Je partage ce récit en toute modestie des histoires intégrées à celui-ci et ainsi que de la grande histoire qui s'y trouve aussi.
Tout cela est bien sûr purement fictif.
Le récit se déroule juste après la fin de la pièce de August Strindberg, Mademoiselle Julie de 1889. Parce que cette fin n'est pas vraiment définitive en réalité...
Cette histoire n'est pas pour les enfants, mais pour les adultes et les grands adolescents.
Merci infiniment à Flo Igi pour sa précieuse aide et présence. Merci beaucoup.
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Dans un village de Suède, au matin du 25 juin 1888, un corps fut tiré sur le sable laissant apparaître une longue trace de sang rouge sur le sol. Le corps avait été trouvé dans la rivière par une espagnole prénommée Maria. Elle travaillait cet été-là dans une ferme non loin de la rivière pour un paysan appelé Finn. Elle y était logée et nourrie.
Lorsque Maria arriva à la rivière elle vit le corps inerte dans l'eau, lui tapota les joues. La personne grommela des choses. Voyant un des poignet tailladé, Maria tira aussi vite que possible le corps, puis déchira un bout de jupon propre et l'enrubanna fermement sur la plaie. Elle emmena le corps jusque la ferme de Finn, le portant par le dessous des bras.
L'espagnole avait fuit le bordel espagnol, le couteau enrubanné à la cuisse, sous une pile de jupons. Certaines femmes partaient ainsi pour l'Amérique se redonner une chance. Elles fuyaient la misère, le chaos, et souvent leur vie. Elles mourraient en partant, avec l'espoir de renaître un jour sur ces nouvelles terres.
Maria avait testé l'Amérique d'abord, puis les circonstances la firent s'embarquer finalement pour la Suède. Elle logeait et travaillait près d'un bourg et de quelques grandes propriétés Suédoises.
Arrivée dans la cuisine de la ferme, le corps saignait encore légèrement. Maria et Finn, sans parler, le déposèrent sur la table à manger. Elle avait pratiqué des soins et connu des conflits armés dans une autre vie. Le sang, la vie, la mort, elle les connaissait.
Maria alla chercher herbes, eau chaude, savon et linges pour cautériser et soulager la plaie. Elle revint et se mit à la tâche.
Après avoir nettoyé la plaie au savon et à l'eau chaude, elle déposa un peu d'Achillée mille-feuille cuite sur la plaie enlevant les saletés de la rivière. Elle rinça, et finit avec un baume de calendula pour la cicatrisation. La plaie n'était pas si grande que cela, elle devrait s'en sortir.
Finn, après les soins, dit à Maria que le corps était celui de Julie, la fille du riche propriétaire du château situé à côté de la rivière. Il s’était absenté pour quelques jours. Sa fille était allée danser la veille, pour la Saint-Jean. Dans le village on disait qu'elle s'était comportée de manière extravagante au bal. Son projet de mariage avait tout récemment avorté. Elle cherchait à se défouler certainement, dit Finn.
A présent il fallait attendre que Julie se réveille. Elle était extrêmement fatiguée de la perte de sang qu'elle venait de subir. Mais elle était encore en vie, ce qui donnait de l'espoir.
Maria prit le rouet et la laine qu'elle avait cardée la veille et démarra son ouvrage.
Finn observait avec attention ses gestes d'une grande élégance qui le fascinaient. Il s'adressa à elle : « Maria, je ne t'ai jamais demandé... Nous autres les suédois sommes plutôt discrets.
- Et j'aime beaucoup votre discrétion, les latins sont trop électriques parfois pour moi, dit-elle avec son léger accent. Mais qu'est-ce que tu ne m'as pas demandé ?
- Pourquoi ce départ de ton pays ? On m'a dit que c'était magnifique là-bas, que la nourriture y est excellente. Les gens sont certes plus agités, mais les paysages, les vêtements, les couleurs... tout semble intense. Cela me donne envie de prendre mon balluchon et d'y aller.
- Si tu savais... C'est beau, c'est sûr. Mais l'intensité fatigue, et les dernières années ce n'était pas de l'intensité, c'était de la démence. Tout est devenu instable. Le pays n'est plus gouverné, ni gouvernable.
