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Conte d'hiver - Les abysses

L'épigraphe du conte est un clin d’œil, en toute modestie, à la vie et aussi à la série russe sur l'écrivain Gogol. Dans la série ils l'appellent parfois le Noir. Excellente série, du nom de l'écrivain, au passage.



Je suis Noir. Non. Je suis Blanc. Non.

Je suis l'infinité des voyages entre les deux.

Petit clin d'oeil à Nicolaï G.



Chapitre 1


L'autre soir, j'étais fatiguée, mais fatiguée. Je ferme tout et je pars pour me coucher. Et là j'entends : « Bonjour Contesse, j'ai besoin de votre aide. »

Je me dis c'est quoi cette histoire. Je me dirige vers la porte d'entrée. Je suis seule chez moi, cela ne peut pas venir de dedans. J'écoute à la porte et j'entends rien. Je pense, j'ai rêvé. Je dois vraiment être fatiguée. Une bonne nuit de sommeil et ça ira.

Puis ça reprend de plus belle. « Contesse, j'ai besoin d'aide. » C'est pas possible j'hallucine. Et puis cette histoire de Comtesse ! Ha y'est je me suis chopée le fantôme du quartier qui a loupé la révolution française... Je vais devoir lui expliquer que non, y'a plus de comtesse, ni de comte, et que je vais me coucher. Point.

La voix repart : « J'ai établi cette communication de manière peu aisée si on peut dire. Faut vraiment que je vous parle et que vous m'aidiez. » À ce stade je n'hallucine plus vraiment. Étant donné la situation étrange, on n'est pas une bizarrerie près, je réponds : « Qu'est-ce que vous voulez ? »

La voix reprend : « Ha, enfin !

- Comment ça enfin ?

- Et bien oui, vous déniez répondre. J'ai besoin de votre aide contesse.

- M'enfin, c'est quoi votre histoire de comtesse ? Je suis pas comtesse. Je veux pas vous embêter d'ailleurs, mais je suis sur le point d'aller dormir. La journée a été longue. Puis vous parlez d'où ?

- Je sais que la journée était bien remplie, mais je dois vous parler.

- Vous parlez d'où, j'insistais.

- De l'eau, des océans, me répond-elle.

- Ha bon. Y'a le wifi sous l'eau ? Des ondes ?

- Heu oui, bien sûr, depuis toujours. Ça ondule chez Ondine. Hé hé ! L'eau ça fait des ronds et ça envoie des messages. Enfin quelque chose comme ça.

- Mouais...

- Vous voulez bien m'écouter ?

- Soit.

- Voilà, je suis une sirène des fonds marins, enfin océaniques. Je m'embête, je tourne en rond. Je suis toute seule. Enfin pas que toute seule en ce moment, dit-elle d'une manière amusée. Alors pour m'occuper j'invente des histoires. Mais je ne sais pas si c'est bien ce que j'invente. Puis surtout j'habite dans l'eau, et nous n'avons pas de papier pour écrire dans l'eau. J'ai besoin de votre aide.

- Vous pouvez pas écrire en sculptant ? On a fait ça sur la terre ferme pendant des centaines, voire des milliers d'années et ça marchait plutôt bien.

- Je ne sais pas sculpter, et je veux faire appelle à une contesse, une vraie.

- Mais à la fin, je suis pas comtesse ! Vous voyez un château ?! Enfin si vous voyez quelque chose de là où vous êtes.

- Non je ne vois pas de château, mais vous racontez des histoires. Comme les contesses.

- Haaa, les conteuses. Hé ben dis donc ça commence bien, si on utilise pas les même mots aussi. Excusez mon sarcasme, quand je suis fatiguée ça sort tout seul. Je vois pas pourquoi vous m'avez choisi ! Il en manque pas sur terre des conteuses. Enfin, soit, proposez toujours.

- Heu... d'accord... J'ai une histoire avec une princesse dans son royaume qui attend son doux prince.

- Vraiment... Passionnant. Bon écoutez mon oreiller m'appelle.

- Vous voulez pas entendre l'histoire ?

- Rhooo, non encore et toujours la même histoire, elle s'endort, et le prince vient la délivrer ou la réveiller, ou un truc dans le genre, et à la fin ils vécurent heureux ? C'est pas un peu du réchauffé ça ?

- Du rebouillit. Je vis dans l'eau, on dit comme ça chez moi.

- Hum, oui. »


Elle marque un temps, puis reprend :

« Non mais on peut faire ça bien. Ça peut plaire.

- Je dis pas, ça plaît. Mais à notre époque, sur terre c'est pas la tendance. Et puis moi ça me fatigue un peu ces histoires.

- Vous êtes cynique.

- Peut-être...

- Récemment j'ai fait la connaissance d'un triton, oh bien sûr c'est pas très reluisant leur aspect extérieur, mais qu'est-ce qu'il est charmeur. Il marche à quatre pattes, il est jaune blanchâtre et il a une queue toute plate. Je crois que je suis amoureuse. C'est un triton des terres, mais qui vit dans les océans. Ils sont très rares, vous savez.

- C'est pas les hommes de votre espèce les tritons ?

- Ha si aussi ... Mais heu... le mien... est comme les terrestres, mais il est des océans. Il est vraiment charmant.

- Je n'en doute pas. Il est pas un peu visqueux ? Enfin comme on dit l'en faut pour tous les goûts.

- Il est pas si visqueux que ça. Avec l'eau un peu... mais pas tant. Et donc je voudrais lui dédier cette histoire. Je l'aime vraiment.

- Et bah nous v'là dans beaux draps avec un prince pareil. Vous le voulez dans l'histoire ?

- Pas vraiment. Je pense que le prince à quatre pattes ça passera pas trop.

- Je vous le fais pas dire."


