Il y a une image assez séduisante de l’écriture.
L’autrice s’installe devant son ordinateur avec un café fumant. Elle regarde quelques secondes par la fenêtre. Une idée arrive. Ses doigts commencent à courir sur le clavier et, quelques heures plus tard, elle relève la tête avec quinze pages merveilleuses et la vague impression d’avoir été traversée par son histoire.
Ça arrive peut-être.
Parfois.
Et puis il y a les autres jours.
Ceux où le café est là, l’ordinateur aussi, le manuscrit attend exactement à l’endroit où on l’a laissé… mais l’envie, elle, a visiblement pris sa journée.
Et ce n’est pas forcément parce qu’on manque d’idées.
Parfois, on n’a simplement pas envie d’écrire.
Aimer écrire ne signifie pas avoir toujours envie d’écrire
Ça paraît évident lorsqu’on le dit comme ça.
Pourtant, lorsqu’on aime profondément une activité, on peut facilement culpabiliser de ne pas avoir envie de la pratiquer.
Si écrire est une passion, pourquoi faut-il parfois se pousser pour ouvrir le manuscrit ?
Pourquoi cette scène que j’avais tellement envie d’écrire hier me semble-t-elle soudain demander un effort considérable ?
Pourquoi est-ce que je trouve tout à coup passionnant de ranger un dossier qui attend depuis trois mois ?
Peut-être simplement parce qu’une passion reste une activité.
Et qu’aucune activité ne procure exactement le même enthousiasme chaque jour.
On peut aimer faire du sport et ne pas avoir envie d’en faire un matin. Adorer cuisiner et préférer un repas vite préparé certains soirs. Aimer son travail et attendre quand même le week-end.
Écrire n’échappe pas à cette règle.
Le problème commence lorsqu’on interprète une absence momentanée d’envie comme la preuve que quelque chose ne va plus.
Et non, ce n’est pas toujours le syndrome de la page blanche
Je peux parfaitement savoir ce qui doit se passer ensuite.
La scène est prévue.
Les personnages sont là.
Je sais même parfois exactement ce que je veux obtenir.
Et pourtant…
Rien.
Enfin, si.
Une envie soudaine de faire autre chose.
N’importe quoi, parfois.
C’est assez vexant pour l’histoire qui attend.
Mais la panne d’inspiration et le manque d’envie ne sont pas la même chose.
Dans un cas, je ne sais pas quoi écrire.
Dans l’autre, je sais très bien quoi écrire et je préférerais quand même aller nettoyer la cafetière.
Ce n’est donc pas toujours une idée qu’il faut retrouver.
Parfois, c’est simplement l’élan.
Il y a des scènes que l’on repousse
Toutes les parties d’un livre ne s’écrivent pas avec la même facilité.
Il y a les scènes que l’on attend depuis cinquante pages.
Celles qu’on voit parfaitement dans sa tête.
Celles pour lesquelles on écrit presque trop vite parce qu’on veut enfin les voir exister.
Et puis il y a les autres.
La transition nécessaire.
Le passage compliqué.
La scène dont on sait qu’elle ne fonctionne pas encore mais dont on ignore pourquoi.
Le chapitre qui demande beaucoup de concentration.
Ou celui qui nous oblige à entrer dans une émotion que nous n’avons pas spécialement envie de fréquenter ce jour-là.
Alors on repousse.
On se raconte parfois qu’on attend l’inspiration.
Elle a bon dos, l’inspiration.
Parce qu’au fond, on sait très bien qu’elle n’est pas toujours responsable.
Parfois, le problème est ailleurs
Il m’arrive aussi de ne pas avoir envie d’écrire parce que quelque chose bloque dans le texte.
Et ça, c’est intéressant.
Une scène me résiste.
Je ralentis.
Je commence à trouver toutes les raisons possibles pour ne pas m’y remettre.
Au lieu de conclure immédiatement que je suis paresseuse ou démotivée, il peut être utile de regarder ce qui se passe.
Est-ce que cette scène m’ennuie ?
Est-ce qu’elle est réellement nécessaire ?
Est-ce que le personnage agit d’une façon qui ne lui ressemble pas ?
Est-ce que j’essaie de forcer l’histoire dans une direction qui ne fonctionne plus ?
Parfois, le manque d’envie n’est pas un problème de motivation.
C’est le manuscrit qui essaie de me dire qu’il y a quelque chose à revoir.
Et malheureusement, il ne fournit pas toujours la solution avec.
Ce serait beaucoup trop pratique.
Faut-il se forcer ?
Voilà la question délicate.
Il existe deux grands discours autour de l’écriture.
Le premier dit qu’il faut écrire tous les jours, quoi qu’il arrive. S’asseoir. Produire. Être discipliné.
Le second dit qu’il faut respecter son inspiration, ne jamais forcer et attendre que les mots viennent naturellement.
Je me méfie un peu des règles universelles.
Parce que nous n’écrivons pas tous de la même manière.
Et surtout, toutes les journées sans envie ne se ressemblent pas.
Parfois, je sais que si je commence, l’envie viendra.
Il suffit d’ouvrir le texte.
De relire les dernières lignes.
D’écrire une première phrase un peu bancale.
Puis une deuxième.
Et vingt minutes plus tard, je suis dedans.
Dans ce cas, me pousser légèrement était probablement une bonne idée.
Mais il existe aussi des jours où chaque phrase ressemble à une punition.
Et là, continuer uniquement pour pouvoir dire « j’ai écrit aujourd’hui » n’apporte pas forcément grand-chose.
La discipline est utile.
La capacité à reconnaître qu’on a besoin de s’arrêter l’est aussi.
Écrire, ce n’est pas uniquement taper des mots
C’est probablement quelque chose que j’ai appris avec le temps.
