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Comment je me suis retrouvée dans une morgue à minuit

Être autrice, c’est très calme.

On s’installe à son bureau — ou dans son lit — avec son ordinateur. On se met dans une tenue confortable (ben oui, la mini-jupe en latex archi moulante pour se mettre dans la peau du personnage, ce n’est pas forcément ce qu’il y a de plus pratique pour écrire).

On prend éventuellement un café.

Et on commence tranquillement sa petite histoire.

Enfin…

En théorie.


Parce qu’on peut aussi se retrouver dans une morgue à minuit.

Avec de la terre sous les ongles, à creuser en pleine nuit pour enterrer des trucs — oui, les chiens aiment bien cacher.

Ou dans un élevage de lapins au fin fond du Mexique.

Tout ça sans avoir quitté son bureau.

Bienvenue dans les recherches d’un auteur.


Écrire de la fiction ne veut pas dire tout inventer

On pourrait penser qu’en écrivant une histoire sortie de notre imagination, on peut faire absolument ce qu’on veut.

Et dans une certaine mesure, c’est vrai.

On crée les personnages. On choisit les lieux. On décide de ce qui leur arrive. On peut inventer une ville, une entreprise, une famille entière et même les règles de notre propre univers si ça nous chante.

Mais dès qu’on pose notre histoire dans le monde réel, il a cette fâcheuse tendance à avoir… des règles.

Notre personnage exerce un métier qu’on ne connaît pas.

Il utilise un objet qu’on n’a jamais touché.

Il se retrouve dans un lieu où l’on n’a jamais mis les pieds.

Il est confronté à une procédure médicale, judiciaire ou administrative dont on ignore tout.

Ou on écrit simplement une scène et une petite question apparaît.

« Attends, je vérifie juste un truc. »

Phrase extrêmement dangereuse.

Parce que le petit truc qui devait prendre cinq minutes peut vous entraîner très, très loin.

Quand j’ai commencé à travailler sur mon thriller, certaines questions en ont amené d’autres.

Comment fonctionne réellement une enquête ? Qui intervient ? Dans quel ordre ? Qu’est-ce qui serait plausible ? Qu’est-ce qui ne le serait absolument pas ? Comment se déroule telle procédure ? À quoi ressemble tel lieu ?

Et de fil en aiguille…

Il est minuit et vous êtes dans une morgue.

(Virtuellement, je précise. On ne sait jamais.)


Chercher pour être crédible, pas pour faire étalage de ses connaissances

Faire des recherches ne signifie pas qu’il faut ensuite mettre tout ce qu’on a appris dans son livre.

Heureusement pour le lecteur.

Si j’ai passé deux heures à vérifier un détail qui occupera finalement trois lignes, le lecteur n’a pas besoin de connaître les deux heures de recherches.

Il n’a même pas besoin de savoir qu’elles ont existé.

Ce qui compte, c’est que lorsqu’il arrive à ces trois lignes, quelque chose lui dise :

Oui. J’y crois.

C’est peut-être l’un des paradoxes de la documentation.

On peut accumuler énormément d’informations pour n’en utiliser qu’une toute petite partie.

Mais le reste n’est pas perdu.

Parce qu’il permet de comprendre ce qu’on écrit.

On sait davantage ce que fait notre personnage, pourquoi il le fait, ce qui l’entoure, ce qui est possible et ce qui ne l’est pas.

Et cette compréhension finit par se glisser dans l’écriture, même lorsqu’on ne restitue pas toutes les informations récoltées.

Mais parfois, comprendre ne suffit pas.


Comprendre… et, quand c’est possible, ressentir

Il y a ce qu’on peut apprendre.

Et puis il y a ce qu’on peut expérimenter.

Quand c’est possible, évidemment.

Parce que savoir intellectuellement comment on creuse la terre n’est pas exactement la même chose que sentir la résistance du sol, avoir les doigts sales, la terre qui passe sous les ongles, sentir son odeur lorsqu’on la retourne, le bras qui commence à tirer.

Pareil pour marcher longtemps, rester dans une certaine position, manipuler un objet, ressentir le froid, l’obscurité, un environnement sonore…

Ce sont des petits détails.

Mais ce sont justement ces petits détails qui peuvent donner de la matière à une scène.

Parce qu’un personnage ne se contente pas de savoir ce qui lui arrive.

Il le ressent.

Et lorsque c’est possible, ressentir soi-même certaines choses permet parfois de mieux les écrire.

Je dis bien : lorsque c’est possible.

Pour un meurtre, par exemple, on va s’arrêter à « comprendre ».

