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Souris, t’es belle quand tu es en colère

On peut être en colère.


Mais apparemment, il y a quand même quelques règles à respecter.

Faut pas gueuler trop fort, faut pas envoyer chier tout le monde et, si on pouvait continuer à sourire un peu au passage, ce serait quand même plus agréable.


Parce qu’une femme en colère, ça passe encore quand elle fronce les sourcils et lâche un « tu me gonfles » avant de retourner à ses occupations. Mais quand elle est vraiment en colère, là, tout de suite, ça devient plus compliqué.


« Calme-toi. »

« Tu t’énerves pour rien. »

« Ça sert à rien de te mettre dans cet état. »

Ah bah merde.

Heureusement qu’on me le dit.

Moi qui pensais justement retourner la table, me voilà sauvée. 😂


Et puis il y a cette phrase que je trouve magnifique :

« Souris, t’es belle quand tu es en colère. »

Parce que même là, au milieu du bordel, faudrait encore penser à être présentable.


Personnellement, quand je suis vraiment énervée, savoir si je suis potable en photo n’est pas exactement ma priorité.


Et finalement, c’est peut-être ça qui me fait tiquer : cette idée qu’on peut être en colère, mais qu’il faudrait quand même faire en sorte que notre colère ne dérange pas trop les autres.


Dans La Révolte des Imparfaites, je parle déjà de cette patience qu’on étire encore et encore. On encaisse, on arrondit les angles, on sourit un peu jaune parce qu’on n’a pas envie de passer pour la « chieuse » de service. Et puis un jour, forcément, l’élastique lâche.

Et c’est assez drôle, parce que lorsque ça arrive, tout le monde voit très bien l’explosion.

Beaucoup moins tout ce qu’on a encaissé avant.


La cuillère sale dans l’évier, la remarque de trop ou la question posée au mauvais moment devient alors officiellement responsable de la troisième guerre mondiale. Et forcément, vu de l’extérieur, on a l’air complètement tarée.

Sauf qu’on ne vient probablement pas de péter un câble pour une cuillère.

La pauvre n’a rien demandé.

Elle était juste là au mauvais endroit, au mauvais moment.


C’est justement ce qui m’intéresse avec la colère : ce qu’il y avait avant.

Parce qu’avant de gueuler, on a souvent essayé autre chose. On a laissé passer parce que ce n’était « pas si grave ». On s’est dit qu’on en parlerait plus tard. On a préféré ne pas gâcher la soirée, ne pas lancer une discussion pour ça, ne pas faire toute une histoire.


Et à force de décider que chaque petite chose ne mérite pas qu’on s’énerve, on finit parfois avec une montagne de petites choses qui, elle, mériterait presque son propre code postal.

Alors évidemment, je pourrais essayer de mieux gérer ma colère.

C’est d’ailleurs souvent ce qu’on nous propose.


Mais j’ai de plus en plus envie de poser la question dans l’autre sens : pourquoi suis-je en colère ?

Parce qu’elle n’arrive peut-être pas uniquement pour nous pourrir la journée.

Elle peut aussi être le moment où quelque chose en nous finit par dire que là, ça suffit.


Dans le Tome 1, c’est justement ce que je propose de chercher derrière elle : quelle limite vient d’être franchie et, surtout, de quoi avons-nous réellement besoin à ce moment-là ?

Et je préfère largement cette question à « comment faire pour ne plus être en colère ? ».

Parce que je n’ai pas forcément envie de ne plus l’être.

Si quelqu’un dépasse une de mes limites, si une situation ne me convient plus ou si j’accepte depuis des mois quelque chose qui me bouffe, ma colère a peut-être une bonne raison de venir me secouer un peu.

Ça ne veut pas dire qu’elle a toujours raison.

Je peux être en colère et me tromper. Je peux avoir compris quelque chose de travers ou simplement avoir passé une journée tellement merdique que la personne qui me demande innocemment où se trouve le sel risque de regretter pendant quelques secondes d’avoir voulu assaisonner ses pâtes.

Mais même là, il y a peut-être quelque chose à entendre.


Parce que si une question sur le sel suffit à me donner envie de demander l’asile politique dans un pays où personne ne cuisine, le problème n’est probablement pas le sel.

Alors peut-être qu’on pourrait arrêter de vouloir faire disparaître la colère dès qu’elle pointe son nez et commencer par lui demander ce qu’elle fout là.

Avant qu’elle s’installe.

Avant qu’elle vide le frigo.

Et surtout avant qu’elle décide de prendre le mégaphone.

Je n’ai pas envie de glorifier la colère. Je n’ai pas non plus envie d’en faire quelque chose qu’il faudrait absolument contrôler, étouffer ou rendre plus présentable.

J’ai simplement envie de lui laisser sa place.

Parce qu’une émotion qui dérange reste une émotion. Et parfois, si elle dérange autant, c’est peut-être justement parce qu’elle dit quelque chose qu’on aurait préféré continuer à ne pas entendre.

Alors la prochaine fois que je serai en colère, je vais essayer de commencer par là.

Pourquoi ?

Qu’est-ce qui m’a réellement gonflée ?

Et qu’est-ce que j’ai peut-être laissé passer un peu trop longtemps avant d’en arriver là ?

Pour le sourire, en revanche, faudra attendre.

Parce que si je suis en train de gueuler, je ne garantis ni l’élégance, ni la coiffure, ni même d’être potable en photo.

Mais promis, dès que j’ai fini, je cherche où j’ai foutu mon sourire. 😏

Plume d’écume