Une journée sans nouvelles pages n’est pas forcément une journée où rien n’a avancé.
Une histoire continue parfois à travailler lorsque l’ordinateur est fermé.
Je peux réfléchir à une scène en marchant.
Trouver une solution en faisant complètement autre chose.
Observer un lieu.
Noter une phrase.
Repenser à un personnage.
Supprimer mentalement une idée qui ne fonctionne plus.
Ou simplement laisser le texte tranquille.
Nous avons tendance à mesurer l’écriture en nombre de mots ou de pages.
C’est logique. C’est ce qui se voit.
Mais une partie du travail se passe ailleurs.
Et parfois, ne pas écrire pendant quelques heures permet justement de savoir quoi écrire ensuite.
Attention quand même à la merveilleuse excuse du « je laisse mûrir »
Parce qu’évidemment, il y a un piège.
Si je peux considérer que réfléchir à mon livre sous la douche fait partie du processus d’écriture, les possibilités deviennent soudain infinies.
Je peux très facilement expliquer que je ne procrastine absolument pas.
Je laisse mûrir.
Depuis trois semaines.
Avec beaucoup de sérieux.
Il arrive donc un moment où il faut distinguer le repos nécessaire de l’évitement très bien déguisé.
Et généralement, on connaît assez bien la différence.
Lorsque je pense régulièrement à mon texte et que j’ai envie d’y revenir mais que je suis fatiguée, j’ai probablement besoin d’une pause.
Lorsque je trouve quinze occupations différentes précisément au moment où je devrais reprendre une scène qui me pose problème…
Bon.
Le diagnostic devient légèrement plus facile.
L’inspiration aime bien nous trouver occupés
C’est d’ailleurs assez mal élevé.
On peut rester une heure devant un écran sans trouver la bonne phrase.
Puis elle arrive lorsqu’on est sous la douche.
Dans un magasin.
Au moment de s’endormir.
Ou à un endroit où prendre des notes est particulièrement peu pratique.
Évidemment.
C’est peut-être aussi pour cela que vouloir absolument provoquer l’écriture à une heure précise ne fonctionne pas toujours.
La créativité ne se commande pas entièrement.
Mais elle peut être accueillie.
Avoir de quoi noter une idée.
Accepter qu’un problème puisse se résoudre loin du clavier.
Puis revenir au texte lorsqu’on tient enfin quelque chose.
L’écriture demande donc un drôle de mélange.
De la discipline pour revenir.
Et suffisamment de liberté pour partir parfois.
Et si l’envie ne revient pas ?
Une journée, ce n’est rien.
Quelques jours non plus.
Mais lorsqu’un projet que l’on aimait devient durablement quelque chose que l’on évite, la question mérite peut-être d’être posée.
Est-ce que cette histoire m’intéresse encore ?
Est-ce que je me suis enfermée dans une direction qui ne me plaît plus ?
Est-ce que je suis simplement fatiguée ?
Est-ce que je me mets trop de pression ?
Est-ce que j’essaie d’écrire comme je pense qu’une autrice « devrait » écrire plutôt que comme j’aime réellement travailler ?
Il n’y a rien de dramatique à remettre en question sa manière de faire.
Un projet peut changer.
Un rythme aussi.
Et parfois, retrouver l’envie nécessite moins de se forcer que de comprendre pourquoi elle a disparu.
Alors, qu’est-ce que je fais quand je n’ai pas envie d’écrire ?
Je commence généralement par éviter d’en faire une catastrophe.
Je n’ai pas perdu ma capacité à écrire.
Mon histoire ne va pas s’autodétruire pendant la nuit.
Et je ne dois pas rendre ma carte officielle d’autrice avant minuit.
Je peux essayer quelques lignes.
Si quelque chose démarre, tant mieux.
Sinon, je peux travailler autrement, réfléchir, noter, relire ou simplement faire autre chose.
Mais je garde une règle importante :
je reviens.
Pas forcément dans une heure.
Pas nécessairement le lendemain matin à six heures avec une discipline militaire.
Mais je reviens au texte.
Parce qu’au fond, c’est peut-être ça qui fait la différence.
Pas écrire avec passion chaque jour.
Pas attendre d’être traversée par une inspiration extraordinaire.
Simplement continuer à revenir vers cette histoire jusqu’à ce qu’elle soit terminée.
L’envie n’est pas toujours le moteur
Certains jours, elle l’est.
Et ces jours-là sont merveilleux.
Les mots arrivent, les scènes s’enchaînent et on se demande pourquoi écrire nous paraît parfois difficile.
Puis il y aura probablement un autre jour où une seule page demandera beaucoup plus d’efforts.
Ça fait partie du jeu.
J’aime écrire.
Énormément.
Mais aimer écrire ne signifie pas aimer chaque minute passée à écrire.
Et finalement, je trouve cette idée plutôt rassurante.
Parce qu’elle enlève à la création cette obligation d’être constamment magique.
Parfois, écrire est un élan.
Parfois, c’est du travail.
Et parfois, c’est fermer l’ordinateur, boire son café et accepter qu’on reviendra demain.
L’essentiel, c’est peut-être simplement de ne pas oublier de revenir.
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Le jeudi, je vous emmène dans les coulisses de ma vie d’autrice. Pas uniquement dans les moments où les idées arrivent toutes seules, mais aussi dans ceux où écrire demande un peu plus de négociation avec soi-même.
Parce qu’entre l’idée d’un livre et le livre que vous tenez un jour entre vos mains, il y a de l’inspiration, bien sûr.
Mais il y a surtout beaucoup de retours devant le clavier.
Même les jours où la cafetière semblait soudain beaucoup plus intéressante.
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