On parle beaucoup de reconstruction.
On raconte le courage qu’il faut pour partir, changer, recommencer ou décider que quelque chose ne nous convient plus. On admire le moment où une personne reprend sa vie en main. On aime les histoires avec un avant, un déclic et un après.
C’est rassurant.
Le problème, c’est qu’entre le déclic et le fameux « après », il existe parfois une période beaucoup moins photogénique.
Celle où l’ancienne vie n’existe plus vraiment, mais où la nouvelle n’a pas encore commencé.
Celle où l’on sait ce qu’on ne veut plus, sans forcément savoir ce que l’on veut à la place.
Celle où l’on a pris une décision importante et où, le lendemain matin, il faut quand même se lever.
On parle beaucoup du courage qu’il faut pour changer de vie. Beaucoup moins de ce qu’il faut faire le lendemain matin.
Et pourtant, c’est souvent là que commence réellement la reconstruction.
Se reconstruire n’est pas forcément se sentir mieux
On pourrait croire qu’une fois la décision prise, le plus difficile est derrière nous.
Pas toujours.
Quitter une situation qui nous faisait du mal ne fait pas automatiquement disparaître ce qu’elle a laissé. Changer de travail n’efface pas immédiatement l’épuisement. Mettre fin à une relation ne supprime pas les habitudes, les souvenirs ou les questions. Décider de vivre autrement ne signifie pas savoir immédiatement comment le faire.
On peut donc avoir fait le bon choix et se sentir pourtant complètement perdu.
Les deux ne sont pas incompatibles.
C’est même l’une des choses les plus déroutantes de la reconstruction : une bonne décision ne procure pas toujours immédiatement une bonne sensation.
Et dans ces moments-là, le doute adore s’installer.
« Et si je m’étais trompé ? »
« Pourquoi est-ce que je ne vais pas mieux ? »
« Je devrais pourtant être soulagé… »
Non.
Tu devrais peut-être simplement te laisser le temps d’atterrir.
Il y a un vide dont on parle peu
Lorsque quelque chose occupait une place importante dans notre vie, sa disparition laisse de l’espace.
Même lorsque cette chose nous faisait du mal.
Et ce vide peut être étrange.
Parce que nous ne regrettons pas forcément ce que nous avons quitté. Nous regrettons parfois simplement ce que nous connaissions.
Nos habitudes.
Nos repères.
Une certaine façon d’organiser nos journées.
Une identité que nous avions construite autour d’une relation, d’un travail, d’un rôle ou d’une période de notre vie.
L’inconnu peut alors sembler beaucoup moins rassurant que quelque chose qui ne nous convenait pourtant plus.
C’est ainsi qu’on peut avoir envie de revenir en arrière sans réellement vouloir retrouver ce qu’on a quitté.
Pas parce que c’était mieux.
Parce que c’était connu.
Les retours en arrière ne signifient pas forcément que tout est à recommencer
La reconstruction n’est pas une jolie ligne droite qui monte tranquillement vers une version formidable de nous-mêmes.
Il y a des journées où l’on se sent capable de tout.
Et puis une odeur, une chanson, une date, une rencontre ou simplement une journée plus difficile peut nous ramener brutalement plusieurs mois en arrière.
Du moins, c’est l’impression que cela donne.
Alors on se demande comment on peut encore être touché par quelque chose qu’on pensait avoir dépassé.
Mais être à nouveau bouleversé ne signifie pas nécessairement être revenu au point de départ.
On peut revisiter une vieille douleur avec des ressources que nous n’avions pas auparavant.
On peut douter sans abandonner.
On peut avoir une mauvaise journée sans avoir une mauvaise vie.
Avancer n’empêche pas de regarder parfois derrière soi.
La différence, c’est qu’on n’est plus obligé d’y retourner.
Se reconstruire fatigue
Ça aussi, on le dit peu.
Changer demande de l’énergie.
Il faut prendre des décisions. Repenser certaines habitudes. Apprendre à fonctionner autrement. Parfois régler des problèmes très concrets pendant qu’intérieurement, on essaie déjà de comprendre ce qui vient de se passer.
Et au milieu de tout ça, le monde continue.
Il faut travailler. Faire les courses. Répondre aux messages. Payer les factures. Préparer à manger. Sourire à quelqu’un qui demande innocemment :
« Alors, ça va mieux ? »
Parfois oui.
Parfois non.
Parfois on n’en sait absolument rien.
La reconstruction n’est pas uniquement émotionnelle. Elle peut aussi être terriblement banale.
Et cette banalité la rend parfois encore plus épuisante.
Les autres n’ont pas toujours le même calendrier
Au début, les gens comprennent.
Puis le temps passe.
Et certaines phrases commencent à apparaître.
« Il faut tourner la page. »
« Maintenant, pense à autre chose. »
« Tu ne vas pas rester là-dessus éternellement. »
Elles partent parfois d’une bonne intention.
Mais il n’existe pas de délai universel pour reconstruire quelque chose qui a été profondément bouleversé.
Le problème, c’est qu’à force d’entendre que nous devrions aller mieux, nous pouvons finir par culpabiliser de ne pas avancer suffisamment vite.
