J’ai une mauvaise nouvelle.
Je suis contagieuse.
Je ne sais pas exactement depuis quand, mais vu le nombre de textes que j’ai laissés traîner sur Internet, il est probablement beaucoup trop tard pour mettre le blog en quarantaine.
Et pour celles et ceux qui ont lu mes livres…
Mes excuses.
Enfin non.
Vous avez payé, maintenant vous assumez.
Parce qu’il existe un truc assez étrange lorsqu’on écrit : on peut passer des heures à inventer des gens qui ne nous ressemblent pas, leur donner une autre vie, un autre caractère, les envoyer dans des endroits où nous n’avons jamais mis les pieds et leur faire vivre des choses que nous n’avons jamais vécues.
Et malgré tout ça, on finit par les contaminer.
Avec nous.
Pas forcément avec notre vie.
Et c’est justement là que ça devient intéressant.
Je vous jure, ce n’est pas moi
Quand on demande à un auteur s’il ressemble à l’un de ses personnages, on imagine facilement qu’il y en a forcément un qui sert de cachette.
On mène l’enquête.
Celui-là a son humour. Celle-ci a son caractère. Celui du fond boit son café exactement comme lui.
Nous tenons le coupable.
Sauf que ce serait beaucoup trop simple.
Je peux inventer un personnage qui ne me ressemble absolument pas et laisser malgré moi quelque chose de beaucoup plus personnel dans la façon dont je vais raconter son histoire.
Parce qu’avant d’arriver sur la page, tout passe par un endroit particulièrement peu fiable :
ma tête.
Et ma tête ne se contente pas de transmettre poliment l’information.
Elle trie. Elle s’arrête. Elle regarde. Elle fait parfois des rapprochements dont je préférerais ne pas avoir à expliquer l’origine.
Puis elle me rend le tout en disant : voilà, tu peux écrire.
Merci.
C’est comme ça qu’au milieu d’une scène parfaitement sérieuse, je peux remarquer un détail que quelqu’un d’autre n’aurait même pas regardé. Pas parce que ce détail raconte ma vie. Simplement parce que c’est là que mon regard est allé.
Et ce petit déplacement suffit déjà à laisser une trace.
On peut partir exactement du même endroit
Imaginez une femme qui marche seule dans une rue déserte en pleine nuit.
Je pourrais vous donner son âge, ses vêtements, la météo, l’heure exacte et même le nom de la rue. Puis transmettre exactement les mêmes informations à plusieurs auteurs.
Je suis prête à parier qu’au bout de quelques paragraphes, nous n’aurions déjà plus la même femme.
Pas parce que l’un aurait mieux écrit que l’autre.
Parce que personne ne regarderait la scène du même endroit.
L’un sentirait peut-être immédiatement le danger. Un autre s’intéresserait davantage à ce qu’elle ressent. Un autre encore remarquerait quelque chose qui semblait parfaitement insignifiant au départ et déciderait que, finalement, c’est précisément là que se trouve son histoire.
Et moi ?
Aucune idée.
Peut-être son sac.
Peut-être une fenêtre.
Peut-être un type parfaitement innocent qui promène son caniche et qui va se retrouver suspect uniquement parce qu’il a eu le malheur de passer par là au mauvais moment.
Robert, 62 ans, voulait juste faire pisser Kiki.
Désolée Robert.
Mais c’est précisément ce que je trouve fascinant.
Nous n’avons encore rien raconté de nous, et pourtant nous sommes déjà là.
Les petits bouts qui s’échappent
Je ne m’installe pas devant mon ordinateur en décidant : aujourd’hui, je vais déposer 12 % de Débo dans ce chapitre.
Déjà parce qu’il faudrait mesurer.
Et que j’ai autre chose à foutre.
Ça se fait tout seul.
Il y a évidemment des sujets que je choisis parce qu’ils m’intéressent, des émotions que j’ai envie d’explorer ou des questions auxquelles j’ai envie de me confronter. Ça, je peux le voir venir.
Mais il y a aussi tout le reste.
Une façon de faire surgir l’humour au milieu de quelque chose de sérieux. Une phrase qui prend soudain un chemin de traverse. Un détail qui devient important alors qu’il n’était même pas prévu au départ.
Et il n’y a pas que les petites conneries qui passent en douce.
Il y a des choses beaucoup plus profondes qu’on ne pense même pas être en train d’écrire.
Une injustice qui nous met particulièrement en colère peut changer la façon dont on construit une scène. Quelque chose qui nous touche peut nous faire rester trois lignes de plus là où un autre auteur serait déjà passé à la suite. Une question qu’on traîne depuis des années peut revenir dans plusieurs histoires sous des formes complètement différentes sans qu’on lui ait jamais envoyé d’invitation.
Ce n’est toujours pas notre vie.
Mais c’est bien nous.
Et parfois, il faut plusieurs textes pour s’en apercevoir.
Parce que je ne découvre certaines traces qu’après coup.
Je relis et je reconnais quelque chose.
Pas moi.
Ma patte.
Et finalement, c’est peut-être beaucoup plus intime que de donner à un personnage ma couleur préférée ou mon goût pour le café.
Parce qu’une préférence, je peux la changer.
Ma manière de regarder le monde, elle, se faufile beaucoup plus facilement sans demander l’autorisation.
Le problème, c’est que vous faites pareil
Et c’est là que ma grande opération de contamination mondiale rencontre un léger problème.
Vous résistez.
Pire : vous contre-attaquez.
Parce qu’une fois mon texte publié, vous arrivez avec votre propre regard.
Je peux savoir exactement ce que j’ai voulu mettre dans une scène et être incapable de prévoir ce que vous allez y trouver.
Une phrase qui n’était pour moi qu’un passage peut devenir celle que quelqu’un retient. Une scène que je pensais légère peut réveiller quelque chose de beaucoup plus profond chez une personne. Et une petite connerie glissée au passage peut devenir précisément le truc qu’on viendra me ressortir trois semaines plus tard.
À ce moment-là, mon texte est toujours le même.
Mais ce n’est déjà plus tout à fait la même histoire.
Parce qu’elle a traversé deux personnes.
Moi en l’écrivant.
Vous en la lisant.
Et j’aime énormément cette idée.
Je peux passer des mois à fabriquer un livre, choisir les mots, déplacer une phrase vingt fois et essayer de contrôler chaque petit morceau de mon histoire…
Puis je vous la donne.
Et là, vous en faites ce que vous voulez.
Quelle idée de merde, finalement.
Alors oui, je contamine tout le monde.
Je laisse des petits bouts de ma façon de penser, de regarder et probablement de déconner un peu partout dans ce que j’écris.
Mais vous laissez aussi quelque chose dans mes histoires en les lisant à votre manière.
Donc techniquement…
on se contamine mutuellement.
Et vu ce que vous venez de lire, je ne suis pas certaine que ce soit une excellente nouvelle pour vous.