- Pourquoi ?
- Les gouvernements se succèdent sans parvenir à quoique ce soit. Nous autres espagnols sommes perdus. C'est la fin de la grande Espagne. Un bien bel empire qui après son immense gloire tombe. Isabelle, la reine, a tout tenté, Amédée son successeur aussi. Mais les militaires se sont opposés à eux constamment. Et puis ceux qui veulent que les Bourbons reviennent sur le trône sont depuis plus d'un siècle prêts à tout pour refaire surface. Un vrai cauchemar.
- En Suède nous n'avons jamais eu vraiment d'Empire avec nos colonies comme vous. On a eu des petits bouts, par-ci, par-là. On ne peut pas trop décliner comme vous. Enfin on a un beau royaume Suèdois et Norvégien. Grâce aux usines et aux fermes qui s'activent de plus en plus nous sommes plus nombreux. C'est d'ailleurs la raison qui fait que nous avons ce besoin d'évasion. L'Amérique semble être ce nouveau pays avec de l'espace et des potentiels énormes. Beaucoup de gens en rêvent.
- Toi aussi, Finn ?
- Parfois oui. Je suis seul, je n'ai pas beaucoup de famille, qu'est-ce qui me retient ?
- L'amour de ton pays ?
- Ha oui, ça... »
Finn observa à nouveau Maria qui avec ses doigts faisait glisser la laine, tournicoter et s'agglomérer pour former un fil avec le moins de boules possible. Sa laine était un peu habitée et formait des conglomérats facilement. Elle pédalait doucement pour faire tourner le rouet et créer une tension légère permettant de mieux réaliser son ouvrage. Elle semblait avoir toujours fait cela. Maria sentit le regard de Finn. Elle l'observa aussi en retour, lui sourit, puis elle raconta :
« Moi aussi j'aime mon pays, plus que tout au monde. Mais les dernières années m'ont obligée à partir. Je l’ai quitté seule et sans ressources. Les hommes m'ont tout pris, ma joie, ma liberté, ma patience, mon discernement. A force de coups bas, et d'abus j'étais désorientée. C'était trop douloureux et je ne le supportais plus. Partir me permettais de m'apaiser. »
Finn hocha de la tête par signe d'approbation.
« Je viens d'une famille modeste, proche de Valence, mais pas pauvre. Dans la ferme de mes parents nous avions tout avec mes trois sœurs. Ha, j'ai eu une enfance radieuse, aucun nuage à l'horizon..
- Il y a des oranges là-bas, n'est-ce pas, demanda-t-il.
- Oui, elles sont excellentes. Je crois que c'est mon fruit préféré. Petite ma grand-mère après les récoltes nous faisait toutes les recettes possible. Ma préférée reste le gâteau de Valence, Coca de llanda. Bien moelleux, un régal. Hum !
Lorsque je suis devenue ouvrière dans une ferme avec mon père, j'ai rencontré un homme d'Andalousie qui venait pour affaire. Bizarrement, alors que c'était un hidalgo, il est tombé sous mon charme, et m'a demandé en mariage. La vie qu'il m'offrait était inespérée vu mes origines. J'ai dit oui. Il était très élégant, et d'un charme incroyable. Je crois que j'ai succombé, c'est tout, dit-elle en riant. Nous sommes partis vivre en Andalousie. Pour décrire cette région, on peut dire que c'est sec, mais que les humains ont rendu le lieu fertile avec des espèces savoureuses de plantes qui donnent même dans les pires conditions. »
Finn lui proposa une boisson pétillante bien fraîche pendant qu'elle filait la laine et racontait. Il lui suggéra aussi de se poser, de ne plus s'agiter. Il voulait écouter son histoire et sentir sa présence, que son écoute à lui et sa parole à elle puissent être pleine et entière.
