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Chercher la petite bête

Quand on lit un roman, on remarque surtout ce qui se passe.


Une dispute, une révélation, un personnage qu’on adore… ou celui qu’on aurait volontiers poussé dans l’escalier dès le chapitre 3.


Mais pendant ce temps-là, il y a des petites choses qui passent presque inaperçues.


Et parfois, l’autrice a passé vingt minutes sur un détail que vous allez lire en trois secondes.

C’est très gratifiant comme métier. 


Le plus amusant, c’est que ce détail n’a pas forcément l’air important. Il est simplement là, au milieu du reste.

Vous continuez votre lecture.

Vous l’oubliez.

Enfin… vous pensez l’avoir oublié.


Parce que cinquante pages plus tard, quelque chose se produit et tout à coup :

« Attends… mais ça, je l’ai déjà vu quelque part. »

Et derrière mon écran, il est tout à fait possible que je sois très contente de moi.

Parce que c’est justement tout le jeu.


Quand j’écris, moi, je sais que ce détail compte. Et c’est là que les ennuis commencent.

Parce qu’à mes yeux, il ne ressemble plus du tout à un petit détail innocent.

Je le vois.

ÉNORME.

Avec probablement une flèche rouge au-dessus et un panneau lumineux qui clignote :

REGARDEZ ICI, C’EST IMPORTANT.


Alors forcément, je commence à me demander si vous allez le voir aussi.

Est-ce que cette phrase est trop précise ?

Est-ce que j’insiste trop ?

Est-ce qu’au contraire je l’ai tellement noyée dans le reste que, le moment venu, personne ne se souviendra de rien ?

Je change un mot.

Puis je le remets.

Je déplace la phrase.

Puis finalement, elle était mieux avant.


Tout ça pour que vous puissiez tranquillement passer dessus sans vous poser la moindre question.

Je vous l’ai dit : métier très gratifiant. 


Parce que si j’insiste trop sur un détail, vous allez immédiatement vous en méfier.

Dans un thriller, c’est encore pire.

Il suffit parfois d’accorder un tout petit peu trop d’attention à quelque chose pour que le lecteur se transforme instantanément en enquêteur.

Pourquoi elle précise ça ?

Pourquoi cet objet est là ?

Pourquoi il vient de faire ça ?

Et me voilà avec un lecteur qui soupçonne un pauvre détail innocent alors que j’essayais justement de faire comme s’il n’avait aucune importance.

Ou peut-être que c’était exactement ce que je voulais.

Vous voyez le problème ? 


C’est aussi ce que j’aime dans ce petit jeu entre celui qui écrit et celui qui lit.

Je sais certaines choses que vous ne savez pas encore.

Mais je dois parfois vous les montrer quand même.

Pas suffisamment pour que vous compreniez tout de suite.

Juste assez pour que, plus tard, vous puissiez vous dire :

« Mais oui ! C’était là depuis le début ! »

Et là, le détail change complètement.


La première fois, vous avez lu une phrase parfaitement anodine.

La deuxième fois, vous lisez exactement la même phrase… mais vous ne voyez plus du tout la même chose.

Parce que cette fois, vous savez.

Et j’adore cette idée.

Un texte n’a pas changé d’un mot, mais ce que vous connaissez de l’histoire lui donne soudain un autre sens.


Évidemment, tous les petits détails ne cachent pas un énorme secret.

Certains permettent simplement de mieux connaître un personnage sans vous raconter pendant trois paragraphes qui il est. D’autres installent quelque chose qu’on ne comprend pas encore très bien.

Cette petite impression qu’il y a un truc.

Mais quoi ?


Et puis il y a ceux que personne ne remarquera jamais.

Ceux sur lesquels j’aurai réfléchi, hésité, changé un mot, remis le premier, déplacé une phrase…

Pour que vous passiez dessus sans même ralentir.

Merci beaucoup. 

Mais finalement, ce n’est pas très grave.

Parce qu’un détail n’a pas toujours besoin d’être remarqué pour faire son travail.

Il peut simplement participer à cette sensation que quelque chose se construit, que le personnage existe au-delà de ce qu’il dit, que l’histoire tient debout.


Et parfois, son heure arrive beaucoup plus tard.

Quand le lecteur revient au début.

Quand il relit.

Quand il connaît désormais la suite et découvre que ce qu’il prenait pour un détail n’en était peut-être pas vraiment un.

Il était là.

Depuis le début.

Sous ses yeux.


Et c’est probablement l’une des choses que j’aime le plus dans l’écriture : pouvoir cacher quelque chose sans vraiment le cacher.


Alors la prochaine fois que vous lirez un roman, vous allez peut-être commencer à chercher la petite bête.

Et si vous vous mettez à soupçonner chaque couteau posé sur une table, je décline toute responsabilité.


Quoique… méfiez-vous quand même du couteau.