconque philosophie.

Il voulait montrer un bon western à son fils.

Mais parfois, les enfants ramassent quelque chose que les adultes n’ont même pas conscience d’avoir déposé. Et moi, ce soir-là, j’ai ramassé ce truc. Depuis, le courage et l’héroïsme me sont cousus à l’âme.

Attention, je ne parle pas d’héroïsme en carton selon les valeurs des années 202X.

Je parle de l’héroïsme de l’instant.

Le moment précis où il y a une décision à prendre, un choix à faire et que la plupart des gens tournent la tête ou fuient. Et un type, lui, qui sent qu’il doit rester pour faire face.

Alors que la veille encore, si on lui avait demandé ce qu’il ferait dans cette situation, il aurait peut-être répondu non.

Mais sur l’instant... il entend l’appel.

Plus je vieillis, plus ma vision devient finalement très simple.

Je regarde parfois l’être humain d’un peu plus loin que sa propre existence.

Je le place devant le temps. Devant l’Histoire et même devant l’univers.

Et là, nous ne sommes qu’une poussière symbolique.

Quelques décennies d’une conscience singulière au milieu d’un truc si gigantesque que notre cerveau n’est même pas vraiment capable de le concevoir.

Puis nous disparaîtrons. Les gens qui nous ont connus aussi.

Et leurs descendants.

Les pays disparaîtront.

Peut-être même les civilisations.

Peut-être l’humanité aussi...

Un jour.

MAIS...

Il restera une chose impossible à modifier.

Cet acte aura eu lieu.

Celui-ci a fait cela, à cet instant précis et dans ce lieu précis.

Celui qui a choisi de rester.

Parce qu’il existe quelque chose de vertigineux là-dedans : pour l’éternité, son acte aura existé.

Indéfaisable.

On pourra oublier son nom, son visage, les raisons – bonnes ou mauvaises –, qui l’ont poussés à agir.

Mais on ne pourra jamais faire en sorte que cela n’ait pas eu lieu.

Pendant quelques secondes, dans toute l’histoire de cet univers, cet homme a fait un choix durable.

Et pour moi, ça compte.

Ça compte simplement parce que ça aura été inscrit au patrimoine de l’univers.

***

À ce titre, c’est probablement pour cette même raison que la bataille de Camerone me fascine.

Mexique, 1863.

Soixante-cinq légionnaires face, près de deux mille hommes et cavaliers.

Là encore, si on regarde uniquement les chiffres, on peut fermer le livre.

Il n’y a rien à raconter. Ils vont perdre. Histoire suivante svp… Ah, non ?

Car pourtant, ils tiennent... Jusqu’à ce qu’il ne reste pratiquement plus personne.

Et lorsque vient finalement le moment de déposer les armes, les derniers survivants posent encore leurs conditions en demandant notamment à pouvoir garder leurs armes.

Et la réponse attribuée à l’officier mexicain est devenue légendaire :

« À des hommes comme vous, on ne peut rien refuser. »

Franchement... Ils ont terminé le jeu en mode Full Legend.

Comment ne pas trouver cela magnifique ?

Même l’ennemi comprend ce qui vient de se passer.

Ils ont perdu militairement, complètement.

Et pourtant, plus de cent soixante ans après, ils sont encore célébrés dans leur pays, mais aussi, honorés au Mexique !

Pourquoi ? Parce qu’ils ont gagné autre chose : un respect total.

Ils ont défini, seuls, ce qu’ils étaient pendant quelques heures.

Et c’est là que se trouvent, pour moi, le courage et l’héroïsme.

Faire ce que la majorité d’entre nous craindrait de faire. Savoir ce que cela peut coûter.

Et décider malgré tout qu’à cet instant précis, les conséquences personnelles passent après autre chose.

Je trouve cela d’une beauté absolue. C’est tragique comme du Shakespeare.

Regarder l’être humain minuscule devant quelque chose qui le dépasse.

Et ce petit grain de poussière ridicule, fragile, mortel, qui relève pourtant la tête et répond :

Non. Pas encore.

Voilà ce qui me bouleverse. Je vis là-dedans depuis l’enfance, me nourrissant d’héroïsme.

De tragédie. De sacrifice. De musique classique, de musique épique, de récits où quelqu’un se démarque lorsque tout lui commande de tomber.

Parce que ce monde me paraît souvent laid.

Et encore plus souvent, terriblement lâche.

Je ne lui appartiens pas.

Plus précisément : je refuse de n’appartenir qu’à cette partie-là de lui.

Je vise plus haut. Je convoite l’absolue beauté du sacrifice.

Pas la mort pour la mort, ça n’aurait aucun intérêt.

Mais ce moment où quelqu’un estime que quelque chose mérite qu’il prenne le risque de tout perdre...

J’ai aujourd’hui plus de cinquante ans et je traîne plusieurs vies derrière moi.

Certaines avec des choses très belles. D’autres… beaucoup moins.

Entachées de situations merdiques et parfois jusqu’à la violence.

Des moments dangereux où j’ai pris des coups.

Mais où j’en ai donné ma part.

Et finalement, lorsque je fais les comptes, je ne m’en suis pas si mal sorti.

Il y a surtout eu quelques fois où, très honnêtement, j’ai pensé que je ne verrais peut-être pas le soleil se lever.

Et pourtant... Seul dans mon délire, droit dans mes bottes.

Je ne raconte pas cela pour me transformer rétrospectivement en Davy Crockett d’opérette.

Ce serait ridicule.

Je retranscris simplement un fait : lorsque le danger a été physiquement là, réellement là, je n’ai pas reculé. Et je suis convaincu qu’une partie de tout cela a pris naissance ce fameux soir de La Dernière Séance.

À huit ou neuf ans, devant John Wayne et son Alamo.

Avec mon père.

Certes, aujourd’hui, le gamin a pris cher.

Je suis cassé de partout.

Le corps rappelle chaque jour qu’il possède une mémoire que l’esprit préférerait parfois oublier.

En gros, chaque journée me présente une note à régler pour certains excès physiques de mon histoire.

Il y a des douleurs qui ne partent plus. Il y a même des prothèses.

Des limites qu’à vingt ans je n’aurais même pas envisagées.

Mais il y a une chose qui n’a pas changé.

Si un jour chaque seconde que je peux encore passer debout offre une seconde de plus aux miens pour se mettre à l’abri...

Demandez-moi de tenir la ligne.

Juste encore une fois.

Et je la tiendrai.

Parce que j’ai fait de cette philosophie ma vie.

Et que, pour moi, ça compte.

On doit tous tirer un jour notre révérence.

Alors autant le faire avec panache, non ?

Alors franchement... si ça devait finir ainsi,

je signe où ?