Cette phrase, normalement, on la dit à un enfant de six ans.
Il regarde son assiette.
Il regarde les épinards.
Il vous regarde.
Et son visage exprime très clairement :
« Je préférerais encore manger la table. »
Alors on sort l’argument universel :
— On ne dit pas qu’on n’aime pas tant qu’on n’a pas goûté.
Phrase parfaitement raisonnable.
Avec des épinards.
Beaucoup plus discutable dans certaines autres situations.
Je vous laisse trois secondes.
…
Voilà.
Maintenant qu’on a tous pensé à des choses différentes, on peut continuer. 😂
Goûte au moins une fois
J’ai longtemps trouvé cette phrase assez logique.
Comment savoir qu’on n’aime pas quelque chose qu’on n’a jamais essayé ?
On se fabrique pourtant très vite une opinion à partir de presque rien.
Une apparence.
Une odeur.
Un souvenir.
Quelqu’un qui nous a dit :
— C’est dégueulasse.
Très bien.
Merci pour cette étude scientifique particulièrement poussée.
Et parfois, essayer change réellement quelque chose.
On goûte.
On teste.
On découvre.
Et merde.
C’était bien.
C’est assez vexant.
Parce qu’il faut ensuite vivre avec le fait que cette chose qu’on refusait catégoriquement depuis quinze ans était peut-être parfaitement acceptable.
Voire qu’on l’adore.
Et évidemment, quelqu’un sera là pour dire :
— Je te l’avais dit.
Cette personne-là mérite qu’on lui retire immédiatement le plaisir de sa victoire.
— Non, finalement, j’aime pas.
Question de principe.
Mais pourquoi on refuse avant d’essayer ?
Parce que parfois, ce n’est même pas la chose qu’on refuse.
C’est ce qu’on imagine avec.
On s’imagine ridicule. Pas à notre place. Incapable de suivre.
On regarde les autres faire et on a déjà décidé qu’ils appartiennent à une catégorie dont nous ne faisons manifestement pas partie.
Alors on tranche :
— Ce n’est pas pour moi.
C’est pratique.
On vient de refuser avant même d’avoir eu l’occasion de se planter.
Et parfois, derrière « je n’aime pas », il y avait surtout :
« J’ai peur de ne pas savoir faire. »
Ou d’être regardée en train d’apprendre.
Ce qui n’est pas tout à fait la même chose.
On peut passer à côté de quelque chose qu’on aurait adoré simplement parce qu’on avait décidé à l’avance quel genre de personne on était.
Et puis un jour, pour une raison quelconque, on essaye.
Et parfois, ça donne simplement :
« Ah. »
Petit moment gênant.
Il va falloir mettre à jour le dossier.
Et puis parfois, on avait vraiment goûté
Et on n’avait pas aimé.
Du tout.
Fin de l’histoire.
Enfin…
Ce serait pratique.
Parce qu’il y a un autre détail particulièrement agaçant :
on change.
On peut avoir essayé une fois et s’être dit :
— Plus jamais.
Très bien.
Décision ferme.
Définitive.
Gravée dans le marbre.
Puis quelques années passent.
Les goûts changent.
Les envies aussi.
Et un jour, sans trop savoir comment, on se retrouve à se demander :
« Bon… et si je réessayais ? »
Et parfois, surprise.
C’est beaucoup mieux que dans notre souvenir.
Peut-être que ce n’était pas le bon moment.
Peut-être qu’on avait changé.
Peut-être que la première expérience était simplement mauvaise.
Peut-être aussi que cette fois, quelqu’un savait mieux s’y prendre.
…
Je parle toujours de nourriture.
Évidemment. 😇
Bon. Maintenant, on va quand même se calmer avec « il faut essayer »
Parce que j’en vois déjà certains arriver avec leurs petits souliers.
Non.
On n’est pas obligé de tout goûter.
Et c’est probablement là que cette jolie phrase éducative commence à montrer ses limites.
Il existe des choses dont je n’ai pas besoin de faire personnellement l’expérience pour savoir qu’elles ne me tentent pas.
Je n’ai jamais sauté d’un avion.
Je suis pourtant parfaitement capable de regarder quelqu’un ouvrir la porte à 4 000 mètres d’altitude et de penser :
« Non merci, finalement je vais rester là. »
Je n’ai pas besoin de sauter pour que mon refus soit homologué par une commission indépendante.
Et surtout, quand on quitte les goûts alimentaires pour entrer dans les choix personnels, le fameux :
— Mais essaye au moins…
peut rapidement devenir très chiant.
Parce que la curiosité est une possibilité, pas une obligation.
On peut encourager quelqu’un à découvrir quelque chose.
On peut lui raconter pourquoi nous, on adore.
On peut même lui dire qu’il pourrait être surpris.
Mais à un moment, son :
« Non, ça ne me tente pas. »
est une réponse complète.
Il n’a pas besoin de constituer un dossier en trois exemplaires expliquant pourquoi.
Et non, personne n’a à insister jusqu’à obtenir un oui sous prétexte que :
— Mais tu peux pas savoir, t’as jamais essayé.
Si la personne n’a pas envie, elle n’a pas envie.
Ça aussi, ça devrait être assez simple.
Alors, il faut goûter ou pas ?
Ça dépend.
Oui, je sais.
Magnifique conclusion.
Mais je crois qu’il y a une différence énorme entre :
« Je n’aime pas »
et
« Je n’ai pas envie. »
La première affirme quelque chose sur une expérience qu’on n’a peut-être jamais faite.
La seconde parle simplement de ce qu’on ressent maintenant.
Et peut-être que c’est ça que j’aime finalement dans cette vieille phrase.
Pas l’idée qu’il faudrait tout essayer.
Mais celle qu’on peut laisser une petite place au doute.
Je pense que je n’aimerais pas.
Ce n’est pas mon truc.
Ça ne me tente pas aujourd’hui.
Mais peut-être qu’un jour, j’aurai envie de goûter.
Et peut-être que j’adorerai.
Ou peut-être que je goûterai, ferai une magnifique grimace et pourrai enfin déclarer avec toute la légitimité nécessaire :
« Voilà. J’ai goûté. C’est dégueulasse. Foutez-moi la paix. »
Et ça aussi…
c’est une découverte. 😇