Il existe une expérience assez particulière lorsqu’on écrit un livre.
Passer des semaines ou des mois sur un texte. Le lire. Le relire. Le corriger. Le relire encore. Modifier une phrase. Remettre finalement la première version. Supprimer trois lignes. Les regretter. Les remettre.
Puis, un jour, décider que c’est terminé.
Le livre part vivre sa vie.
Et quelque temps plus tard, on l’ouvre de nouveau.
Très mauvaise idée.
Enfin… Pas toujours.
Parce que relire son propre livre peut provoquer plusieurs réactions successives.
« Tiens, j’aime toujours beaucoup ce passage. »
Puis : « Ah oui… ça, je l’aurais écrit différemment aujourd’hui. »
Et parfois : « Mais pourquoi personne ne m’a empêchée d’écrire cette phrase ? »
Bienvenue dans la relecture d’un livre déjà publié.
Avant la publication, on ne lit plus vraiment son livre
Lorsqu’on travaille longtemps sur un manuscrit, quelque chose d’étrange finit par se produire.
On connaît les phrases.
On connaît les scènes.
On sait ce que le personnage va répondre avant même d’avoir terminé la ligne.
À force de relire, on ne découvre plus le texte. On le vérifie.
Est-ce que cette phrase fonctionne ?
Est-ce qu’il reste une faute ?
Est-ce que ce passage est cohérent avec ce qui se passe cinquante pages plus loin ?
Est-ce que j’ai déjà utilisé ce mot trois fois dans le même paragraphe ?
Le plaisir de lecture laisse progressivement la place au travail.
Et lorsqu’on arrive enfin au bout des corrections, il y a un moment où il faut accepter quelque chose de particulièrement difficile :
arrêter de toucher au texte.
Parce qu’un livre pourrait probablement être corrigé éternellement.
Puis vient le moment où l’on ne peut plus rien changer
Le livre est publié.
Cette phrase qui nous faisait hésiter ?
Elle est dedans.
Ce passage qu’on a relu vingt fois ?
Dedans aussi.
Et soudain, une chose devient extrêmement tentante :
le rouvrir.
Juste pour regarder.
Évidemment.
On connaît tous la suite.
Quelques pages plus tard, le cerveau de l’autrice a repris son travail comme si personne ne lui avait annoncé que le livre était terminé.
« J’aurais pu enlever ce mot. »
« Cette phrase aurait été meilleure comme ça. »
« Pourquoi j’ai mis une virgule ici ? »
À cet instant précis, il faut peut-être refermer doucement le livre et s’éloigner.
Parce qu’entre-temps, on a changé
C’est probablement la partie la plus intéressante.
Lorsque je relis quelque chose que j’ai écrit plusieurs mois auparavant, je ne suis déjà plus exactement la personne qui l’a écrit.
J’ai continué à écrire.
J’ai appris.
J’ai essayé d’autres choses.
Mon style a évolué.
Certaines tournures que j’utilisais naturellement me plaisent moins. D’autres me surprennent agréablement.
Et forcément, je vois des choses que je ne voyais pas au moment de l’écriture.
C’est parfois frustrant.
Mais finalement, ce serait peut-être plus inquiétant si je relisais éternellement mes anciens textes en pensant :
« Absolument parfait. Je n’ai plus rien à apprendre. »
Voir ce qu’on ferait différemment aujourd’hui ne signifie pas forcément que ce qu’on a fait hier était mauvais.
Cela signifie aussi qu’on a avancé.
Et puis il y a les bonnes surprises
Parce que oui, elles existent.
Il arrive de relire une phrase et de penser :
« Ah… celle-là, je l’aime toujours. »
Ou même :
« C’est moi qui ai écrit ça ? »
Et pendant quelques secondes, l’autrice particulièrement douée pour repérer tout ce qu’elle modifierait aujourd’hui accepte enfin de reconnaître qu’elle avait peut-être fait deux ou trois choses correctement.
Ce sont de drôles de retrouvailles avec soi-même.
On retrouve une idée qu’on avait oubliée.
Une scène dont on ne se souvenait plus exactement.
Une phrase qui nous touche encore alors qu’on sait parfaitement comment elle a été construite.
Et là, la relecture devient presque agréable.
Presque.
N’exagérons rien.
Il y a aussi les passages auxquels on était très attaché
Ceux-là sont intéressants.
Au moment de l’écriture, certaines scènes nous semblent essentielles.
On les travaille énormément.
On cherche exactement la bonne émotion.
On imagine presque le lecteur s’arrêter, bouleversé, devant cette merveille littéraire.
Puis le livre sort.
Et personne ne nous parle de cette scène.
En revanche, un lecteur peut nous parler avec enthousiasme d’une petite phrase écrite presque naturellement, à laquelle nous n’avions accordé aucune importance particulière.
C’est là qu’on découvre quelque chose d’assez fascinant :
l’autrice et le lecteur ne lisent jamais exactement le même livre.
Moi, je connais tout ce qu’il y a derrière une scène.
Je sais combien de fois elle a été réécrite.