Étant donné que je causais une petite soif me vint. Je me mis à penser : « Je vais me faire une infusion... Ou... ? » Je fais une pause. Elle capte mon esprit qui se questionne, et me dit : « Quoi ? »

Je soupire un grand coup, puis lui dis : « Je vais me faire un café bien serré puis vous me raconterez votre histoire. » Elle est tellement contente, je l'entends pousser des petits cris de joie.

Je marmonne : « Qu'est-ce qu'on ferait pas pour un triton. » Puis levant l'index je reprends « Pour un triton des terres vivant dans l'océan, attention ! »


Je sors la cafetière, savoure l'odeur du bon café moulu acheté la veille. Quel délice cette odeur, les arômes me font du bien. Cela contraste avec l'idée de la longue nuit à venir d'écriture. Rebouillit, c'est pas français ce truc. On part de loin. Enfin, j'ai une nature qui aime aider et donner. Aller, mets le café sur le feu et en avant.


Je lui lance : « Alors ce prince ? ... Oh j'ai oublié de vous demander, vous habitez où ? A part que c'est dans l'océan, je ne sais pas où vous habitez. »


Elle me répond : « Quelque part dans l'océan, au fin fond de l'océan. Vous verrez bien en écoutant mon histoire. »


Je n'avais pas envie de travailler, de raconter ou d'écouter un conte ce soir-là. Cependant une histoire loin de chez moi et de mes habitudes piquait grandement ma curiosité, en plus du mode de communication peu orthodoxe pour parler avec cette sirène. Les ondes surement.


Chapitre 2


Il y a bien longtemps vivait une sirène dans des eaux abyssales et froides, extrêmement froides. Il y faisait noir. Tout le monde s'y déplaçait avec l'aide d'ondes sonores qui rebondissaient et disaient où aller. C'était la seule solution car personne ne pouvait y voir quoi que ce soit. De temps en temps les baudroies des fonds marins venaient apporter de la lumière. Vous savez c'est les poissons avec un visage affreux et la lumière au bout de leur sorte d'antenne sur la tête pour hameçonner leurs proies. Elles portent le doux nom de Melanocetus. Elles sont vraiment moches, mais joyeuses et taquines. Les gens les adorent dans les abysses, excepté les poissons qu'elles mangent. Ce sont de vraies boute-en-train.

Notre sirène des eaux abyssales, donc, se prénomme Lina. Elle vit avec sa famille. Ils sont cinq enfants. Le père est un grand gaillard des océans, la mère une petite ronde et replète. C'est un couple fort complice. Quelques regards, quelques gestes et ils se comprennent. Ils ont une tendresse infinie pour leurs enfants. Chacun d'entre eux a sa spécificité et ils adorent cela. Lina est l'aînée de la fratrie, elle les a souvent aidé pour s'occuper de la fratrie et sa mère lui en est très reconnaissante.

Ils vivent dans un superbe coquillage. Dans les fonds marins, on trouve de géants coquillages ayant appartenu à des mollusques vieux de 400 ans ou 500 ans. Le froid les conserve incroyablement. A leur mort, les animaux, ou les sirènes récupèrent leur coquille vide et s'en font des habitations. La famille de Lina avait aménagé un grand coquillage qui leur était bien suffisant pour eux sept. Sur le coquillage ils avaient déposé une couronne pour signifier qu'ils étaient les roi et reine de cet abysse-ci. Il existait plusieurs abysses et celui-ci était le leur. On l'appelait les Etoiles. C'était à cause de la présence de nos amies les Melanocetus. Certains royaumes n'avaient pas de baudroies lumineuses.


Lina était donc une des princesses de ce royaume. Ce n'était pas une princesse ordinaire. Elle n'avait pas une myriade de valets ou de gouvernantes, ou de femmes de chambre. Dans leur famille tout le monde participait aux tâches familiales. Le pouvoir et la facilité avait longtemps ruiné le royaume, faisant des dirigeants avides et apathiques. Depuis ils avaient en horreur le faste, et s'en gardaient tant qu'ils le pouvaient. Les monstres des mers sentaient quand les tritons et les sirènes devenaient corrompus et venaient gangrener encore plus ces peuples, ce qui les menait tout droit vers leur perte.

Après l'intervention de leur héros historique pour redresser leur royaume, plus personne ne franchit le cap de l'apathie et du faste. Ils aimaient donc la simplicité et ils la louaient. Ils s'y accrochaient en la décorant pour y ajouter de la fantaisie dans leur vie.



A ce moment du récit notre sirène conteuse me posa la question suivante :« Est-ce que je donne le nom des frères et sœurs de Lina ? »


Je dois dire qu'elle n'avait pas tort, l'ajouter aidait à situer l'histoire. Mais je lui dis : « C'est un conte, pas un roman ». Elle comprit.

J'ajoutai aussi : « Mais le froid, ça conserve vraiment ? » Elle me répondit : « Oui.

- Et y'a vraiment des mollusques vieux de 400 ans et plus ?

- Oui, oui. Ils sont très sages.

- Et vous avez quel âge ?

- Hé hé, je ne suis pas si vieille qu'eux. »

Elle reprit le récit.



Un jour un dauphin arriva, car il s'était perdu dans les profondeurs.



J'arrêtais notre sirène en cours d'écriture : « Attendez un peu, vous voulez pas quand même faire un couple entre le dauphin et la princesse Lina ?

- Ben pourquoi pas ? On a des nageoires, une queue de poisson, et des écailles, c'est possible, non ? On est mammifère et poisson à la fois, ça peut marcher... ?

- Je ne sais pas. Faut voir. Si ça colle pas on modifiera.

- Je vois difficilement comment on peut faire mieux qu'un dauphin.

