L’épopée maritime portugaise
Il existe un dicton portugais qui dit : "Deus escreveu direito por linhas tortas" - Dieu écrit droit avec des lignes courbes. Peu d'histoires l'illustrent aussi bien que celle d'un petit royaume qui a fini par redessiner la carte du monde.
Nous sommes au début du XVe siècle. Le Portugal est jeune, pauvre en terres, coincé entre la Castille et l'Atlantique. Aucune expansion possible vers l'intérieur du continent. Alors le royaume regarde ailleurs : vers l'eau. Cette contrainte géographique, qui aurait pu être une malédiction, devient une vocation.
On associe souvent cette épopée à l'Infant Dom Henrique, "Henri le Navigateur". La légende en fait le fondateur d'une mystérieuse école de Sagres, où cartographes et pilotes auraient préparé méthodiquement la conquête des océans. La réalité est plus modeste : un homme obstiné, mystique, obsédé par la croisade et par la légende du royaume du Prêtre Jean, finance année après année des expéditions vers le sud. Et surtout, une accumulation lente de savoir-faire : la caravelle, ce voilier léger capable de remonter le vent ; l'astrolabe et le quadrant pour se situer en pleine mer, loin de toute côte.
Car naviguer le long d'un rivage, on sait faire depuis l'Antiquité. S'enfoncer dans l'inconnu, perdre la terre de vue pendant des semaines : voilà ce que les Portugais inventent, échec après échec.
Pendant quinze ans, un point précis de la côte africaine arrête tous les capitaines : le cap Bojador. La légende dit que l'eau y bout, que des monstres attendent les téméraires. En 1434, un écuyer nommé Gil Eanes prend le large plutôt que de longer la côte, contourne le cap par l'océan, et revient vivant. Le mur imaginaire tombe. Ce n'est qu'un point de sable sur une carte, mais c'est la preuve que les peurs ancestrales peuvent être dépassées.
À partir de là, les caravelles descendent la côte, cap après cap. Elles rapportent de l'or, de l'ivoire - et, très vite, des êtres humains réduits en esclavage. Il faut le dire sans détour : cette épopée maritime ouvre aussi la voie à la traite négrière atlantique, dont le Portugal sera l'un des tout premiers acteurs. Toute l'histoire des découvertes porte cette ombre, indissociable de sa lumière.
En 1488, Bartolomeu Dias est pris dans une tempête au large de l'Afrique australe. Déporté loin de la côte, il découvre en revenant vers la terre qu'il a doublé, sans le voir, la pointe sud du continent. Il l'appelle le cap des Tempêtes. Le roi le rebaptisera cap de Bonne-Espérance : au-delà s'ouvre enfin la route vers les Indes.
Dix ans plus tard, en juillet 1498, Vasco de Gama atteint Calicut, sur la côte indienne, après un voyage de près de deux ans qui coûtera la vie à plus de la moitié de son équipage. Pour la première fois, des Européens rejoignent l'Inde par la mer. Les épices, jusque-là acheminées par caravanes et taxées à chaque étape, transitent désormais directement par bateau. Lisbonne devient en quelques décennies l'un des plus grands entrepôts commerciaux du monde.
En 1500, une flotte commandée par Pedro Álvares Cabral, en route vers l'Inde, dévie de sa trajectoire pour profiter des vents porteurs de l'Atlantique sud - et tombe, presque par accident, sur une côte inconnue à l'ouest : le Brésil.
L'aboutissement de cette aventure d'un demi-siècle vient en 1519, quand un Portugais passé au service de l'Espagne, Fernand de Magellan, prend la mer pour tenter ce que personne n'a jamais accompli : faire le tour du monde. Il meurt aux Philippines en 1521, mais en 1522, un seul de ses cinq navires revient en Espagne, complétant le premier tour du monde de l'histoire humaine. La boucle ouverte un siècle plus tôt sur les falaises de l'Algarve se referme : le monde est bien un tout, navigable d'un bout à l'autre.
Cette histoire ne peut pas s'écrire sans sa part sombre - des dizaines de milliers de vies perdues, un système colonial et un commerce d'êtres humains dont les conséquences se prolongent aujourd'hui. Mais elle ne peut pas non plus s'écrire sans reconnaître ce qu'elle a d'unique : un petit peuple sans ressources considérables a répondu à ses limites terrestres par une ouverture radicale vers l'inconnu, et relié pour la première fois l'Europe, l'Afrique, l'Asie et les Amériques en un seul espace d'échanges.
Le portugais est aujourd'hui parlé sur quatre continents. Le mot japonais pour "pain", pan, vient du portugais pão. Le piment du vindaloo indien est arrivé par caravelle depuis le Brésil. Des traces silencieuses d'une aventure commencée un jour, sur une plage de l'Algarve, quand un prince a décidé de regarder la mer non plus comme une promesse.
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