Depuis toujours, les grandes civilisations reposent sur quelques fondements essentiels.
La transmission.
La culture.
La connaissance.
…
Non, je déconne.
La bouffe.
Le cul.
Le pognon.
On peut mettre des costumes, construire des gratte-ciel, envoyer des fusées dans l’espace et organiser des colloques internationaux avec des badges autour du cou…
Grattez un peu.
Pas trop non plus.
Vous allez rapidement tomber sur l’un des trois.
Et très souvent sur plusieurs en même temps.
On gagne du pognon pour pouvoir bouffer. On invite quelqu’un à bouffer en espérant parfois finir au lit. On dépense du pognon pour séduire. On utilise le cul pour vendre des trucs qui n’ont strictement rien à voir avec le cul.
On célèbre avec de la bouffe, on console avec de la bouffe et on se dispute pour le pognon.
Et après tout ça, on prétend être une espèce guidée par la raison.
Bien sûr.
Nous sommes des êtres extrêmement sophistiqués
Prenons un rendez-vous amoureux.
Deux êtres humains parfaitement évolués décident de se rencontrer. Généralement, ils vont boire un verre ou manger.
Déjà, la bouffe est là.
Ensuite arrive ce petit moment merveilleux où quelqu’un pose discrètement la main vers l’addition.
Le pognon vient d’entrer dans la conversation.
Qui paye ? On partage ? J’invite ? Tu invites ? Est-ce que proposer de partager est poli ? Est-ce qu’accepter est impoli ? Est-ce que refuser de partager est encore plus impoli ?
Ce qui devait être un petit bout de papier posé sur une table devient soudain une négociation diplomatique.
Pendant ce temps-là, chacun essaye éventuellement de déterminer si la soirée se terminera par :
— Merci, c’était sympa.
ou par quelque chose nécessitant nettement moins de vêtements.
Et voilà.
En une soirée, nous avons réussi à réunir les trois piliers.
L’humanité peut rentrer chez elle, le travail est terminé.
Même quand on croit parler d’autre chose
Ce qui m’amuse, c’est la quantité d’énergie qu’on dépense pour rendre tout ça beaucoup plus sophistiqué.
On ne dit pas :
— J’aimerais avoir beaucoup de pognon.
Non. On parle de réussite, de carrière, de confort, de sécurité ou de liberté.
Et ce n’est pas faux.
Parce que l’argent n’est pas seulement de l’argent. Il peut représenter la possibilité de partir, de choisir, de se loger, de manger correctement, d’aider quelqu’un ou simplement de dormir sans se demander comment payer ce qui arrive demain.
Parfois, il permet aussi de ne pas avoir à demander.
Et tout à coup, « le pognon » est devenu beaucoup moins vulgaire.
Même chose avec la bouffe.
On pourrait parfaitement se contenter d’avaler les calories nécessaires au fonctionnement de la machine et passer à autre chose.
Mais non.
Nous avons décidé d’en faire des anniversaires, des repas de famille, des premiers rendez-vous, des retrouvailles, des traditions et des souvenirs. Il suffit parfois d’une odeur pour retourner vingt ans en arrière.
Un plat peut rappeler quelqu’un, une cuisine, une maison ou un dimanche midi.
Ou cette recette familiale que tout le monde prétend adorer alors que, objectivement, personne n’oserait la servir à des inconnus.
Mais c’est la nôtre.
Alors on en reprend.
Et le cul dans tout ça ?
Il allait très bien, merci.
On a même réussi l’exploit de le mettre absolument partout. Parfois là où il a une raison d’être.
Et parfois pour vendre une voiture.
Un parfum.
Un yaourt.
Une paire de chaussures.
Probablement un jour une tondeuse à gazon.
Parce que quelque part, quelqu’un dans une réunion marketing s’est forcément levé en disant :
— Il manque quelque chose.
Et quelqu’un d’autre a répondu :
— Mets une personne sexy à côté.
Problème réglé.
On pourrait croire que tout tourne autour du sexe, mais là encore, ce serait un peu facile.
Parce que derrière le cul, il y a aussi le désir, le plaisir, l’intimité et la séduction. Il y a le besoin de plaire, d’être choisi, d’aimer ou d’être aimé.
Ou parfois juste l’envie de passer un très bon moment sans transformer ça en dissertation philosophique.
Ça arrive aussi.
Et c’est peut-être ça qui rend nos trois piliers intéressants.
Pris séparément, ils peuvent sembler terriblement basiques.
Mais dès qu’un être humain met ses grosses pattes dessus, ça devient compliqué.
Donnez-nous trois besoins simples, on vous fabrique 4 000 problèmes
La nourriture pourrait simplement nous nourrir.
Mais nous avons inventé les régimes et les repas de fête, les restaurants étoilés et la culpabilité, les photos d’assiettes et les guerres familiales pour savoir qui fait la vraie recette du gratin dauphinois.
Le sexe pourrait être du sexe.
Nous y avons ajouté l’amour, les attentes, les complexes, les interdits, les fantasmes et la jalousie. Puis les performances, les non-dits et cette extraordinaire capacité à ne surtout pas dire clairement ce qu’on voudrait alors que ça faciliterait considérablement la réunion.
L’argent pourrait servir à échanger des biens et des services.
Nous en avons fait un symbole de réussite, de pouvoir, de sécurité, de liberté, parfois même de valeur personnelle.
Et ensuite nous regardons le bordel que nous avons créé en nous demandant :
« Mais pourquoi tout est si compliqué ? »
Aucune idée.
Vraiment.
Mystère absolu.
Et forcément, on en veut toujours un peu plus
C’est peut-être là que nos trois piliers ont un autre point commun.
Ils possèdent tous cette capacité étonnante à faire naître une nouvelle question juste après avoir obtenu la réponse.
On a mangé. Très bien. Mais est-ce que c’était bon ?
On a de quoi vivre. Mais est-ce qu’on en a assez pour être tranquille ?
On plaît. Mais est-ce que cette personne-là nous désire ?
Parce qu’en réalité, on ne cherche pas seulement à satisfaire un besoin.
On cherche aussi ce qu’il y a autour : du plaisir, de la sécurité, de la reconnaissance, du lien. Parfois du pouvoir.
Et parfois, soyons honnêtes, une deuxième part de gâteau.
Tout n’a pas besoin de cacher une blessure d’enfance.
Des fois, le gâteau est juste très bon.
Finalement, on n’est peut-être pas si compliqués
Enfin…
Si.
On est incroyablement chiants.
Parce qu’on a pris trois choses assez simples et qu’on a construit autour des règles, des tabous, des traditions, des industries entières, des fantasmes, des complexes, des rapports de pouvoir et probablement quelques millions de disputes.
Mais derrière les mots volontairement un peu vulgaires — la bouffe, le cul, le pognon — il y a finalement des choses beaucoup moins triviales.
Se nourrir, bien sûr, mais aussi se sentir en sécurité. Prendre du plaisir et créer du lien. Pouvoir choisir. Être désiré. Aimer. Partager.
Et peut-être que notre sophistication n’est pas d’avoir dépassé ces besoins.
C’est tout ce qu’on a construit autour.
Le magnifique, le ridicule, le tendre, le franchement merdique…
Et tout ce qui se trouve entre les deux.
Alors oui.
La transmission.
La culture.
La connaissance.
Tout ça est très important.
Mais si vous voulez vraiment réunir l’humanité…
mettez de la bouffe sur une table.
Si vous voulez qu’elle commence à se comparer…
parlez pognon.
Et si vous voulez foutre définitivement le bordel…
…
Non.
Vous savez très bien quel est le troisième. 😇😂