Alors nous faisons semblant.
Nous disons que ça va.
Nous montrons la partie reconstruite et cachons encore un peu les échafaudages.
Pourtant, aller mieux n’est pas une course dont les autres fixent la ligne d’arrivée.
Il faut parfois apprendre à ne plus être la personne qu’on était
C’est peut-être l’une des parties les plus étranges.
Pendant longtemps, on pense que se reconstruire signifie retrouver celle ou celui que nous étions « avant ».
Avant la rupture.
Avant l’échec.
Avant la perte.
Avant la période difficile.
Comme si quelque part sous les gravats se trouvait notre ancienne version, intacte, qu’il suffirait de récupérer.
Mais pourquoi faudrait-il forcément revenir en arrière ?
Ce que nous avons vécu nous a peut-être changé.
Pas nécessairement rendu plus fort.
Pas nécessairement rendu meilleur.
Simplement changé.
Certaines limites sont différentes. Certaines envies aussi. Des choses autrefois importantes ne le sont plus. D’autres deviennent essentielles.
Et il faut parfois faire connaissance avec cette nouvelle personne sans essayer constamment de la comparer à l’ancienne.
Se reconstruire ne signifie pas toujours redevenir soi.
Parfois, cela signifie découvrir qui l’on est maintenant.
Et si notre entourage préférait l’ancienne version ?
C’est là que la reconstruction peut devenir inconfortable pour les autres aussi.
Parce qu’en changeant, nous modifions parfois des équilibres qui arrangeaient très bien notre entourage.
La personne qui disait toujours oui commence à dire non.
Celle qui s’excusait constamment arrête de le faire.
Celle qui cherchait l’approbation prend une décision sans consulter tout le monde.
Celle qui acceptait certaines remarques ne les accepte plus.
Et soudain, on entend :
« Tu as changé. »
Oui.
C’est même un peu le principe.
Cela ne signifie pas que tous nos changements sont forcément bons ou que toute personne qui les questionne veut nous empêcher d’avancer.
Mais certaines réactions méritent qu’on se demande une chose :
Est-ce que cette personne regrette qui j’étais… ou la place que mon ancienne version lui permettait d’occuper ?
La réponse peut être intéressante.
La reconstruction comporte aussi des choses minuscules
On imagine parfois les nouveaux départs comme de grandes décisions.
En réalité, ils sont souvent faits de gestes beaucoup plus petits.
Faire quelque chose seul pour la première fois.
Modifier une habitude.
Réaménager une pièce.
Retourner quelque part.
Oser dire non.
Acheter quelque chose uniquement parce que ça nous plaît.
Passer une journée sans penser à ce qui occupait auparavant toutes nos pensées.
Et puis, un jour, réaliser qu’on vient de rire sans y penser.
Ces moments ne ressemblent pas forcément à des victoires.
Pourtant, ce sont parfois eux qui montrent le mieux le chemin parcouru.
La reconstruction ne fait pas toujours de bruit.
Parfois, elle ressemble simplement à une vie qui recommence à prendre de la place.
Il n’y aura peut-être jamais de grand moment où tout sera terminé
On aimerait pouvoir entourer une date sur le calendrier.
Voilà.
Reconstruite.
Affaire suivante.
Mais certaines expériences continuent à faire partie de nous sans pour autant diriger notre vie.
On n’oublie pas forcément.
On ne pardonne pas forcément.
On ne comprend pas toujours.
Et on peut tout de même avancer.
Peut-être que la reconstruction ne consiste donc pas à effacer ce qui s’est passé.
Elle consiste à lui donner une place qui ne prend plus toute la place.
Alors, comment savoir si l’on avance ?
Peut-être pas en regardant uniquement ce qui fait encore mal.
Mais aussi ce qui est revenu.
Une envie.
Un projet.
Une limite posée.
Une journée paisible.
Une décision prise pour soi.
Une chose que l’on n’aurait pas osé faire quelques mois auparavant.
La reconstruction n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être réelle.
Et surtout, elle n’a pas besoin de produire une version plus forte, plus brillante ou plus courageuse de nous-mêmes pour avoir de la valeur.
Parfois, l’objectif est beaucoup plus simple.
Pouvoir vivre sans que ce qui nous est arrivé décide constamment de la suite.
Et peut-être qu’un jour, sans même savoir exactement quand cela s’est produit, on réalise quelque chose.
On n’est pas redevenu la personne d’avant.
On n’est pas non plus devenu cette incroyable version de soi que les belles histoires de résilience nous promettaient.
On est simplement devenu quelqu’un d’autre.
Quelqu’un qui continue.
Et finalement, c’est déjà beaucoup.
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Dans Parfaitement Imparfaites, je parle justement de ces périodes où l’on essaie de comprendre ce qui nous arrive, ce que cela change en nous et ce que nous voulons faire de la suite.
Chaque thème est accompagné d’un atelier avec des questions auxquelles répondre directement, puis de pistes de réflexion pour aller plus loin.
Pas pour transformer chaque épreuve en magnifique leçon de vie.
Mais pour prendre le temps de regarder ce qu’elle a réellement changé.
Et décider, peut-être, de ce que l’on veut construire maintenant.
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