Il suffit parfois de presque rien.
Une rue traversée un peu trop tard le soir. Une maison aperçue derrière un portail. Un café dans lequel deux personnes discutent à voix basse. Une route déserte sous la pluie.
Et soudain, le lieu n’est plus seulement un lieu.
Il devient une question.
« Qu’est-ce qui pourrait se passer ici ? »
C’est probablement l’une des choses que j’aime le plus dans l’écriture : cette capacité qu’a notre imagination à transformer un endroit parfaitement ordinaire en début d’histoire.
Parce qu’un lieu ne m’inspire pas forcément par ce qu’il est.
Il m’inspire souvent par ce qu’il pourrait devenir.
Je ne cherche pas forcément des lieux extraordinaires
On pourrait imaginer qu’un décor de roman doit être spectaculaire pour donner des idées.
Un château abandonné. Une forêt inquiétante. Une maison perdue au milieu de nulle part.
Évidemment, ça aide.
Une porte qui grince dans un château désert fait généralement davantage travailler l’imagination que le rayon surgelés d’un supermarché.
Quoique…
Mais les endroits les plus intéressants ne sont pas toujours les plus impressionnants.
Un parking presque vide peut devenir inquiétant à une certaine heure. Une station-service au milieu de nulle part peut provoquer une sensation étrange. Une petite route magnifique en pleine journée peut devenir complètement différente sous la pluie, la nuit, lorsqu’il n’y a plus personne.
Ce qui m’intéresse n’est donc pas uniquement le décor.
C’est ce qu’il me fait ressentir.
Un même endroit peut raconter plusieurs histoires
Prenons une terrasse de café.
À dix heures du matin, avec du soleil et des gens qui discutent autour, elle peut évoquer quelque chose de léger.
Quelques heures plus tard, la même table sous la pluie peut devenir mélancolique.
Et si une femme y attend quelqu’un qui n’arrive jamais ?
Voilà.
C’est parti.
Maintenant, il faut savoir qui elle attend.
Pourquoi cette personne ne vient pas.
Depuis combien de temps elle est là.
Et surtout pourquoi elle continue d’attendre alors que son café est froid depuis une heure.
Le décor n’a pas changé.
L’histoire, si.
C’est probablement pour cela que certains lieux restent dans ma tête. Ils offrent plusieurs possibilités. Il suffit de changer l’heure, la météo, la personne qui s’y trouve ou ce qu’elle sait pour que l’ambiance devienne complètement différente.
Je peux garder un lieu pendant très longtemps
Tous les endroits qui m’inspirent ne finissent pas immédiatement dans une histoire.
Certains restent simplement quelque part dans ma tête.
Je peux passer devant une maison et remarquer une fenêtre particulière. Traverser une ville et retenir une ruelle. Voir un bâtiment dont l’architecture me plaît ou un paysage qui provoque quelque chose sans savoir encore pourquoi.
Sur le moment, il ne se passe rien.
Puis plusieurs semaines ou plusieurs mois plus tard, je cherche un endroit pour une scène.
Et il revient.
Pas forcément exactement comme je l’avais vu.
Parce qu’entre-temps, mon imagination a eu le temps de s’en mêler.
Le lieu réel finit rarement intact dans l’histoire
C’est là que ça devient amusant.
Je peux partir d’un endroit qui existe réellement et décider qu’il lui manque quelque chose.
Alors je déplace une rue.
J’ajoute une porte.
Je rends le bâtiment plus isolé.
Je change la lumière.
Je rapproche deux endroits qui sont en réalité beaucoup plus éloignés.
Bref, je prends quelques libertés avec l’urbanisme.
Toutes mes excuses aux municipalités concernées.
Parce qu’un roman n’est pas un GPS.
Même lorsqu’un lieu réel sert de point de départ, il doit ensuite servir l’histoire.
Je peux conserver son atmosphère, certains détails ou la sensation qu’il m’a procurée et transformer tout le reste.
À la fin, le lecteur pourrait parfois se trouver exactement à l’endroit qui m’a inspirée sans jamais le reconnaître.
Et c’est très bien comme ça.
Parfois, c’est un détail qui fait tout
Un lieu ne reste pas toujours dans ma mémoire dans son ensemble.
Parfois, c’est seulement un détail.
Une lumière derrière une fenêtre.
Le bruit des pneus sur une route mouillée.
Une enseigne qui clignote.
Une porte au fond d’un couloir.
Une table isolée dans un restaurant.
Une odeur.
Un escalier.
Quelqu’un assis toujours au même endroit.
