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C’est pas parce que ça rentre que ça va

Il existe des phrases qu’il faut manier avec prudence.

« Ça rentre. »

En fait partie.

Parce que la vraie question n’est pas toujours de savoir si ça rentre.

Mais si ça devrait être là.

…

Je sens que j’ai déjà perdu une partie du lectorat.

Revenez. Je parlais d’un jean.

Enfin, pour l’instant.

Parce qu’on l’a tous fait.

Le jean ferme.

Techniquement.

Il a fallu rentrer le ventre, s’allonger sur le lit, négocier avec la fermeture éclair et probablement renoncer à respirer pendant quelques secondes…

Mais il ferme.

Victoire.

Enfin, victoire…

Jusqu’au moment où il faut s’asseoir.

Et c’est là que je trouve l’image intéressante : on fait exactement la même chose avec beaucoup d’autres choses dans notre vie.

On arrive à les faire rentrer dans notre emploi du temps, notre quotidien, l’image qu’on voudrait donner ou ce qu’on pense devoir être.

Alors on considère que ça va.

Parce que ça tient.

Parce que c’est possible.

Parce qu’on arrive encore à fermer le bouton.

Même si, derrière, on ne peut plus respirer.

Tant que ça ferme…

On accorde une importance assez incroyable au fait de réussir à faire tenir quelque chose.

Une journée peut déborder de partout : si tout a été fait, ça va.

On peut être épuisée : si on assure encore, ça va.

On peut passer notre temps à nous contorsionner pour que tout continue de rentrer : tant que personne ne voit la fermeture éclair hurler au secours, ça va.

Et quand ça commence vraiment à serrer, on ne se demande pas forcément si quelque chose ne nous convient plus.

On tire un peu plus fort.

Parce qu’hier, ça rentrait.

Alors pourquoi ça ne rentrerait plus aujourd’hui ?

Peut-être simplement parce que nous ne sommes plus exactement la personne d’hier.

Pourtant, j’ai toujours porté du 38

Ah.

L’argument massue.

Le chiffre est choisi au hasard. Vous pouvez mettre le vôtre, je ne viens vérifier l’étiquette de personne.

Mais j’aime bien cette idée qu’un vêtement devrait continuer à nous aller simplement parce qu’il nous allait avant.

Notre corps change.

Le vêtement, lui, n’a signé aucun contrat d’adaptation.

Et pourtant, face au miroir, on peut facilement décider que le problème vient de ce qui doit entrer dedans.

C’est quand même particulier.

Une paire de chaussures devenue trop petite nous ferait moins hésiter.

On ne passerait pas six mois à essayer de raccourcir nos orteils.

Enfin, j’espère.

J’ai déjà suffisamment de recherches inquiétantes dans mon historique Internet.

Mais pour le reste, on peut insister beaucoup plus longtemps.

Parce qu’admettre que quelque chose ne nous va plus ressemble parfois étrangement à reconnaître qu’on s’est trompé.

Alors que non.

Ça a pu nous aller.

Vraiment.

Et puis ne plus nous aller.

Le « plus » change tout.

Il ne transforme pas hier en erreur.

Il dit simplement quelque chose sur aujourd’hui.

On peut s’habituer à être serré

Et ça, c’est probablement le plus traître.

Au début, on sent immédiatement l’inconfort.

Puis on bouge autrement.

On trouve une position.

On évite certains mouvements.

Et un jour, on ne pense même plus :

« Je suis mal là-dedans. »

On pense :

« C’est comme ça. »

Merde.

Parce qu’à partir de là, on ne cherche même plus à savoir si ça nous convient.

On apprend juste à fonctionner avec.

Et parfois, il suffit d’en sortir pour réaliser à quel point on s’était habitué à être comprimé.

Vous connaissez ce moment où vous retirez enfin un vêtement beaucoup trop serré ?

Aaaaaah.

Voilà.

Votre corps savait.

Il attendait juste que votre cerveau termine sa réunion.

« Mais je peux ! »

Oui.

Et ?

C’est peut-être la confusion que je trouve la plus intéressante.

On peut supporter énormément de choses.

On peut s’adapter, compenser, trouver des solutions et continuer à avancer. Et heureusement : parfois, tenir est exactement ce qu’il faut faire pour traverser une période difficile.

Mais tenir n’est pas forcément une destination.

Être capable de rester quelque part ne prouve pas qu’on y est bien.

Pouvoir supporter quelque chose ne signifie pas qu’on devrait le supporter indéfiniment.

Et surtout :

« Je peux » n’est pas synonyme de « ça me va ».

Encore moins de :

« J’en ai envie. »

Ça paraît évident écrit comme ça.

Dans la vraie vie, bizarrement, on oublie.

Et si on arrêtait de rentrer le ventre ?

C’est là que l’ego risque de râler un peu.

Parce qu’il faut parfois accepter que ce qu’on avait prévu ne corresponde plus à ce qu’on est devenu.

Et on peut préférer se battre vingt minutes avec un bouton plutôt que d’essayer autre chose.

Alors que personne ne nous remettra une médaille à la sortie de la cabine.

Il n’existe pas de comité caché derrière le rideau qui attend de pouvoir annoncer :

— INCROYABLE ! ELLE EST RENTRÉE DEDANS !

Non.

Tout le monde s’en fout.

Et peut-être qu’on pourrait commencer à s’en foutre aussi.

Pas de nous.

Du bouton.

Arrêter de mesurer notre réussite à notre capacité à nous comprimer suffisamment pour entrer dans quelque chose.

Et commencer à poser une autre question.

Plus :

« Est-ce que je peux rentrer là-dedans ? »

Mais :

« Est-ce que je suis bien là-dedans ? »

Parce que parfois, oui.

Ça rentre.

Avec suffisamment d’efforts, de contorsions et de mauvaise foi, ça rentre même très bien.

Mais si une fois dedans, on ne peut plus bouger, qu’on respire à peine et qu’on commence à devenir toute rouge…

peut-être que le problème n’a jamais été de réussir à entrer.

Peut-être qu’on s’est simplement trompé de question depuis le début.

…

Voilà.

Article parfaitement innocent sur les jeans.

Je ne suis responsable d’aucune autre interprétation du titre.