Il existe, dans presque toutes les maisons, un endroit qui échappe aux lois de la logique, de l'organisation et, parfois, de la physique.
Le tiroir à bazar.
Celui qu'on ouvre avec une certaine appréhension, parce qu'on ne sait jamais si une paire de ciseaux va surgir, si quelque chose va se coincer ou si l'ensemble du contenu va décider de se répandre sur le carrelage.
On y trouve de tout. Des objets parfaitement identifiables, d'autres dont on ignore totalement la fonction, et quelques spécimens qui mériteraient probablement une expertise scientifique.
Chez moi, je suis persuadée qu'il existe au moins une clé dont personne ne connaît l'origine. Elle n'ouvre aucune porte connue, mais elle bénéficie malgré tout d'une protection exceptionnelle.
Pourquoi ?
Parce qu'on ne sait jamais.
Ah, cette phrase.
Quatre petits mots capables de transformer n'importe quel objet inutile en patrimoine familial.
Et le plus fascinant, c'est que cette logique ne s'arrête pas à nos tiroirs. On la retrouve un peu partout dans notre vie, parfois là où on ne l'attend pas.
Mais commençons par celui de la cuisine. Il mérite qu'on s'occupe de son cas.
Le musée national du « ça peut servir »
Je suis convaincue que les tiroirs à bazar possèdent leur propre écosystème. On y dépose un objet, puis un autre, et quelques mois plus tard, on découvre une collection dont on serait incapable d'expliquer la constitution.
Il y a toujours ce câble qui ne correspond plus à aucun appareil de la maison. Pourtant, impossible de s'en séparer. Peut-être appartient-il à quelque chose qu'on possède encore. Peut-être qu'un jour, on retrouvera précisément l'appareil qui en a besoin.
Ou peut-être qu'il accompagne simplement le chargeur d'un téléphone disparu depuis 2012.
Dans le doute, on garde.
Et c'est là que notre cerveau devient particulièrement ingénieux. Il ne nous demande pas si l'objet nous est utile aujourd'hui. Il imagine une situation future dans laquelle nous pourrions désespérément en avoir besoin.
Une situation improbable, certes, mais pas totalement impossible.
Alors on conserve.
Le plus drôle, c'est qu'on ne prend même pas toujours la décision de garder. On décide surtout de ne pas décider de jeter.
On ouvre le tiroir, on y glisse le fameux objet et on referme.
Affaire réglée.
Enfin, affaire déplacée.
Parce que le problème n'a pas disparu. Il est simplement devenu invisible, ce qui, pour notre cerveau, semble constituer une solution parfaitement acceptable.
Et si on y réfléchit, nous faisons parfois exactement la même chose avec des sujets autrement plus importants qu'un câble USB.
Nos petits tiroirs invisibles
Une conversation qu'on devrait avoir, une décision qu'on repousse depuis des semaines, une situation qu'on sait devoir régler mais qu'on préfère ne pas regarder de trop près…
Tout cela finit quelque part.
Pas dans un meuble, évidemment, mais dans un coin de notre tête auquel nous avons attribué une étiquette particulièrement pratique :
« Je verrai plus tard. »
Et plus tard possède une qualité remarquable : il ne figure sur aucun calendrier.
On peut donc y ranger absolument tout sans jamais risquer de manquer de place.
Sur le moment, c'est confortable. On n'a pas à choisir, pas à trancher, pas à affronter ce qui nous dérange. On continue notre journée en se disant qu'on s'en occupera quand les circonstances seront meilleures.
Parfois, c'est même nécessaire. Tout ne peut pas être réglé immédiatement, et certaines décisions demandent du temps.
Mais il arrive aussi que ce délai ne serve plus à réfléchir. Il serve simplement à éviter.
On le sait, quelque part. On sent bien que le sujet revient régulièrement nous titiller, mais on trouve toujours une excellente raison de ne pas ouvrir le tiroir.
Jusqu'au jour où il déborde.
Et là, nous sommes les premières surprises.
« Mais comment j'en suis arrivée là ? »
Probablement de la même manière que pour la cuisine.
Un petit truc après l'autre.
Ce qu'on garde parce que ça a compté
Attention, je ne suis pas en train de vous expliquer qu'il faudrait tout jeter, vivre avec trois assiettes et considérer le moindre souvenir comme une menace pour notre équilibre.
Je serais d'ailleurs bien mal placée pour donner ce genre de conseils.
Il y a des objets auxquels on tient pour des raisons qui n'ont rien à voir avec leur utilité. Une vieille photographie peut nous ramener instantanément à une journée heureuse. Un dessin d'enfant peut avoir davantage de valeur qu'un tableau hors de prix. Et certaines choses, même abîmées, continuent de nous faire sourire simplement parce qu'elles ont une histoire.
Je trouve ça plutôt beau.