Ce sont souvent ces détails qui donnent de la matière à une scène.
Parce qu’écrire « elle entra dans une rue sombre » donne une information.
Mais trouver le détail qui fait que cette rue-là devient particulière, c’est autre chose.
Le lecteur ne doit pas seulement savoir où se trouve le personnage.
J’aime qu’il puisse presque sentir l’endroit autour de lui.
Et forcément, depuis que j’écris, je ne regarde plus tout à fait les lieux normalement
C’est peut-être le petit problème.
On peut m’emmener quelque part simplement pour boire un café et mon cerveau décider qu’il serait intéressant de savoir où se trouve la sortie arrière.
On peut traverser une rue très jolie et je vais remarquer la porte délabrée au fond.
On peut prendre une route magnifique et une partie de mon cerveau se demandera probablement à quoi elle ressemble à trois heures du matin sous une pluie battante.
Tout va bien.
Je suis juste autrice.
Enfin, normalement.
Mais c’est aussi ce que j’aime dans l’écriture.
Elle transforme la manière de regarder ce qui nous entoure.
Un décor n’est plus seulement quelque chose que l’on voit.
Il devient une possibilité.
Les lieux peuvent même devenir des personnages
Certains décors prennent tellement de place dans une histoire qu’ils finissent presque par avoir leur propre personnalité.
Ils peuvent enfermer.
Rassurer.
Oppresser.
Protéger.
Donner envie de fuir ou, au contraire, de rester.
Une petite pièce peut devenir étouffante alors qu’un immense paysage peut donner une sensation de liberté. Une ville très animée peut accentuer la solitude d’un personnage. Une maison chaleureuse peut devenir inquiétante simplement parce que le lecteur sait quelque chose que le personnage ignore encore.
Le lieu participe alors à ce que l’on ressent.
Il ne sert plus seulement à répondre à la question :
« Où sommes-nous ? »
Il commence à répondre à une autre :
« Comment devons-nous nous sentir ici ? »
Mais je ne veux pas tout décrire
C’est tentant.
Lorsqu’on voit parfaitement un endroit dans sa tête, on peut avoir envie de tout raconter.
La couleur des murs. Le nombre de fenêtres. La disposition des meubles. Le pot de fleurs posé à gauche de la troisième porte.
Et pendant ce temps-là, le lecteur attend toujours que quelque chose se passe.
Alors il faut choisir.
Quelques détails suffisamment précis pour créer une image.
Puis laisser de la place.
Parce que le lecteur aussi possède une imagination.
Et je trouve assez fascinant de penser que nous pouvons lire exactement la même scène tout en imaginant deux endroits légèrement différents.
Je donne le décor.
Le lecteur termine parfois de le construire.
Alors, où naissent les histoires ?
Partout, probablement.
Dans les endroits spectaculaires.
Mais aussi dans ceux devant lesquels nous passons tous les jours sans vraiment les regarder.
Une histoire peut commencer dans une gare, sur une plage, dans un appartement, au fond d’un restaurant ou sur une route complètement banale.
Ce n’est pas forcément le lieu qui possède quelque chose d’extraordinaire.
C’est la question qu’il provoque.
Pourquoi cette fenêtre est-elle encore éclairée ?
Qui vient ici tous les mercredis ?
Pourquoi cette voiture est-elle garée là ?
Qu’est-ce qu’il y a derrière cette porte ?
Et si… ?
Voilà.
Encore lui.
Ce fameux « Et si ? » qui transforme tranquillement une promenade en début d’intrigue.
Alors si un jour vous me voyez fixer beaucoup trop longtemps une ruelle, une maison ou une table au fond d’un café, ne vous inquiétez pas.
Il ne se passe probablement rien.
Pas encore.
☕ Si vous ne me connaissez pas encore, bienvenue chez Plume d’écume.
Le jeudi, j’aime vous emmener de l’autre côté des pages : là où les idées apparaissent, où les histoires se construisent et où des détails parfaitement ordinaires commencent parfois à prendre beaucoup trop de place dans ma tête.
Parce qu’avant de devenir quelques lignes dans un livre, une scène peut simplement avoir commencé par un endroit aperçu au hasard.
Et désormais, vous savez pourquoi je regarde parfois les ruelles sombres avec un peu trop d’intérêt.
☕ Et si vous avez envie de découvrir ce que deviennent certaines de ces idées une fois transformées en pages, vous pouvez retrouver mes livres et l’univers de Parfaitement Imparfaites dans ma boutique.
👉 Découvrir la boutique :
https://payhip.com/plumedecume