Je préfère préciser.

Pour le reste, on peut expérimenter quand on le peut, observer quand on ne le peut pas, interroger des personnes qui connaissent réellement le sujet et se documenter pour tout ce qu’on ne pourra — ou ne voudra — évidemment jamais vivre.


Internet peut vous emmener dans des endroits étonnants

Et non, faire des recherches ne signifie pas forcément disposer d’un accès secret réservé aux auteurs.

Enfin, faisons attention à ce que j’entends par « endroits étonnants », avant qu’on finisse avec Ginette, 78 ans, propriétaire du donjon SM de la maison de retraite.

Je parlais de ressources documentaires.

Certaines ressources très sérieuses sont accessibles à tout le monde.

Pour mon thriller, je me suis par exemple retrouvée sur le véritable site du FBI.

Oui. Le vrai FBI.

Et ce qui m’a surprise, c’est la quantité d’informations publiques qu’on peut y consulter gratuitement : données sur la criminalité, publications, informations sur les enquêtes et différentes ressources mises à disposition du public.

Pas besoin de badge.

Pas besoin d’un contact mystérieux dans les services secrets.

Pas même besoin de quitter son lit.

Il suffit d’avoir une connexion Internet et, encore une fois, cette petite idée apparemment inoffensive :

« Je regarde cinq minutes. »

Deux heures plus tard, vous avez dix-sept onglets ouverts et vous ne vous souvenez même plus exactement de ce que vous étiez venue vérifier au départ.


Mais une source n’en vaut pas forcément une autre

Le problème d’Internet, c’est qu’on peut y trouver énormément d’informations.

Le deuxième problème d’Internet, c’est qu’on peut y trouver énormément de conneries.

Chercher ne suffit donc pas.

Il faut aussi apprendre à vérifier.

Quand elles existent, les sources officielles sont évidemment précieuses. On peut également croiser plusieurs sources, regarder qui donne l’information, quand elle a été publiée, dans quel contexte et si d’autres sources fiables la confirment.

Et parfois, malgré tout ça, on ne trouve pas exactement la réponse qu’on cherchait.

Parce que notre question est trop précise.

Parce que la situation qu’on invente n’existe pas exactement sous cette forme.

Ou tout simplement parce que certaines informations ne sont pas accessibles.

Alors il faut faire ce qu’on fait depuis le début :

comprendre suffisamment le réel pour pouvoir construire quelque chose de crédible autour.

La fiction nous laisse inventer.

La documentation nous aide à savoir où nous pouvons nous permettre de le faire.


Et savoir s’arrêter

Ça, c’est peut-être le plus difficile.

Parce qu’une recherche en entraîne une autre.

Puis une autre.

Puis encore une autre.

Vous vouliez simplement savoir si un chien pouvait cacher certains objets.

Quelques clics plus tard, vous cherchez pourquoi il le fait, comment il choisit l’endroit, ce qu’il peut ressentir, s’il retrouve ensuite ce qu’il a caché…

Et pendant ce temps-là ?

Votre scène n’a toujours pas avancé d’une ligne.

À un moment, il faut refermer les onglets.

La recherche doit rester au service de l’histoire.

Pas l’inverse.

On n’a pas besoin de devenir médecin, policier, légiste, spécialiste du FBI, éleveur de lapins mexicains ou expert international des trous creusés par les chiens.

On a besoin d’en savoir suffisamment pour écrire ce dont notre histoire a besoin.

Ni moins.

Et surtout, parfois, pas beaucoup plus.


Tout ce travail pour que personne ne le remarque

C’est probablement le plus joli paradoxe de tout ça.

Plus les recherches sont bien intégrées à une histoire, moins le lecteur devrait les remarquer.

Il ne devrait pas s’arrêter au milieu d’une scène en pensant :

« Waouh, l’autrice a vraiment bien travaillé sa documentation. »

Il devrait continuer à lire.

Sentir la terre.

Entendre un bruit.

Imaginer un lieu.

Comprendre une réaction.

Croire, pendant quelques pages, que ce personnage existe vraiment et que ce qu’il est en train de vivre pourrait arriver.


Et oublier qu’avant d’écrire ces quelques lignes, quelqu’un était peut-être à minuit dans son lit, les yeux explosés devant son ordinateur, en train de visiter virtuellement une morgue.


La vie d’autrice est très calme, je vous disais.

Enfin… En théorie.

Et en relisant les intertitres de cet article, je viens de réaliser qu’ils peuvent raconter une tout autre histoire.

Je vous laisse vérifier.

Moi, je ne suis responsable que de la première lecture. 😇