On aimerait pouvoir dire qu’on se fiche complètement de ce que pensent les autres.
Qu’on fait nos choix sans jamais se demander ce qu’ils vont en penser. Qu’on porte ce qu’on aime, qu’on dit ce qu’on pense et qu’on prend nos décisions sans chercher l’approbation de personne.
Ce serait pratique.
Mais soyons réalistes : le regard des autres nous touche presque tous, à des degrés différents.
Un compliment peut nous faire plaisir. Une critique peut rester dans notre tête beaucoup plus longtemps qu’elle ne le devrait. Une remarque lancée presque machinalement peut suffire à nous faire douter d’un choix qui nous semblait pourtant évident quelques minutes auparavant.
Alors faut-il vraiment considérer le regard des autres comme un ennemi ?
Peut-être pas.
Le problème commence plutôt lorsqu’on lui donne davantage de pouvoir qu’à notre propre regard.
Nous apprenons très tôt à nous regarder à travers les autres
Bien avant de savoir réellement qui nous sommes, nous découvrons ce que les autres pensent de nous.
On nous trouve sage, timide, difficile, drôle, trop sensible, pas assez sociable, trop grosse, trop maigre, brillante, paresseuse, courageuse ou incapable. Certaines de ces étiquettes disparaissent avec le temps. D’autres restent étrangement bien accrochées.
Et à force d’entendre certaines choses, nous pouvons finir par les intégrer à notre propre définition de nous-mêmes.
Quelqu’un nous a dit que nous n’étions pas faits pour quelque chose ? Peut-être qu’on hésitera davantage à essayer. On s’est moqué d’une tenue, d’une passion ou d’une façon de parler ? Peut-être qu’on commencera à les cacher.
Ce n’est pas forcément spectaculaire. Le regard des autres ne nous empêche pas toujours brutalement de vivre.
Parfois, il nous apprend simplement à nous faire un peu plus petits.
Et si personne ne regardait ?
C’est une question intéressante à se poser.
Si personne ne pouvait commenter tes choix, qu’est-ce que tu ferais différemment ?
Est-ce que tu porterais les mêmes vêtements ? Est-ce que tu exercerais le même métier ? Est-ce que tu montrerais davantage certaines facettes de ta personnalité ? Est-ce que tu oserais commencer ce projet que tu repousses depuis des mois ?
Peut-être que rien ne changerait.
Mais peut-être aussi que certaines réponses seraient assez inconfortables.
Parce qu’on découvre parfois que ce qu’on appelait « mon choix » était en réalité un compromis entre ce qu’on voulait et ce qu’on pensait acceptable aux yeux des autres.
Nous voulons être libres… mais aussi être aimés
C’est là que les choses deviennent plus compliquées.
Nous avons besoin des autres. Nous avons envie d’être aimés, acceptés, respectés et compris. Et parfois, la peur de perdre tout cela pèse beaucoup plus lourd dans nos décisions que nous voulons bien l’admettre.
Alors on s’adapte.
On évite certaines paroles. On arrondit certains angles. On garde une décision pour soi parce qu’on sait déjà qu’elle ne plaira pas. On devient parfois très doué pour sentir ce que les autres attendent de nous.
Le problème n’est pas de faire des compromis. Toute relation humaine en demande.
Le problème apparaît lorsqu’à force de vouloir être aimé, on finit par présenter aux autres une version de nous conçue spécialement pour ne déranger personne.
Parce qu’être aimé pour une personne que nous nous épuisons à jouer n’est peut-être pas exactement ce que nous recherchions.
Le regard des autres peut aussi nous être utile
Se libérer du regard des autres ne signifie pas devenir sourd à tout ce qu’ils ont à nous dire.
Une personne qui nous connaît bien peut voir quelque chose que nous refusons de regarder. Une critique peut être juste. Un conseil peut nous éviter une erreur. Un regard extérieur peut parfois nous aider à prendre du recul.
La difficulté consiste plutôt à choisir à qui nous accordons du crédit.
Entre écouter un avis et lui remettre les clés de notre vie, il y a quand même une sacrée différence.
Tout le monde peut avoir une opinion sur nos choix.
Tout le monde n’a pas besoin d’avoir une voix dans nos décisions.
Tout le monde aura toujours quelque chose à dire
C’est probablement la mauvaise nouvelle.
Tu peux faire quelque chose : quelqu’un critiquera. Tu peux ne pas le faire : quelqu’un critiquera aussi.
Tu peux parler trop fort ou être trop discret. Être ambitieux ou manquer d’ambition. Prendre soin de toi ou être trop centré sur toi-même. Travailler beaucoup ou pas assez.
Et parfois, deux personnes te reprocheront exactement l’inverse.
C’est là qu’on commence à comprendre quelque chose d’assez libérateur :
Il n’existe probablement aucune version de toi qui conviendra à tout le monde.
Même en faisant énormément d’efforts. Même en essayant d’être gentil, raisonnable, discret et parfaitement acceptable, il y aura toujours quelqu’un pour trouver quelque chose à redire.
Alors autant éviter de construire toute sa vie autour d’un objectif impossible.
La critique parle-t-elle toujours de nous ?
Pas forcément.
Une personne peut critiquer un choix parce qu’elle ne le comprend pas. Parce qu’elle n’aurait jamais osé le faire. Parce qu’il remet en question ses propres choix. Parce qu’elle projette ses peurs, son expérience ou ses valeurs sur notre vie.