Je connais les passages supprimés.
Je sais pourquoi ce personnage dit précisément cette phrase.
Le lecteur, lui, reçoit simplement l’histoire.
Et parfois, il trouve de l’importance là où je n’avais pas prévu d’en mettre autant.
Peut-on vraiment lire son propre livre comme une lectrice ?
Je ne crois pas.
En tout cas, pas complètement.
Derrière une page, je peux parfois me souvenir de l’endroit où je l’ai écrite.
D’une difficulté particulière.
D’une idée arrivée au dernier moment.
D’une scène qui n’existait pas dans le plan initial.
D’une correction qui m’a donné envie de jeter l’ordinateur par la fenêtre.
Un lecteur voit une histoire.
L’autrice voit aussi les coulisses.
C’est un peu comme regarder un tour de magie lorsque l’on connaît déjà le mécanisme.
On peut toujours l’apprécier.
Mais on ne le regarde plus exactement de la même manière.
Et les erreurs ?
Ah.
Elles.
Parce que malgré les relectures, les corrections et toutes les précautions du monde, il peut arriver qu’une coquille décide de survivre.
Elle a traversé toutes les relectures.
Elle a échappé à tous les regards.
Elle s’est cachée.
Puis le livre est publié.
Et soudain, elle apparaît.
Énorme.
Majestueuse.
Impossible à ne plus voir.
On pourrait relire cinquante fois une page avant publication sans la remarquer et être capable de la repérer trois secondes après que le livre est devenu public.
Je soupçonne les coquilles d’avoir un sens assez développé de l’humour.
Heureusement, en autoédition, certains fichiers peuvent être corrigés.
Mais sur l’exemplaire déjà posé dans la bibliothèque…
Eh bien.
Disons qu’il devient une édition collector.
Relire, c’est aussi mesurer le chemin parcouru
On pense facilement à tout ce qu’on changerait.
Mais il y a une autre façon de regarder un ancien livre.
Se souvenir de la personne qui l’a commencé.
De ce qu’elle savait faire à ce moment-là.
De ce qu’elle ne savait absolument pas encore faire.
Des hésitations.
Des premières fois.
Et parfois de cette question assez énorme :
« Est-ce que je suis réellement capable d’aller jusqu’au bout ? »
Lorsque le livre est là, la réponse existe déjà.
Oui.
Peut-être imparfaitement.
Peut-être avec des choses qu’on ferait autrement aujourd’hui.
Mais il existe.
Et je trouve important de ne pas regarder un ancien travail uniquement avec les compétences que nous avons acquises depuis.
C’est un peu facile.
La personne qui l’a écrit ne les avait pas encore.
Le premier livre occupe forcément une place particulière
Il y a quelque chose que les suivants ne pourront probablement jamais reproduire complètement.
La première fois que le manuscrit devient réellement un livre.
La première couverture.
Le premier fichier envoyé avec la légère impression qu’on vient peut-être de faire une énorme bêtise.
La première commande.
Et surtout, la première fois qu’on tient son propre livre entre ses mains.
À cet instant-là, on ne pense pas forcément à la virgule de la page 73.
Heureusement.
On regarde surtout cet objet en se disant :
« Il existe vraiment. »
Et quelques mois plus tard, évidemment, on l’ouvre et on commence à vouloir modifier la page 12.
On reste cohérent.
Alors, plaisir ou torture ?
Les deux.
Clairement.
Relire son propre livre, c’est retrouver des passages dont on est toujours fière et tomber sur d’autres qui réveillent immédiatement l’éditrice intérieure.
C’est mesurer ce qui a changé dans notre écriture.
C’est parfois grimacer.
Parfois sourire.
Et parfois avoir envie de prendre un stylo pour corriger un livre imprimé, ce qui n’aurait évidemment plus beaucoup d’utilité.
Mais je crois qu’il faut aussi apprendre à laisser nos anciens textes tranquilles.
Ils racontent une histoire.
Et pas uniquement celle qui est écrite à l’intérieur.
Ils racontent aussi l’autrice que nous étions au moment où nous les avons écrits.
Si je devais écrire exactement le même livre aujourd’hui, certaines choses seraient différentes.
C’est normal.
J’espère même pouvoir dire la même chose dans cinq ans à propos de ce que j’écris aujourd’hui.
Parce que cela voudra dire que j’ai continué.
À écrire.
À essayer.
À apprendre.
À évoluer.
Alors oui, je peux toujours tomber sur une phrase et me demander :
« Pourquoi j’ai écrit ça comme ça ? »
Mais juste après, je peux regarder la couverture et me rappeler quelque chose de beaucoup plus important :
je l’ai écrit.
Et finalement, entre plaisir et torture, c’est peut-être surtout ça que j’ai envie de retenir.
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Le jeudi, je vous emmène dans les coulisses de ma vie d’autrice. Les idées, l’écriture, les hésitations… et même ces moments légèrement dangereux où je décide de rouvrir un livre déjà terminé.
Parce qu’un livre publié est figé sur le papier.
Son autrice, heureusement, ne l’est pas.
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