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Tête à claques !

Il y a des personnages qu’on adore écrire.

On les retrouve avec plaisir.

On s’inquiète pour eux.

On les regarde faire leurs conneries avec une certaine tendresse.

Et puis il y a les autres.

Ceux qu’on a nous-mêmes créés et qui, au bout de quelques pages, commencent sérieusement à nous courir sur le système.

Ce qui est quand même assez gonflé.

Tu n’existais pas il y a trois jours, Gérard.

Je t’ai donné un prénom.

Une maison.

Un boulot.

Probablement même une couleur d’yeux.

Et maintenant, j’ai envie de te mettre une claque.

Le pire ?

C’est peut-être une très bonne nouvelle.

Je ne suis pas obligée de t’aimer

Pendant longtemps, j’ai pensé qu’un auteur devait forcément éprouver quelque chose de positif pour ses personnages.

Pas nécessairement les aimer comme ses propres enfants — faut pas déconner non plus, j’ai déjà les miens — mais au moins avoir envie de passer du temps avec eux.

Sauf qu’un personnage n’est pas là pour être sympathique.

Il est là pour être vivant.

Et dans la vraie vie, je ne sais pas pour vous, mais je n’ai jamais traversé une journée entière en trouvant absolument tout le monde formidable.

Il y en a même certains pour lesquels cinq minutes ont largement suffi.

Alors pourquoi mes histoires seraient-elles peuplées uniquement de gens que j’aurais envie d’inviter à l’apéro ?

D’ailleurs, maintenant que j’y pense, l’apéro constitue probablement un excellent test.

Si je t’imagine chez moi avec un verre à la main et que, au bout de quatre minutes, j’ai déjà envie de récupérer les cacahuètes et de te montrer la porte…

félicitations.

Tu as peut-être quelque chose.

Le problème n’est pas d’être insupportable

Un personnage peut être arrogant, égoïste, lâche, manipulateur, méprisant ou simplement doté de cette faculté extraordinaire de donner envie de lever les yeux au ciel dès qu’il ouvre la bouche.

Et pourtant fonctionner parfaitement.

Parce que le véritable problème n’est pas que je ne l’aime pas.

Le problème serait que je m’en foute.

Ça, c’est beaucoup plus grave.

Un personnage qui m’agace peut me donner envie de continuer. Je veux savoir jusqu’où il va aller. Je guette le moment où quelqu’un va enfin lui répondre. Je peux même éprouver cette satisfaction extrêmement mature qui consiste à attendre qu’il se prenne un mur.

Métaphoriquement, bien sûr.

Enfin…

ça dépend du livre.

Et puis il y a cette chose particulièrement agaçante qui arrive parfois : à force de passer du temps avec une tête à claques, je commence à comprendre comment elle fonctionne.

Pas à l’excuser.

À la comprendre.

Et ce n’est pas du tout pareil.

Merde. Il a une raison.

C’est presque décevant.

J’étais très bien, moi, avec mon personnage insupportable.

Je pouvais le détester tranquillement.

Et puis je commence à creuser.

Pourquoi il réagit comme ça ?

Qu’est-ce qu’il protège ?

Qu’est-ce qu’il refuse de voir ?

À quel moment il a commencé à devenir ce type que je n’inviterais même plus à l’apéro si c’était lui qui apportait les cacahuètes ?

Et soudain, quelque chose apparaît.

Pas forcément un traumatisme monumental avec violons en fond sonore.

Parfois simplement une logique.

La sienne.

Et c’est là qu’un personnage commence vraiment à m’intéresser : quand je peux comprendre comment il en est arrivé là sans avoir la moindre envie de lui donner raison.

Parce qu’expliquer n’efface rien.

Comprendre n’oblige pas à pardonner.

Et donner de la profondeur à quelqu’un ne signifie surtout pas devoir lui trouver une excuse.

Sinon ce serait beaucoup trop pratique.

— J’ai été odieux pendant 250 pages, mais regardez, j’ai eu une enfance difficile.

Non, Gérard.

Rends les cacahuètes.

Et parfois, il me surprend

C’est peut-être là que ça devient vraiment amusant à écrire.

Parce qu’une fois qu’un personnage n’est plus seulement « le connard de service », il peut faire quelque chose que je n’attendais pas de lui.

Pas forcément sauver un chiot sous la pluie pour que tout le monde découvre qu’au fond il a un cœur.

Ça, Gérard, je te vois venir.

Tu reposeras immédiatement ce chiot.

Mais il peut avoir une limite que je ne lui connaissais pas. Une loyauté inattendue. Une réaction qui ne colle pas parfaitement à l’étiquette que je lui avais mise sur le front.

Et là, merde.

Il devient humain.

Toujours tête à claques.

Mais humain.

Et je crois que c’est justement ce qui m’intéresse dans ces personnages-là.

Je n’ai pas besoin de les aimer.

Je n’ai même pas besoin d’avoir envie qu’ils changent.

J’ai besoin de croire qu’ils pourraient exister une fois le livre refermé.

Même si, personnellement, je préférerais qu’ils habitent loin.

Et le lecteur n’a même pas la décence d’être d’accord

Il reste quand même un léger problème.

Je peux passer des semaines avec un personnage, connaître ses pensées les moins avouables, assister à toutes ses décisions douteuses et arriver à une conclusion parfaitement raisonnable : ce type est une tête à claques.

Puis je donne le livre à quelqu’un.

Et cette personne l’adore.

Pardon ?

Tu n’as pas lu les 247 pages précédentes ?

Apparemment si.

Mais elle a vu autre chose.

Là où je vois son arrogance, quelqu’un peut voir son culot. Là où il m’agace, quelqu’un d’autre le trouve drôle. Une réaction que j’avais écrite en pensant « mais quel con » peut devenir la scène préférée d’un lecteur.

Et évidemment, l’inverse fonctionne aussi.

Je peux aimer énormément un personnage, connaître tout ce qu’il ne dit pas, comprendre chacune de ses réactions…

Et recevoir :

— Lui, je peux pas le blairer.

Très bien.

Merci pour ces six mois passés ensemble, Gérard.

C’est assez étrange quand on y pense.

Je crée les personnages.

Je décide de ce qu’ils font.

Je sais parfois des choses sur eux que le lecteur ne saura jamais.

Et pourtant, dès que je les laisse sortir du fichier, je perds le contrôle.

Je ne peux pas obliger quelqu’un à aimer celui que j’aime.

Je ne peux pas non plus lui expliquer pendant vingt minutes pourquoi il devrait détester celui que je trouve insupportable.

Enfin, je peux.

Mais généralement, les gens finissent par partir.

Et peut-être que c’est très bien comme ça.

Parce qu’un personnage qui provoque quelque chose a déjà fait une partie du boulot.

De la tendresse.

De la colère.

De l’agacement.

L’envie très précise de lui dire de fermer sa gueule alors qu’il est composé d’encre et de papier.

C’est quand même une belle performance.

Alors, cette claque ?

Non.

Je ne vais pas la lui mettre.

Déjà parce qu’il faudrait entrer dans le livre et que, techniquement, ça complique énormément la mise en page.

Mais surtout parce que je crois que j’aime bien avoir des personnages que je n’aime pas.

Ils mettent du bordel.

Ils contrarient les autres.

Ils me contrarient, moi.

Et parfois, ils deviennent beaucoup plus intéressants précisément au moment où j’arrête d’essayer de les rendre fréquentables.

Alors Gérard peut rester.

Il peut continuer à m’agacer.

Il peut même reprendre une cacahuète.

Une.

Faut pas déconner non plus.