- Heu... ils ne sont pas si doux et charmants que votre triton. Je veux pas vous vexer, mais c'est pas les plus romantiques. Hum, j'ai bien une idée d'un être doux des fonds marins. Mais c'est la taille le problème. Et je sais pas si la sirène pourra avoir des enfants avec lui.

- Dîtes toujours...

- Un hippocampe. Le papa le plus dévoué, et le chéri le plus amoureux. Ils doivent faire des danses tous les jours avec leur belle pour que leur union perdure. Si c'est pas romantique.

- J'avoue c'est une bonne idée. Comment on va les faire se reproduire, me dit-elle.

- Si on inventait une espèce hybride. Un homme poisson-cheval des mers. Tout est possible dans un conte. Faut pas l'oublier.

- Ha oui, ça colle. Est-ce qu'on fait la classique du mariage impossible car ils sont trop différents ?

- Possible, mais pas obligatoire. Et puis ils sont juste différents à partir du bassin. C'est pas la mer à boire. Hé hé. »


Chapitre 3



Un jour sur les récifs de corail du Pacifique un être au corps particulier faisait sa cueillette quotidienne. Il se nourrissait principalement de petits crustacés qu'il trouvait sur les coraux. Il attrapait les coquillages avec ses mains, et se déplaçait avec ses nageoires latérales, tout en s'aggripant aux coraux ou feuillages marins avec sa longue queue qui s'entortillait où bon lui semblait. Cet homme des mers avait un buste d'humain, et le train arrière d'un hippocampe. Ce jour-là sa mère lui avait dit de ne pas aller à la pêche car le temps n'était pas bon. Il n'écouta pas sa mère.



La prairie de coraux était paisible quand il s'y rendit. Puis petit à petit les courants commencèrent à être tumultueux, puis un peu plus le secouaient, puis ils devinrent forts, et puis d'un coup devinrent déchaînés. Il tenta de s'accrocher avec sa queue et ses mains, tout en tenant sa musette pleine de coquillages. Il avait espoir de pouvoir les garder et profiter de sa récolte. Il se fit mal à la main en s'aggripant aux coraux, il les lâcha ainsi que sa musette, et se mit à vaciller d'un corail à l'autre, avec la queue toujours aggripée à un dernier. Puis d'un coup une bourrasque des mers lui fit lâcher prise totalement des coraux. Il ne put rien faire et n'eut pour seule solution que de se laisser porter par les courants. Ceux-ci étaient forts et violents, et se mirent à l'emmener dans des contrées qui étaient pour lui inconnues. Il passa en quelques temps de ses côtes familières aux grands espaces des océans peuplés du pélagos, pour finir aux mondes benthiques abyssales.



« Attends c'est un conte, des termes scientifiques c'est pas un peu trop, m'interrompit la sirène.

- Lesquels ?

- Pélagos et benthique.

- Mais non, c'est des mots d'origines grecs, moi ils me font rêver.

- Attends tu te mets à prendre la main sur le récit, qui est censé être le mien, et tu rajoutes des mots complexes. Les gens n'aiment pas quand c'est trop compliqués, ça va pas passer.

- Rhooo, c'est vous qui devenez cynique. Les gens aiment la complexité. Puis vous me tutoyez ? Moi aussi alors !

- « Vous » ça me fatigue vite. Tu crois que je deviens cynique ? Mais pélagos, ça veut rien dire pour les gens... Et benthique aussi.

- Attends on va leur mettre de la poésie avec, ça va les faire rêver.

- C'est vrai que du grec ancien mêlé à de la science c'est sexy. J'attends de voir ta pirouette. En avant l'artiste !

- Me mets pas trop la pression. Promis après je te redonne la plume, je lui répondis.

- Ben j'espère. Je viens pas te chercher pour que tu écrives à ma place, mais pour que tu m'aides, dit-elle d'un ton ferme.

- Jamais contente...

- C'est toi qui dis ça. Pfff ! »



Dans la vie abondante pélagique on voyait passer des tas de sortes de poissons, des petits, des scintillants, des colorés, surtout des scintillants... Hummm...



« Je dis rien, je dis rien, m'envoya la sirène.

- Ha y'est tu parles et tu me perturbes.

- Bon, dis qu'il traverse les mers puis point.

- Non, faut qu'on sache.

- C'est toi qui a dit que c'était un conte, pas un roman. - Pfff, d'accord. Je te laisse la plume alors.

- Tu vas voir je vais faire du conte qui coupe ma chère, elle me lança.

- Et bien faîtes, coupez ! 

- En plus t'y étais déjà dans les abysses. Je vais juste y rester.»



Il passa en quelques temps, des côtes familières aux grands espaces des océans peuplés du pélagos, pour finir aux mondes benthiques abyssales. Enfin le courant s'arrêta, et il y resta.

« Voilà, me dit-elle fort contente. 

- Ha ben là c'est sûr, c'est vraiment court. N'empêche t'as gardé mes termes scientifiques. Je note.

- Flûte ! »


Chapitre 4


L'homme mi-humain mi-hippocampe ne connaissait pas les fonds marins. Tout était nouveau pour lui. La lueur du soleil y était à peine perceptible. Il se souvint d'une histoire que sa grand-mère lui racontait sur les abysses. Certains poissons y étaient lumineux. Ils se dit qu'il fallait attendre d'en voir un pour lui demander de l'éclairer. Ce qu'il fit, et il ne tarda pas à trouver ce qu'il cherchait. Les baudroies du royaume de Lina arrivèrent en masse. Elles étaient taquines et curieuses. Et oui... ! Dès que quelque chose de nouveau arrivait, il fallait que cette bande de commères aillent le voir et sachent ce que cela pouvait bien être. Cette fois elles crurent voir un des tritons du royaume. Elles firent plus attention et virent que la queue n'avait rien d'habituelle à ceux de leurs tritons. Mais qui est cet homme ?