Mais je me demande parfois à quel moment nous cessons de garder un objet par affection pour commencer à le conserver par culpabilité.
Prenez cette tasse ébréchée qu'on n'utilise plus depuis des années. Elle ne nous plaît pas particulièrement, elle prend de la place, mais c'était un cadeau. Alors on la garde, parce que s'en séparer donnerait l'impression de manquer de reconnaissance envers la personne qui nous l'a offerte.
Comme si le souvenir, l'affection ou l'intention étaient enfermés dans la porcelaine.
Pourtant, jeter une tasse n'efface pas un geste tendre. Pas plus que conserver un objet ne garantit qu'on continuera à penser à la personne qui nous l'a donné.
Bien sûr, si votre grand-mère vous a offert un vase absolument épouvantable et qu'elle vient déjeuner dimanche, je vous laisse gérer la diplomatie familiale.
Je tiens à préserver la paix des ménages.
Mais derrière cette histoire de tasse se cache quelque chose d'intéressant : nous accordons parfois une place permanente à des choses uniquement parce qu'elles ont eu de l'importance autrefois.
Et ce raisonnement dépasse largement le contenu de nos placards.
Le poids du « au cas où »
Il y a une différence entre conserver quelque chose qui compte encore pour nous et garder quelque chose parce qu'on n'ose pas envisager qu'il ne nous serve plus.
Cette différence est parfois difficile à reconnaître.
On peut rester attachée à une habitude parce qu'elle nous a longtemps rassurée. Continuer un projet qui ne nous enthousiasme plus parce qu'on y a consacré énormément de temps. Ou s'accrocher à une ancienne ambition simplement parce qu'on a du mal à imaginer qu'elle ne corresponde plus à la personne qu'on est devenue.
On se raconte alors qu'il serait dommage de tout abandonner.
Après tout, on a tellement investi.
Du temps, de l'énergie, des efforts, parfois même une bonne partie de nos espoirs.
Alors on continue, presque par fidélité envers notre ancienne version.
Et je trouve cette idée assez troublante.
Parce que ce qui nous a fait du bien hier n'est pas forcément ce qui nous convient aujourd'hui. Ce qui nous a permis d'avancer à une époque peut très bien ne plus avoir la même place quelques années plus tard.
Cela ne signifie pas qu'on s'est trompée.
Une expérience peut avoir été précieuse sans devoir durer éternellement. Un projet peut nous avoir appris énormément, même si nous décidons de ne pas le poursuivre. Une relation peut avoir compté sincèrement, sans que cela oblige à prétendre qu'elle nous apporte encore la même chose.
Le passé n'a pas besoin d'être renié pour que le présent puisse changer.
Et pourtant, nous sommes parfois capables de nous accrocher à des choses qui ne nous correspondent plus avec la même détermination que celle que nous mettons à conserver une clé mystérieuse.
Au cas où.
Toujours au cas où.
Quand garder finit par coûter plus cher que laisser partir
Ce qui me frappe, c'est qu'on parle beaucoup de ce qu'on risque de perdre en se séparant de quelque chose, mais assez peu de ce que cela nous coûte de continuer à le garder.
Un tiroir encombré, ce n'est pas dramatique. Au pire, on peste pendant trois minutes parce qu'on ne retrouve pas les piles neuves au milieu des piles mortes.
Mais dans notre quotidien, certaines accumulations prennent une autre dimension.
Une obligation acceptée par habitude peut finir par grignoter nos soirées. Un engagement qu'on n'ose plus remettre en question peut nous prendre une énergie considérable. Et cette image de nous-mêmes à laquelle on reste attachée peut devenir épuisante à entretenir, surtout quand elle ne ressemble plus vraiment à ce qu'on souhaite.
Le plus étrange, c'est qu'on peut s'habituer à cet encombrement.
On apprend à contourner ce qui gêne, à faire avec, à trouver des arrangements. Comme avec ce tiroir qu'on sait difficile à fermer mais qu'on continue d'utiliser en soulevant légèrement la poignée.
On finit même par oublier qu'il pourrait fonctionner autrement.
Jusqu'à ce qu'un jour, pour une raison quelconque, on décide enfin de regarder ce qu'il contient.
Et là, on réalise qu'une bonne partie de ce qu'on conservait n'avait plus aucune utilité depuis longtemps.
Pas forcément parce que ces choses étaient mauvaises.
Simplement parce qu'elles avaient terminé leur rôle.
Faire de la place sans effacer son histoire
Je crois que c'est ce qui rend le tri si compliqué.
On imagine facilement qu'en se séparant d'un objet, d'une habitude ou d'un ancien projet, on perd aussi quelque chose de ce qu'on a été.
Comme si notre histoire devait rester entièrement visible pour continuer d'exister.
Pourtant, nous n'avons pas besoin de conserver chaque preuve matérielle de notre passé pour reconnaître qu'il a compté.
