Dans un article du magazine Littératures publié au printemps 1982, Florence Goyet rappelait les liens remarquables entre la présence d’un auteur dans la presse du XIXe siècle et sa popularité. L’autrice dresse un tableau européen, contentons-nous de reprendre les données françaises.
Les périodiques fournissaient aux écrivains l’essentiel de leurs lecteurs. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : quand Maupassant publiait dans Le Gaulois ou le Gil Blas, les tirages étaient de l’ordre de 30 000 exemplaires. Les Contes de la Bécasse n’étaient tirés qu’à 4 000 exemplaires ! Sans parler des géants de la petite presse, les journaux aux tirages moyens représentaient une audience sans commune mesure avec celle que procurait un recueil.
À cette époque déjà, la nouvelle illustrait le discours théorique et technique qui se développait à côté d’elles. Elle participait à l’élaboration d’un savoir sur le pays, d’une vision précise et documentaire. Au XIXe siècle, les gens cultivés ne cherchaient pas à établir de cloisons entre les savoirs, ils cherchaient surtout à promouvoir le Progrès, à sortir leur pays de la misère où il se trouvait. La nouvelle, avec sa force de dénonciation, était un moyen parmi les autres ; le pathos n’excluait en rien les œuvres littéraires du champ scientifique.
Si l’on étudie de près les périodiques où les nouvelles de Maupassant ont paru, on constate une différence radicale entre les personnages mis en scène et les lecteurs des publications. Les personnages appartiennent à un univers plus ou moins connu du lecteur, parfois totalement inconnu. En premier lieu, l’exotisme colonial : Maupassant livrait des vignettes de la vie en Afrique du Nord avec des nouvelles comme Allouma ou Un Soir. Ensuite, l’exotisme social : les histoires parlaient des pauvres gens, des paysans, des petits provinciaux, des prostituées ou des divers parias de la société, alors que les lecteurs appartenaient à la bourgeoisie parisienne, industrielle ou tertiaire.
Maupassant était lié par contrat avec Le Gaulois et le Gil Blas. Tous deux s’adressaient au large public, mais leur prix (15 et 13 centimes par jour) ne les rendait accessible qu’à la haute société et les sujets traités (menu du jour au Grand-Hôtel, anecdotes et échos mondains, informations étrangères et réceptions officielles) concernaient guère le peuple. Le Gil Blas, journal plus léger, parfois grivois, fournissait des échos scandaleux, mais aussi des nouvelles politiques, les annonces des promotions et la météo des endroits « chic » de villégiature. Le tout donnait des quotidiens de peu d’envergure intellectuelle. Dans ces deux journaux, parurent toutes les nouvelles avec les petits paysans de Normandie, frustes, avides, grossiers. On mesure là l’écart entre le lectorat et les visions livrées ! S’adressant à un public ciblé, l’auteur était libre de corrompre ses personnages, puisque ceux-ci ne lisaient pas les textes. La nouvelle caricaturait, rendant des jugements mordants jusqu’à discréditer.
Maupassant était lié aux deux titres parisiens pour la première publication de ses textes, mais il était permis à d’autres journaux de les reprendre ensuite. Or les nouvelles sur le peuple furent peu republiées dans des journaux populaires et Maupassant n’avait pas bonne presse dans les journaux de province…
L’auteur normand ayant été sacré « classique » de son vivant, les republications de ses nouvelles étaient nombreuses, y compris dans les feuilles populaires comme Le Petit Journal, Le Petit Parisien, La Lanterne et L’Intransigeant, grosses consommatrices de fiction. Mais ces journaux ne reprenaient pas n’importe quel texte. Des journaux radicaux ont repris les textes les plus « sociaux » de l’écrivain. Là encore, ils n’imprimaient que ce que les lecteurs souhaitaient lire ! Le nouvelliste avait toute licence de dresser des portraits sévères, à condition de ne pas essayer de s’adresser à ceux-là même que les récits représentaient.
Dans la liste des nouvelles « populaires » de Maupassant, seul deux textes ont été repris : Boitelle, dont l’héroïne est une négresse, décrite avec force couleurs et dans l’esprit du plus pur exotisme ; Mon Oncle Jules, où le héros est un pauvre parti faire fortune en Amérique, l’histoire semblait fascinante et étrange à ceux qui rêvaient de vivre l’aventure.
Publier dans les périodiques était donc une voie royale pour les nouvellistes, bien plus lucrative que la parution d’un recueil. Mais déjà à l’époque, il se soumettait aux contraintes propres au support.