Elles s'approchèrent, et lui demandèrent d'où il venait, et pourquoi il était là. Il était content. Il avait enfin de la lumière, et de la conversation plutôt joyeuse et agréable. Ce voyage était une réussite malgré le fait qu'il était loin, très loin de chez lui. Sa mère allait drôlement s'inquiéter. Oh, son père saurait calmer sa mère et relativiser sur la situation. Il disait toujours : « Tant qu'on ne sait pas, il faut toujours espérer. »

Alors il continua à discuter avec nos melanocetus. Elles lui dirent qu'il avait eu de la chance dans son malheur, il avait voyagé à la vitesse de l'éclair et pourrait visiter ce pays puis reprendre un courant marin qu'elles connaissaient bien pour le remonter. Parfois, pour s'amuser elles remontaient les courants et visitaient des contrées. Il pourrait venir avec elles.

En attendant elles voulaient lui faire visiter le royaume des Etoiles. Elles voulaient aussi le présenter au roi et à la reine ainsi qu'à leur cinq enfants.


Après avoir fait la visite, les baudroies emmenèrent leur invité dans le coquillage central du pays.


« Tu veux pas décrire le royaume, demandais-je à notre conteuse des mers.

- Non, je veux parler de la rencontre entre nos deux amoureux. Je suis impatiente.

- Je vois ça.

- Ça va être magique, tu vas voir.

- J'en doute pas. C'est pas du triton des terres qui est en fait un triton des abysses... C'est du beau mi-homme, mi-hippocampe.

- Tu te moques.

- Roooh, moi ?! Non. N'oublie pas que je devrais être dans les bras de Morphée à cette heure-ci et qu'à la place je t'aide. Je sors les violons pour tes deux tourteraux.

- Manquerait plus que je te sois reconnaissante.

- Bah oui manquerait plus que ça. Bon aller, poursuis. »


Samash, le triton hippocampe, suivit les poissons aux visages monstrueux et aux cœurs taquins. Ils durent prendre des petits chemins dans la rocaille abyssale. Les coquillages qui servaient d'habitation étaient disposées dans des petites niches rocheuses, ce qui créait de jolis cocons pour les habitants. L'exposition à la lumière ne leur importaient pas, ils cherchaient juste à s'abriter des courants marins et des visiteurs extérieurs un peu trop curieux.


Les baudroies toquèrent sur la coque du coquillage de Lina. La famille ce jour-là était au complet. Elle fût ravie de voir leurs amies les poissons hideux des abysses ainsi que ce mystérieux inconnu. La mère et le père de Lina les invitèrent au cœur du coquillage. Il paraissait petit de l'extérieur, mais était spacieux en réalité. Il était particulièrement coquet. Les stries de la coque leur permettait d'y faire des lits. L'ouverture et la fermeture du coquillage changeait radicalement tout l'aménagement de celui-ci. Fermé, il était fait pour y dormir confortablement, et ouvert c'était un bel espace de vie pour y faire maintes activités. Tout y était fort bien pensé et joliment aménagé, quand on pouvait y voir...


Samash fût impressionné par leur maison, et aussi par la simplicité de ce lieu de vie qui était censé être celui du roi et de la reine du royaume.


Au début il était concentré sur la discussion, et les différentes installations dans cette habitation. Les parents de Lina étaient des gens très captivants et intéressants. La lumière des baudroies n'éclairait quasiment que leurs visages. Cependant nos commères ne tardèrent pas à éclairer les petits des parents. Il découvrit cinq petites frimousses toutes contentes de rencontrer un inconnu. Elles le scrutaient avec avidité. Il était beau pour eux. Son visage avait des traits fins et réguliers. Il avait une jolie mâchoire bien dessinée. Son regard en disait beaucoup sur sa personne. Il avait le regard du genre de personne qui nous font plisser les yeux lorsqu'on les contemple. Un regard qui porte le monde. Lina ne manqua pas de le remarquer. Elle plissa ses yeux, et contempla cet inconnu qui lui semblait aussi très familier. Sa façon d'être et de parler lui rappelait des choses. C'était agréable, elle savourait ce moment. Lui, remarqua la douceur du visage de Lina, et aussi la manière dont elle le regardait. Elle ne faisait pas que le regarder, elle le voyait. C'était étrange et nouveau pour lui.


Après cet échange fort plaisant, les étoiles du royaume proposèrent à Samash de retrouver sa famille. Il devait y retourner pour leur dire que tout allait bien. La famille de Lina, ainsi que les baudroies étaient tous d'accord pour prévenir sans trop tarder maintenant la famille de leur invité, et leur dire que tout allait bien pour lui, en leur ramenant leur fils. Dans les océans on a un sens aigu du clan et de la famille. On ne rigole pas avec ça. Lina et Samash n'étaient pas vraiment sûr de vouloir que ce moment s'arrête. Cependant, ils firent bonne figure et acceptèrent cette séparation qu'ils espéraient temporaire.


Il parti, remonta le courant, retrouva sa famille, quitta les baudroies qu'il remercia très chaleureusement. Il reprit sa vie et le court normal de son existence, même si cela lui pesait fort, très fort.


Je questionnai la narratrice : « Tu veux pas mettre plus de passion entre les deux ? Dans leur regard, et tout ?

- T'aimes pas ?

- Je voulais du feu entre les deux moi.

- C'est subtil...

- Mouais. Dis-moi, elle ferme les yeux ou elle les plisse quand elle le voit ?

- Ha y'est tu recommences avec ton ironie, je le sens.

- Pas du tout. C'est une question technique.

- Mon œil. Elle le regarde avec délectation, c'est tout. Je voulais ajouter une petite métaphore.

- Hummm. Bon, soit. M'enfin ça manque de braise. Après c'est sûr c'est magique, enfin je crois.

