J’ai une théorie.
Quelque part dans le monde, il existe probablement un homme de deux mètres, tatoué et piercé jusqu’aux oreilles, qui ne lit que des thrillers particulièrement sanglants…
et qui écrit en secret de merveilleuses romances de Noël.
Avec un petit village.
Une librairie.
De la neige.
Et probablement un veuf très séduisant qui possède un chien.
Je veux rencontrer cet homme. (Qui ? Le veuf ou l’auteur ? 😂😂😂)
Parce qu’on suppose assez facilement que ce qu’un auteur écrit ressemble forcément à ce qu’il aime lire.
Tu dévores des polars ?
Tu vas écrire des polars.
Tu ne jures que par la fantasy ?
Bienvenue chez les dragons.
Tu lis de la romance ?
Quelqu’un finira forcément torse nu sous ta plume.
Ça paraît logique.
Sauf que notre cerveau a parfois une autre idée.
Et comme d’habitude, il ne nous demande absolument pas notre avis.
J’aime lire ça. Donc je saurai l’écrire.
Ah.
C’est mignon.
Lire énormément dans un genre donne évidemment des repères. On connaît ses codes, son rythme, ce qu’on aime y trouver et probablement aussi tout ce qui nous fait lever les yeux au ciel.
Mais aimer quelque chose et savoir le fabriquer sont deux activités très différentes.
Je peux adorer les grands numéros de contorsionnistes.
Personne ne devrait en déduire que je peux mettre ma jambe derrière ma tête.
Et si quelqu’un souhaite vérifier, qu’il prévienne les pompiers avant.
Pour l’écriture, c’est pareil.
On peut connaître parfaitement la sensation qu’un livre nous procure sans savoir encore comment la provoquer chez quelqu’un d’autre.
Et parfois, le plus surprenant arrive quand on essaye d’écrire complètement autre chose.
On se découvre une facilité qu’on n’avait jamais soupçonnée.
Une voix.
Un rythme.
Une manière de raconter qui paraît soudain beaucoup plus naturelle.
Et là commence un léger problème.
Parce que ce n’était pas prévu.
Pardon, je suis douée pour QUOI ?
Imaginez passer des années à vous rêver grande autrice de thrillers.
Vous avez tout.
Les crimes.
Les enquêteurs.
Les nuits pluvieuses.
Le regard légèrement inquiétant qui permet de dire « je travaille » quand vous cherchez comment faire disparaître un corps sur Internet.
Puis un jour, presque pour rire, vous écrivez une histoire d’amour.
Et ça coule.
Les dialogues arrivent.
Les personnages fonctionnent.
Les émotions tombent juste.
Quelqu’un lit et vous dit :
— Tu devrais vraiment écrire de la romance.
…
Retire immédiatement ce que tu viens de dire.
Ce n’est pas forcément qu’on s’est trompé pendant des années.
C’est peut-être simplement qu’on vient de découvrir une partie de notre écriture qu’on ne connaissait pas encore.
L’auteur qu’on imaginait devenir
Je trouve qu’on se fabrique assez facilement une image de l’auteur qu’on voudrait être.
On lit certains livres en pensant :
Putain, j’aimerais écrire ça.
Pas forcément cette histoire.
Mais provoquer ça.
Cette tension.
Cette émotion.
Cette impossibilité de poser le livre alors qu’il est deux heures du matin et que, demain, quelqu’un va encore prétendre que dormir est important.
Alors forcément, lorsqu’on commence à écrire, on peut avoir envie d’aller dans cette direction.
Et parfois ça fonctionne.
Parfois pas.
Parce qu’entre « j’adore ce qu’il fait » et « c’est comme ça que j’écris », il peut y avoir un sacré fossé.
Et je crois que le piège serait de vouloir absolument le franchir.
De forcer sa façon d’écrire pour qu’elle ressemble à l’auteur qu’on avait imaginé devenir.
Alors que pendant ce temps-là, notre propre voix est peut-être juste à côté en train de nous regarder faire.
Probablement avec des cacahuètes.
Merde.
Gérard est encore là.
Et si je n’entrais dans aucune case ?
Il y a aussi cette envie très humaine de savoir ce qu’on est.
— Tu écris quoi ?
Question parfaitement innocente.
Et parfois début d’un interrogatoire intérieur particulièrement chiant.
Parce qu’on aimerait pouvoir répondre proprement.
Je suis autrice de thrillers.
Je suis autrice de romances.
Je suis autrice de fantasy.
Très bien.
Étiquette collée.
Rayon trouvé.
Merci, au revoir.
Sauf qu’on peut aimer écrire plusieurs choses.
On peut même découvrir que ce qui nous plaît dans un genre n’est pas exactement le genre lui-même.
Peut-être que ce qu’on aime, c’est créer de la tension.
Ou faire rire au pire moment.
Ou observer ce qui se passe dans la tête des gens quand tout commence à partir en couille.
Et ça, on peut l’emmener dans des histoires très différentes.
Finalement, ce qui nous ressemble le plus n’est peut-être pas écrit sur la couverture.
C’est la façon dont on raconte ce qu’il y a derrière.
Je peux changer de vêtements
L’habit ne fait pas l’auteur.
Je peux enfiler un thriller aujourd’hui et essayer autre chose demain.
Je peux adorer lire un genre sans jamais avoir envie de l’écrire.
Je peux tenter celui que je pensais détester et découvrir que, finalement, je m’y sens étrangement bien.
Ça ne retire rien à ce que j’étais avant.
Ça ne m’oblige pas non plus à décider immédiatement ce que je serai pendant les vingt prochaines années.
Parce qu’au fond, on parle beaucoup de trouver sa voix comme si elle était cachée quelque part et qu’un beau matin on allait ouvrir un placard :
AH ! LA VOILÀ.
Non.
Je crois qu’on la découvre surtout en écrivant.
En essayant.
En se plantant parfois.
Et en se surprenant.
Alors si quelque part un grand tatoué et piercé est actuellement en train d’écrire la déclaration d’amour la plus bouleversante de l’histoire de la romance de Noël…
continue, mon gars.
Je crois que tu tiens quelque chose.
Et si le veuf séduisant avec son chien existe vraiment…
Bon.
Là, on s’éloigne vraiment du sujet et mon mari va déposer une réclamation… 😂😂😂