Mais attention à l’excès inverse.
Toutes les critiques ne viennent pas non plus de personnes jalouses qui seraient secrètement fascinées par notre incroyable existence.
Parfois, quelqu’un nous fait simplement une remarque pertinente.
La difficulté consiste donc à faire le tri.
Est-ce que cette personne connaît réellement la situation ? Son avis compte-t-il pour moi ? Est-ce que sa remarque m’aide à réfléchir ou est-ce qu’elle me pousse seulement à avoir honte ? Et surtout : suis-je en train de modifier quelque chose qui me convient uniquement pour éviter son jugement ?
Toutes les opinions ne méritent pas la même place.
Le pire regard est parfois celui qu’on imagine
Il y a les critiques que nous recevons réellement.
Et puis il y a toutes celles que nous anticipons.
« Ils vont penser que… »
« On va sûrement me trouver… »
« Qu’est-ce qu’ils vont dire si… »
Personne n’a encore rien dit. Mais dans notre tête, le procès a déjà commencé.
Et ce regard imaginaire peut devenir encore plus puissant que le véritable regard des autres. Il peut nous empêcher de publier quelque chose, de prendre la parole, de changer de direction, d’essayer, de nous montrer ou simplement d’assumer ce que nous aimons.
Nous nous censurons parfois pour éviter une critique qui n’existera peut-être jamais.
Et celle-là, il serait dommage de lui sacrifier trop de choses.
Être soi, mais quelle version de soi ?
On parle beaucoup d’authenticité.
« Sois toi-même. »
Très bien.
Encore faut-il savoir qui est ce fameux « soi-même ».
Parce qu’à force de nous adapter, de vouloir être aimés, de répondre aux attentes ou d’éviter les critiques, certaines frontières peuvent devenir floues.
Est-ce que j’aime réellement cela ou est-ce que j’ai appris à l’aimer ?
Est-ce que je veux vraiment cette vie ou est-ce qu’elle correspond simplement à ce qu’on attendait de moi ?
Est-ce que cette décision me ressemble encore ?
Être authentique ne signifie probablement pas dire tout ce qu’on pense, faire uniquement ce qu’on veut et ne tenir compte de personne.
C’est peut-être simplement réussir à reconnaître ce qui nous appartient vraiment au milieu de tout ce que les autres ont déposé sur nous.
Et quand il faut se reconstruire ?
Le regard des autres peut prendre une place encore plus étrange lorsqu’on traverse une période de changement ou de reconstruction.
Parce qu’on ne sait pas toujours immédiatement qui l’on devient.
Certaines choses qui nous définissaient auparavant ne nous correspondent plus. Des relations changent. Des envies apparaissent. Des limites deviennent nécessaires. Et parfois, notre entourage préférerait retrouver la personne que nous étions avant.
Celle qu’il connaissait.
Celle dont les réactions étaient prévisibles.
Celle qui disait peut-être plus facilement oui.
Alors une nouvelle question apparaît : est-ce que je me reconstruis pour devenir la personne que je veux être, ou pour redevenir celle que les autres reconnaissent ?
Se reconstruire ne consiste pas forcément à retrouver notre ancienne version.
Cela peut aussi vouloir dire découvrir une version de nous qui n’avait encore jamais eu la place d’exister.
Et forcément, elle ne plaira peut-être pas à tout le monde.
Alors, faut-il apprendre à s’en foutre ?
Je ne crois pas.
Ou du moins, pas complètement.
L’objectif n’est peut-être pas de devenir totalement indifférent au regard des autres. Nous sommes humains. Certaines remarques continueront à nous toucher et certaines personnes auront toujours une importance particulière pour nous.
Mais nous pouvons apprendre à remettre les choses à leur place.
Écouter sans forcément obéir. Réfléchir sans immédiatement douter de nous. Accepter qu’une personne puisse ne pas comprendre notre choix sans que cela signifie que ce choix est mauvais.
Et surtout, arrêter de demander silencieusement la permission d’être nous-mêmes à des personnes qui ne vivront jamais notre vie à notre place.
Une question pour finir
La prochaine fois que tu hésiteras à faire quelque chose à cause de ce que les autres pourraient penser, essaie peut-être de te demander :
« Si personne ne pouvait me juger, est-ce que je ferais le même choix ? »
La réponse ne signifie pas forcément qu’il faut tout envoyer promener et faire exactement l’inverse de ce qu’on attend de toi.
Mais elle peut révéler quelque chose.
Une envie étouffée. Une peur. Une limite que tu t’imposes. Une décision que tu prends davantage pour rassurer les autres que pour te respecter.
Le regard des autres n’est donc peut-être pas ton ennemi.
Il le devient lorsqu’il finit par parler plus fort que toi.
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Dans Parfaitement Imparfaites, je m’intéresse justement à ces mécanismes qui influencent nos choix sans que nous nous en rendions toujours compte.
Chaque thème est suivi d’un atelier avec des questions auxquelles répondre directement, puis de pistes de réflexion pour aller plus loin. Pas pour te dire ce que tu devrais penser, mais pour te permettre de regarder ce que toi, tu en penses réellement.
Parce qu’entre savoir que le regard des autres nous influence et découvrir où il influence notre propre vie, il y a parfois quelques questions à se poser.
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