- T'es pas convaincue. On va voir après comment on va faire.

- Oui, attendons de voir. »


Chapitre 5


De retour chez lui, Samash n'arrêtait pas de penser à elle. Il était en famille, elle était dans ses pensées. Il bricolait, elle était encore là. Il discutait avec Pierre, Paul ou Jacques, elle était toujours là. Il allait la pêche, elle était encore et toujours là.

C'était embêtant. Il en parla à sa mère.


Je questionnais à nouveau la sirène-conteuse :« Rhooo, tu veux vraiment qu'il en parle à Maman ? Il peut pas gérer tout seul les choses le garçon? Tu veux pas par contre lui faire subtilement se caresser ses pecs ? Avec un petit sourire en coin, ou même une petite langue qui viendrait gentiment lécher...

- Woh woh woh … Heu… Alors déjà je fais faire ce que je veux à mes personnages. Et puis ton histoire de trucs un peu coquin... c'est un conte ! C'est pour tout public je te rappelle... Toi tu es célibataire, hein !

- Ben oui je suis célibataire, mais c'est pas le sujet. Il a sûrement une allergie aux crustacés, ça le démange. - Ben voyons... Bien sûr que si c'est le sujet.

- Puis c'est pas coquin, c'est juste plus chaleureux.

- Ça reste que c'est pas le sujet. Le sujet c'est l'amour.

- Nia nia nia, l'amour... Le truc qui marche jamais, qui fait pleurer des rivières, et qui nous rend bête comme mes pieds.

- Tes pieds sont bêtes ?

- C'est pas le sujet.

- Mouais... dit-elle en doutant fortement. T'as vraiment un gros problème avec l'amour alors. Faut aller voir ton curé.

- Pourquoi j'irai voir mon curé pour ça. Je préfère aller voir un psy.

- Un quoi ?

- Tu connais les curés, mais pas les psy ? Tu t'es pas bien renseigné sur notre monde. Bon aller, soit fait-le parler à sa mère. M'enfin y'a que de l'amour dans tes familles. C'est un peu trop doux tout ça.

- Tssss... Les garçons demandent souvent conseil à leur maman, et les filles aux grand-mères c'est comme ça.

- Pas faux. »


Samash dit à sa mère : « Maman, je n'arrête pas de penser à Lina. Qu'est-ce que je dois faire ?

- Qu'est-ce que tu voudrais faire mon enfant ?

- La seule chose que je veux là maintenant ?

- Oui ?!

- La voir.

- Alors pourquoi tu restes ici ?

- Bonne question. Je crois que je n'ai pas encore osé me dire que je pouvais aller à sa rencontre à nouveau.

- Et pourquoi ?

- Parce que ma vie est ici, et que vous êtes là. Je ne peux pas partir comme ça.

- Tu sais tout n'est pas censé être pareil pour l'éternité. C'est même le contraire. Le monde est ce qu'il est car il bouge.

- Tu crois que je fais parti des individus qui vont explorer le monde ?

- Si c'est ta décision, oui. Tu peux être ce que tu veux en réalité. Est-ce que tu veux cela ?

- Je veux connaître plus Lina. Peut-être que je reviendrai avec elle. Ou peut-être pas.

- Tout est possible. Ce qui est sûr c'est que l'aventure implique d'essayer. Si ça marche, tant mieux, sinon, tant pis, et en route pour l'aventure suivante.

- J'ai peur que cela ne marche pas... C'est cela qui me freine aussi.

- Je comprends. »

Elle dit cela en posant sa main sur son épaule.


« Snif, snif... dis-je à notre écrivaine.

- Tais-toi tu me déconcentres.C'est sérieux.

- D'accord, je me tais. Hé hé. Il veut juste zouker avec elle quoi.

- Quoi ?

- Il veut la choper, mais il fait mine d'être amoureux.

- T'as vraiment un problème. Les hommes ne pensent pas qu'à ça.

- Je dis pas ça. En revanche nous les femmes. Hé hé.

- Rhooo, t'es qu'une andouille, comme celle que ma cousine bretonne fait.

- T'as une cousine bretonne ? Ha bah je vois où tu vis. T'es pas tant dans les abysses que ça.

- Chut ! »


Je me mis à lui tirer la langue. J'étais d'une humeur enfantine et farceuse. La fatigue ça me fait toujours ça.

Elle me lança un : « Vilaine! »


Chapitre 6


Samash reprit le courant qu'il avait pris avec les baudroies. Il n'avait presque rien emmené avec lui. Il était parti sans même un au revoir. Son anxiété et son excitation l'avait fait s'arracher du récif comme un coquillage à son rocher. Le courant l'emmenait moins rapidement que la première fois. Il pu regarder les paysages de l'océan qui défilaient devant lui, une couche après l'autre d'eau. L'eau se refroidissait à mesure qu'il descendait. Cette sensation de picotement le rendait vivant, c'était vivifiant. Il ressentait tout son corps. La lumière disparaissait doucement. Seules les loupiottes des melanocetus surviendraient et le guideraient là où il désirait ardemment aller.


Soudain je m'exclamai « Oh oui, ardemment, de la passion. 

- Tsss.

- Ben quoi, c'est beau aussi la passion. Il n'y a pas que le cœur dans la vie.

- Ouais. Je veux pas savoir ce qu'il y a d'autre.

- Hé hé. »


Il arriva dans les criques abyssales où se trouvait les coquillages du royaume des Etoiles.


