Il suffit parfois de très peu de choses pour avoir une idée.
Une conversation entendue quelque part. Une personne croisée dans la rue. Un lieu. Une information découverte complètement par hasard. Ou cette petite question particulièrement dangereuse pour quelqu’un qui écrit : « Et si… ? ».
Et pendant quelques secondes, tout paraît merveilleusement simple.
On tient une idée. Une vraie. Celle qui donne immédiatement envie d’ouvrir un document et de commencer à écrire. Le problème, c’est qu’une idée n’est pas encore une histoire.
Et encore moins un roman.
Au commencement, il y a souvent trois fois rien
Une intrigue ne débarque pas forcément avec ses personnages, ses rebondissements et son dénouement soigneusement rangés dans une jolie boîte.
Parfois, il n’y a qu’une situation.
Une femme disparaît.
Quelqu’un reçoit un message qu’il n’aurait jamais dû recevoir.
Une personne ment alors qu’elle n’avait apparemment aucune raison de le faire.
À ce stade, je peux déjà commencer à imaginer énormément de choses. Mais il manque encore l’essentiel : pourquoi ?
Puis viennent les autres questions.
Qui est cette personne ? Que cherche-t-elle ? Qu’est-ce qu’elle cache ? Qui aurait intérêt à mentir ? Et surtout, qu’est-ce qui pourrait arriver pour que cette situation, finalement assez simple, devienne beaucoup moins simple ?
C’est généralement à cet instant que mon cerveau décide que nous n’allons plus dormir tranquillement.
Une bonne idée peut faire un très mauvais roman
C’est probablement la partie la moins glamour.
On peut avoir une idée géniale et découvrir, quelques pages plus tard, qu’elle ne tient absolument pas debout.
Sur le papier, tout fonctionnait.
Dans ma tête aussi.
Puis les personnages commencent à exister, les événements doivent s’enchaîner et cette minuscule question apparaît : « Mais pourquoi il ferait ça ? »
Aïe.
Parce qu’un personnage ne peut pas soudainement devenir complètement idiot uniquement pour permettre à l’intrigue de continuer. Enfin, il peut. Mais le lecteur risque de s’en apercevoir, et il aura raison.
Alors on reprend.
On déplace une scène. On change une motivation. On supprime quelque chose qu’on adorait. On ajoute un détail qui semblait insignifiant et qui finit parfois par modifier une grande partie de l’histoire.
L’idée de départ est toujours là.
Mais autour d’elle, le chantier a commencé.
Et puis arrivent les recherches
C’est là que la vie d’autrice devient particulièrement intéressante.
Parce qu’on peut parfaitement commencer sa journée en cherchant une information tout à fait raisonnable et, une heure plus tard, avoir un historique Internet qu’on préférerait ne pas devoir expliquer.
Pourtant, les recherches sont indispensables.
Une histoire peut être inventée. Elle doit malgré tout rester crédible dans l’univers qu’on lui donne.
Un métier possède ses règles. Une ville a sa géographie. Une enquête ne fonctionne pas n’importe comment. Certains événements ont des conséquences très concrètes.
Et lorsqu’on écrit un thriller, une question en entraîne souvent une autre.
Puis une autre.
Puis encore une autre.
À ce moment-là, l’idée qui tenait initialement en trois lignes commence sérieusement à prendre ses aises.
Les personnages compliquent également beaucoup les choses
On entend souvent les auteurs dire :
« Mon personnage a décidé de faire autre chose. »
Évidemment, non.
Il n’est pas sorti du document pendant la nuit pour modifier le chapitre en douce.
Mais il se produit quelque chose d'assez étrange lorsqu’un personnage commence à être vraiment construit.
On connaît progressivement son histoire, ses réactions, ses contradictions, ses peurs et ce qu’il serait capable de faire. Alors une scène qu’on avait parfaitement imaginée au départ peut soudain ne plus fonctionner.
Parce qu’on le sait.
Il ne ferait pas ça.
Et si on le force uniquement parce que notre magnifique plan l’exige, quelque chose sonne faux.
Il faut donc parfois accepter de modifier l’histoire pour qu’elle reste cohérente avec ceux qui la vivent.
Même lorsqu’ils sont particulièrement pénibles.
Et oui, je parle de personnages qui n’existent pas.
Tout va bien.
Une intrigue se construit aussi avec ce qu’on ne raconte pas
C’est encore plus vrai dans un thriller.
Il ne suffit pas de savoir ce qui s’est passé.
Il faut savoir quand le lecteur va le découvrir.
Donner une information trop tôt peut détruire une partie du suspense. La donner trop tard peut rendre l’histoire artificielle. Et cacher une information uniquement pour piéger le lecteur n’est pas forcément beaucoup plus intéressant.
Alors il faut semer.
Un détail ici. Une phrase là. Une réaction qui paraît anodine. Une piste suffisamment crédible pour être suivie, mais pas forcément pour conduire là où on l’imagine.
Le plaisir consiste aussi à laisser au lecteur suffisamment d’éléments pour qu’il puisse réfléchir avec nous.
Sans lui donner immédiatement la réponse, évidemment.
Sinon, autant écrire le coupable sur la couverture.
L’idée du départ existe-t-elle encore à la fin ?
Oui.
Enfin…
Normalement.
Mais elle a souvent beaucoup changé.
Certains personnages ont pris davantage de place. D’autres ont disparu. Une scène qui devait être essentielle a été supprimée et un détail ajouté presque par hasard est devenu beaucoup plus important que prévu.
C’est peut-être ce que je préfère dans l’écriture.
On commence avec une direction.
On croit savoir exactement où l’on va.
Puis l’histoire se construit, résiste parfois, oblige à réfléchir autrement et finit par devenir beaucoup plus grande que la petite idée qui l’a déclenchée.
Alors, une idée suffit-elle pour écrire un roman ?
Non.
Mais elle suffit pour commencer.
Après viennent les personnages, les recherches, les incohérences à réparer, les choix, les scènes qu’on recommence et toutes ces questions auxquelles il faut trouver une réponse.
Une idée est une étincelle.
L’écriture, c’est tout ce qu’il faut construire pour qu’elle devienne une histoire.
Et finalement, c’est peut-être ça qui me fascine le plus.
Prendre quelque chose qui, quelques semaines ou quelques mois auparavant, n’existait que dans un coin de ma tête…
et finir par regarder des personnages vivre une histoire qui n’existait nulle part avant.
Même si, entre les deux, j’ai probablement demandé quinze fois à mon ordinateur :
« Mais pourquoi ça ne marche pas ? »
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Le jeudi, je t’emmène de l’autre côté de mes livres : celui des idées, des personnages, des recherches et de tout ce qui se passe avant qu’une histoire arrive entre les mains d’un lecteur.
Et parfois, tout commence simplement par deux petits mots :
« Et si… ? »
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