Et nous n'avons pas davantage besoin de poursuivre indéfiniment tous les chemins que nous avons empruntés pour leur donner de la valeur.
On peut avoir aimé quelque chose et ne plus en avoir envie.
On peut avoir été heureuse dans une situation et reconnaître qu'elle ne nous rendrait plus heureuse aujourd'hui.
On peut même changer complètement de direction sans que cela transforme nos anciens choix en erreurs.
Ce qui a été juste à un moment de notre vie n'est pas obligé de le rester pour toujours.
Évidemment, il ne s'agit pas de tout envoyer promener au premier doute. Certaines choses méritent qu'on leur laisse du temps, qu'on les répare ou qu'on leur donne une nouvelle chance.
Mais d'autres restent simplement là parce qu'on n'a jamais pris le temps de se demander si on les voulait encore.
Et peut-être que le vrai tri commence précisément à cet endroit.
Pas avec un sac-poubelle.
Avec une question.
« Pourquoi est-ce que je garde ça ? »
Une question toute simple, mais qui peut devenir sacrément intéressante lorsqu'on prend le temps d'y répondre.
Et si le plus important était ce qu'on retrouve ?
Il y a un détail que j'aime beaucoup lorsqu'on finit par ranger un tiroir abandonné depuis des années.
On retrouve des choses.
Pas seulement les objets inutiles qu'on avait oubliés, mais parfois quelque chose qu'on cherchait depuis longtemps. Une photo, un petit mot, un souvenir qui nous fait sourire ou cet accessoire qu'on était persuadée d'avoir perdu.
Et soudain, on s'exclame :
« Ah ! Mais il était là ! »
Évidemment qu'il était là.
Entre un vieux câble et une clé Allen.
L'endroit le plus naturel du monde.
Je me demande si, dans notre vie, ce n'est pas parfois pareil.
À force de remplir nos journées de choses qu'on fait par habitude, par obligation ou simplement parce qu'on les a toujours faites, on finit par perdre de vue ce qui nous enthousiasme réellement.
Nos envies n'ont pas forcément disparu.
Elles sont parfois juste ensevelies sous tout le reste.
Alors faire un peu de place, ce n'est peut-être pas seulement renoncer à certaines choses.
C'est aussi retrouver du temps pour d'autres. Redécouvrir une envie oubliée, reprendre un projet qui nous ressemble davantage ou simplement apprécier de ne pas avoir à remplir chaque espace disponible.
Après tout, un tiroir vide n'est pas un tiroir raté.
C'est un tiroir dans lequel on peut enfin ranger quelque chose qu'on a vraiment choisi.
Et je trouve l'idée plutôt séduisante.
Bon. On le jette, ce truc ?
Nous y voilà.
Le moment de vérité.
Vous avez décidé de ranger votre tiroir à bazar. Vous avez fait preuve d'un courage admirable, affronté des trombones récalcitrants et découvert un nombre inquiétant de piles dont vous ignorez si elles fonctionnent encore.
Et maintenant, vous tenez entre vos doigts un petit objet en plastique.
Impossible de savoir à quoi il sert.
Vous ne reconnaissez ni sa forme ni sa provenance. Vous êtes même incapable de vous souvenir de l'avoir déjà vu.
Vous vous approchez de la poubelle.
Votre main hésite.
Et une petite voix murmure :
« Oui, mais si jamais… »
Non.
Pas cette fois.
Vous prenez votre courage à deux mains et vous le jetez.
Victoire.
Vous êtes officiellement une personne capable de prendre des décisions raisonnables.
Trois jours plus tard, quelqu'un entre dans la cuisine.
— Dis, tu n'aurais pas gardé le petit machin en plastique qui allait avec le truc ?
…
PUTAIN.
Le machin.
LE FAMEUX MACHIN.
Celui que vous avez jeté mardi après quinze ans de fidélité.
Et c'est précisément à cet instant que votre cerveau, ce grand traître, vous regarde avec une satisfaction insupportable.
« Tu vois. Je te l'avais dit. »
Alors oui, je continuerai probablement à conserver quelques objets absurdes. Je ne prétends pas être guérie de cette étrange affection pour les choses dont on ignore l'utilité.
Mais pour le reste, je vais peut-être essayer de faire un peu de place.
Pas forcément tout d'un coup. Pas forcément parfaitement. Simplement en apprenant à distinguer ce que je choisis réellement de garder de ce que je conserve parce que je n'ai jamais osé m'en séparer.
Parce qu'au fond, ce n'est pas tout ce qu'on garde qui nous encombre.
C'est parfois tout ce qu'on n'ose pas remettre en question.
…
Bon.
Maintenant, excusez-moi.
Je viens de retrouver une clé.
Aucune idée de ce qu'elle ouvre.
Mais celle-là, je vais la garder.
On ne sait jamais.