Lina de son côté avait fait semblant d'avoir repris une vie normale. Elle jouait à la jeune fille parfaite. Cependant c'était une évidence qu'elle ne l'était pas. Déjà parce que personne ne l'est, et de plus parce qu'elle mentait en prétendant ne se tourner que vers les autres et faire toujours bonne figure. Elle aspirait à quelque chose de plus profond. Elle sentait que quelque chose s'ouvrait en elle. Petit à petit elle se laissait aller à découvrir son amour et son désir pour Samash. C'était très étrange et nouveau pour elle. Ce n'était pas de la passion brute, mais un désir qui venait de loin. C'était incroyablement doux et chaud, comme une rivière chaleureuse qui dévale lentement tout son corps. Tous ces organes devenaient reliés les uns aux autres. Elle ne faisait qu'un avec elle-même. Son amour pour lui la ramenait à un amour plus grand, au delà de son royaume, au-delà des étoiles...

Elle se plaçait à l'intérieur et devenait comme un nid douillet et chaud pour accueillir la vie qui allait bientôt s'y frayer.


Je lançai à notre écrivaine des abîmes : « On voit que tu es plus un femme qu'un homme, y'a pas...

- Je dois prendre ça pour un compliment ?

- Je pense que oui.

- Tu deviens gentille avec moi. C'est n'importe quoi.

- Je ne suis pas totalement un monstre quand j'ai envie de dormir.

- Avoue que tu t'es réveillée parce que la passion monte en puissance ?

- Peut-être. Sinon ton jeu de mot avec « frayer » tu crois que les gens vont le voir ? Faut être fan de poisson pour le comprendre, non ?

- Je crois que mon jeu de mot peut se frayer un chemin. Hi hi !

- Rhooo, et aussi Sam y f'rait quelque chose. Oh oh ! Je sais pas si tu auras toutes les références pour celle-là.

- Mais si. Attends : on va bien voir ce qu'il y f'rait. Pfff ! Hi hi !

- Oui, oui, dis-je sur un ton un peu dubitatif.

- Bon un peu de sérieux ! Faut arrêter les blagues de poissons.

- Oui oui. Ha ha ! Les blagues de poissons. Oh oh ! Reprenons.» Je pouffais en disant cela.


Chapitre 7


Ce jour-là Lina était aller se promener pour se dégourdir les nageoires. Elle était restée statique presque toute la matinée à nettoyer des coquillages pour les fêtes à venir. C'était long et fastidieux. Elle avait discuté avec ses frères et sœurs. Ils avaient bien ri en se souvenant des fêtes de l'an dernier où les cousins et cousines étaient venus, ainsi que les oncles et tantes. Leurs cousins savaient faire les fous et faire des blagues, pas toujours au goût des parents, mais Lina et sa fratrie aimait beaucoup leurs farces. Ha les enfants, des têtes d'anges avec des esprits farceurs, disait souvent son père.

Elle avait donc ri, et ri. Les zygomatiques avaient bien travaillé, mais le reste non. Alors elle alla nager autour de leur maison.


Elle envoyait des ondes régulièrement pour savoir où nager. Quand soudain elle sentit une chose sur son bassin. Elle vérifia ce que c'était avec sa main, et découvrit que c'était une autre main. Elle fût plus qu'offusquée et dit « Mais quelle impolitesse, retirez votre main de moi. Qui êtes vous ? »


« Humm.

- Quoi encore, me répondit la sirène désespérée.

- La main tu veux pas la faire glisser..., dis-je.

- Tsss ! Chut ! »


Lorsqu'elle parla Samash reconnu immédiatement sa voix. Il dit « Lina ». Elle reconnu de suite sa voix. Lui s'excusa de son geste.


« Rhooo, pourquoi il s'excuse ? Il fallait qu'il la prenne dans ses bras maintenant.

- Tais-toi, me dit-elle.»


Lina s'excusa aussi de son ton un peu rude. Elle ne pensait pas qu'elle allait le rencontrer à cet endroit et moment précis. Ce fût une surprise totale pour elle. Son cœur se mit à battre la chamade. Il était enfin là. Son corps se mit à vibrer. Les paroles s'envolèrent. Leurs esprits se mirent à l'unisson. Leurs yeux se dévisageaient dans le noir. La vibration de l'eau laissait voir leurs formes dans l'eau. D'abord les visages, puis les corps... Il la serra fort dans ses bras. Elle lui dit « Je t'attendais. Tu as en mis du temps. » Il sourit. Puis il lui dit dans le creux de l'oreille : « Je t'ai cherché partout, j'avais oublié que tu étais ici. Maintenant me revoilà. »

Elle ondula, puis se mit à danser, il l'accompagna doucement. Leurs mouvements créaient des ondes, et chose étrange, de la lumière. Ils se mirent à rire et continuèrent à danser.


Chapitre 8


Ainsi Lina et Samash dansaient dans l'océan. Leurs mouvements étaient presque synchronisés. Leurs ondulations mettaient les molécules d'eau en mouvement. Les agitant tellement fort avec leurs vibrations que cela faisait apparaître un scintillement.

C'était d'une beauté incroyable. Leurs esprits flottaient au milieu de leurs corps qui savaient où aller et quoi faire à chaque instant. Ils étaient là et étaient ailleurs en même temps. Plus ils bougeaient, plus ils se déplaçaient vers les grands espaces vides des abysses. Ils étaient la chaleur au cœur du froid et de l'ombre. Personne ne s'y trouvait, c'était le néant. Leur face à face tranchait terriblement dans ce rien.


Il arrivait parfois que des poissons traversent ces grands espaces vierges. Des crustacés aussi. Ce jour-là ce fût une murène. Il en existait qui vivaient ou traversaient les fonds marins. C'était des êtres extrêmement solitaires. Elle n'aimaient absolument pas la compagnie des autres. Leurs principales occupations dans la vie était de chasser, et dormir.


La murène qui nagea ce jour-là juste à côté de Lina et Samash vit ces mouvements. Elle vit les ondulations, la lumière, les gestes entre les deux amoureux. Elle les observa un moment. Eux ne la voyaient pas. Plus elle les observait plus elle sentait en elle monter une forme de dégoût. Tous leurs gestes la répugnaient. L'amour en général la mettait hors d'elle depuis toujours, elle qui vivait sans. Cela lui donnait la nausée. Son dégoût se transforma petit à petit en fureur. Plus elle était furieuse, plus son corps se chargeait en énergie. Elle avait la particularité, la murène des océans, de concentrer une quantité importante d'électricité en elle et de pouvoir créer des éclairs. A mesure que sa détestation augmentait, ce flux d'énergie montait dans son corps. Arriva un moment où la charge était trop grande, de petits éclairs sortirent par plusieurs écailles. Ensuite il en sortit de partout. Elle devint comme un corps électrique vivant.


Elle regarda fixement Lina, et soudain sortit un rayon lumineux de ses yeux en direction de la sirène qui atteignit celle-ci dans le ventre.

Lina se mit à se tordre de douleur. Puis d'autres tirs se succédèrent. Samash fût sidéré par la surprise et la douleur de Lina, ainsi que ces décharges qui ne cessaient de pleuvoir. Il ne comprit pas de suite d'où cela provenait. Il tenta de protéger Lina. Il la serra contre lui, mais les parties non cachées de son corps à elle étaient toujours visées par les éclairs. Elle se tordait, gémissait, essayait de se débattre. Mais rien y faisait. Samash chercha d'où cela provenait-il. Il tourna son visage en direction des faisceaux électriques. Il suivit leur trajectoire, et se prit aussi un tir. Il eu une douleur intense à la tête. Il sentit comme des picotements mêlés à des brûlures dans son crâne. Il vacilla légèrement, puis pensant à Lina reprit connaissance. Il avança vers la source des rayons électriques. Là, il vit la murène. Elle tenta de le mordre aux pieds. Il esquiva, puis repartant d'un autre côté, elle lui mordit le mollet. Pour achever de le stopper elle lui lança un éclair sur le flanc. Il hurla de douleur. Il se ressaisit et pensant action, il attrapa la petite dague en pierre sculptée qu'il avait toujours autour de sa taille pour aller à la pêche ou pour voyager. La saisissant rapidement, il trancha d'un coup sec la tête de la murène. Les éclairs cessèrent d'un coup. Et la murène tomba dans les limbes des abysses.

Il sentit un grand soulagement. Il tourna la tête pour voir où était Lina et revenir vers elle. Elle descendait lentement vers le fond des abysses. Il pouvait le voir grâce à l'électricité qui continuait de circuler plus lentement sur le corps de Lina. Elle gémissait. Il nagea le plus vite possible vers elle. Tout deux touchèrent le fond de l'océan. Elle était inconsciente. Le corps de Lina s'était délicatement posé sur le sol de l'océan. Samash le prit et la tint dans ses bras. Il la serra le plus fort qu'il pouvait. Il sécréta une drôle de chose dans le coin de son œil. Une, puis deux, puis trois. Puis se fût un flot de liquide qui sortit de ses yeux. Son désarroi et sa tristesse étaient profonds.


Soudain n'en pouvant plus il cria. Il était persuadé qu'elle allait partir. Son cri, à intensité équivalente à son amour pour elle, résonna. Cela créa une onde de choc qui buta contre la rocaille. La famille de Lina perçut cela et les baudroies aussi. Ils partirent le plus vite possible vers le lieu d'origine de la vibration puissante. Lorsqu'ils arrivèrent sur place ils virent Samash tenant Lina dans ses bras, inconsciente. Les baudroies éclairaient la scène. Leur stupeur et tristesse se lisaient sur leur visage. Ils s'empressèrent de ramener leur fille et Samash chez eux. Leur fille resta alitée des jours et des jours...


Chapitre 9


Samash allait pêcher chaque jour. Il ramenait à manger et aussi des étoiles de mer. Elles avaient des propriétés apaisantes pour les brûlures. En les plaçant sur des zones brûlées on enlevait toutes les lésions. Cela prenait du temps, et les étoiles de mer devaient récupérer de ce processus de cicatrisation qu'elles exerçaient sur les tissus abîmés. Il fallait donc en trouver chaque jour des nouvelles.

Samash apprit à connaître la famille de Lina. Il savourait leur simplicité. Non que chez lui il ne la connaissait pas. Mais avec eux les choses étaient souvent une évidence. Leurs activités quotidiennes lui permettaient d'affronter la convalescence de Lina. Chaque jour il se promettait de garder espoir. Elle allait revenir à elle. Pour l'instant elle ne parlait pas, gardait les yeux fermés. Elle était en vie malgré les foudroiements répétitifs qu'elle avait reçu. Sa mission à lui était d'être près d'elle et de prendre soin de ses blessures. Les gestes tendres, les paroles douces, les baisers sur son front réguliers aidaient à guérir le corps et l'esprit de sa princesse. C'était bien plus qu'une princesse pour lui. C'était une amie, une âme comme un double. Le lien qui s'était créé à leur rencontre se renforçait avec toutes les attentions qu'il lui portait chaque jour.


Une matinée, qu'il partit faire sa vadrouille quotidienne, il rencontra un des coquillages centenaires des océans. Celui-ci était habité par son créateur. Il était vieux de 398 ans. Il parlait un langage étrange. Sa bouche n'était pas vraiment visible. Elle était cachée sous la coquille. Samash lui dit « Bonjour. ». Le coquillage marmonna quelque chose. Samash répondit « Merci bien. ». Il ne savait pas quoi répondre à ce qu'il ne comprenait pas. Ce fût les seuls mots qui lui vinrent. Il dit « Au revoir » au coquillage, puis prit le départ, quand soudain le mollusque sortit sa bouche de dessous la coque et lui dit : « Au fond des océans se trouve un cœur. Lorsqu'on le touche rien ne peut altérer l'amour. », puis il se tût.

Samash répondit un peu hésitant, « Ha, heu... d'accord. Merci. »

Il ne savait pas trop quoi comprendre de son message ni de la situation, il voulu partir à nouveau. Puis le coquillage reprit : « Tu l'as touché, et elle aussi. »


Cette phrase lui parlait sans lui parler. Encore un marabout du fond des abysses se dit-il. Lina était entre la vie et la mort. Il se mit à penser que la seule chose dont ce coquillage, qui semblait en savoir un peu trop sur sa vie, se préoccupait était que l'amour devenait inaltérable si on touchait le fond des océans. Samash se demanda si le coquillage savait tout ce qu'il devait endurer chaque jour, et la force qu'il devait porter pour eux deux.

Le coquillage parla à nouveau : « Oui je le sais. C'est pour cela que je te délivre ce message. Vous y êtes. »


Ce gros mollusque du fond des âges arrivait à lire ses pensées. Il était troublé. Il prit peur. Il voulu partir. La bouche du mollusque continua avec ces mots : « Ne crains pas ma télépathie. Seulement le désarroi est le problème. Celui-ci est source de misère, qui elle n'est qu'un théâtre qui fait miroiter la peur et toutes ses filles avec. Sinon que tu y es, c'est tout. Et elle avec. »


Samash qui s'était figé pour l'écouter, se mit à poser une question à son interlocuteur : « Qu'est-ce que veut dire Tu y es ? ».


Le coquillage prit un temps puis souffla de l'eau et un énorme nuage de poussière se souleva, il y envoya de petits mollusques fluorescents qui dansaient dans le nuage. Il dit : « Tu y es, dans les étoiles. Tu les vois ?

- Oui je vois les lumières dans la poussière.

- C'est cela. La lumière dans la poussière. Sans la lumière tu ne verrais pas la poussière. Mais sans la poussière tu ne profiterais pas de la lumière.

- Et je suis où ?

- Dans la danse entre les deux. »


Samash prit un temps. Puis dit au mollusque : « Je dois y aller maintenant. Ils m'attendent. »

Celui-ci lui répondit : « Merci de ta visite. Et longue vie !

- Venant d'une personne aussi âgée que vous, je prends cela comme un porte bonheur.

- Hé hé, tu peux, lui répondit-il en riant. Adieu alors mon ami !

- Adieu. »


Puis Samash partit. Cette rencontre le laissait sur une note étrange. Il ne savait pas ce qu'il devait comprendre de ces mots. Il les avait reçu, et c'était déjà bien suffisant.


En revenant vers la maison de Lina, il sentit dans son dos une légère pression. Quelqu'un toquait sur lui avec le doigt. Il se retourna et sentit sous ses mains la chaleur d'autres mains. C'était les mains de Lina. Elle venait de se réveiller, et cherchait Samash partout. Il la prit tendrement dans ses bras, il la serra fortement, et elle aussi en retour.


Le lendemain matin les noces de nos deux amoureux furent annoncées en grande pompe.

Ils se marièrent le mois suivant. Ils eurent un peu trop d'enfants, et vécurent heureux à souhait.


« Voilà, ça te va, me questionna la narratrice.

- Ecoute je trouve que la fin est vraiment très touchante.

- Tu crois qu'il vont vraiment vivre heureux ?

- Alors d'après ce que je pense de leur vie, oui. Ils ont des poissons aspirateurs et nettoyeurs pour entretenir leur petit cocon de coquillage. Ils ont pas de facture à payer. La voiture c'est leur corps. Je pense que ça enlève les problèmes principaux de couple, non ?

- Toi alors le romantisme c'est pas ton truc.

- Et j'oubliais ils passent leur temps à pêcher, à décorer leur maison, à préparer les fêtes, puis les faire. C'est plutôt pas mal comme programme. Puis attends, sans pragmatisme le couple ça peut pas vivre. - Mouais...

- Je pense que c'est là que le mal s'installe. On croit que le couple c'est de l'amour et qu'il ne faut pas parler logistique, et bien je suis contre. V'là. La logistique c'est aussi de l'amour.

- Mais t'es seule. Hein !

- Oui, mais c'est plus facile pour raconter des histoires.

- Tu peux écrire à deux.

- Mouais... C'est vrai. Ha, rien est figé, tout peut arriver. Regarde-toi avec ton triton. »


Je m'arrête un instant, réfléchis, puis demande à ma sirène conteuse : « Ôte-moi d'un doute, ton triton des abysses, enfin qui ressemble à un triton de terre, mais qui est des abysses, enfin ton histoire à dormir debout là... ça existe ?

- C'est un conte, tout est possible !

- Oh la vilaine ! Dis-moi, t'es une sirène au moins ?

- C'est comme tu veux.

- Alors là, doublement vilaine.

- On s'est amusé, c'est ça qui compte. Non ?

- Moui. Bon je vais dormir. Bécasse, ça c'est sûr que tu l'es.

- C'est ton mot de la fin ?

- Oui ! Bécasse! »

Je repris : « Juste une question, une intuition comme ça, à tout hasard, Marie-Antoinette c'est qui ?

- Votre bonne reine.

- Oh non ! Mais non, mais non, mais non...

- Quoi ?

- Faut suivre la lumière, enfin je sais pas si tu vas réussir à la suivre, mais faut la suivre.

- T'es vraiment cynique.

- Non, cette fois je fais preuve de réalisme. Bon voyage. Moi, je suis fatiguée, je vais me coucher.

- Bonne nuit.

- Adieu. »


Soudain une grosse boule de lumière apparut dans ma chambre, ainsi qu'une autre petite boule lumineuse qui s'engouffra dans la première, puis tout disparut.



Fin.



Merci infiniment à Flo Igi pour son aide.