Maria posa son fil et sa laine, laissa le rouet en pause, puis bu la boisson bien fraîche et continua son récit : « Chez Pedro, mon mari, la plupart des gens croyaient me connaître. Ils se trompaient. Ce qu'ils percevaient n'était pas moi, mais ce qu'ils pensaient de moi. Dès mon arrivée les gens sont venus vers moi avec un intérêt étrange. Ils me posaient des questions sans vraiment attendre de réponse. J'étais nouvelle, c'est ce qui leur plaisaient. C'était ce qui les attirait chez moi. Qui j'étais... Ils ne s'en préoccupaient pas. Au début je disais à mon mari que j'étais gênée de leurs manières intrusives quand ils me questionnaient. Il me disait de ne pas m'en inquiéter. Je ne comprenais pas encore dans quel endroit j'étais tombée. Ils avaient de la chaleur dans le sang. Mais quelque chose leur manquait... Le soleil, et le vent parfois violent leur avait peut-être tapé sur la tête...
Mon mari était leur pilier, ça je l'ai découvert plus tard.
- Leur pilier, demanda Finn.
- Oui, il faisait fonctionner la colonie.
- La colonie ?
- Oui, une mauvaise colonie. J'étais leur future ressource. Ils chassaient les âmes comme on chasse un gibier. J'ai une nature joyeuse et chaleureuse qui charme facilement les gens. Cela n'a pas manqué avec Pedro, il a fondu instantanément. Il a vu aussi autre chose. Je ne pensais pas que quelqu'un pouvait se lier pour ce genre de motifs. J'ai du apprendre seule à discerner ce trait de prédateur chez les gens, car dans ma famille personne ne me l'a appris.
- Mais que te faisaient-ils Maria ? Je veux comprendre, interrompit Finn.
- Et bien ça a commencé tout doucement avec Pedro. Il était, au début de notre relation, adorable. Puis par la suite il a lancé petit à petit des mots. C'était sur mes habits, ma coiffure, les décisions que je prenais, les goûts que j'avais. C'était pour me dire que j'étais ridicule, idiote ou même parfois folle. Les premières fois j'étais surprise, je n'arrivais pas à lui répondre. Parfois même je me disais qu'il avait raison.
Ensuite il a menti. Il racontait des évènements qui ne s'étaient jamais passés, où j'aurais dit certaines paroles. Alors que je n'étais jamais allée dans les lieux dont il parlait, ou jamais je n'avais parlé aux gens dont il faisait référence. Ma mémoire et mon identité en ont pris un sacré coup. Mon éducation m'empêchait de voir cette malveillance. Je me suis mise à me remettre en question constamment. Même ce que je ressentais semblait fou. Si mon intuition me disait quelque chose, je me disais « tu es folle ». »
La boisson pétillante était excellente. Elle ne contenait quasiment pas d'alcool, et en plein milieu de l'été c'était un régal pour le corps et les papilles. C'était une boisson à base de plantes fermentée grâce au sucre. Finn en faisait à chaque période printanière. Ils se régalaient.
Finn demanda à Maria :
« Et ensuite il se passa quoi ?
- Mon ventre a grossi. Je suis tombée enceinte. Oui, grosse comme une baleine, répondit en souriant Maria aux mimiques de Finn.
Ce fût un joli et gros bébé, un garçon. Il s'appelle Juan. Il est magnifique comme son père, d'une douceur incroyable, extrêmement aventurier et curieux comme sa mère. Cette période était un temps de faste. Tout était facile. Malgré les choses étranges que j'avais pu remarquer au début, tout fonctionnait à merveille. Le bébé avait changé beaucoup de choses. L'atmosphère du château était gaie. Le décès des parents de Pedro n'encombrait plus l'espace. La succession devenait assurée. Pedro me couvrait d'or. Je ne savais jamais comment répondre à ces cadeaux. Ce que je préférais c'était sa présence. Les cadeaux je m'en fichais et il s'en amusait parfois, mais gentiment. Oui, c'était une période charmante. »
Respirant un moment, elle se tourna face à Finn et lui demanda : « Est-ce que tu as été marié ?
- Non. Je pense que je suis trop étrange pour les femmes. Je ne peux pas me marier.
- Mais non tu n'es pas étrange. Tu es le fermier le plus banal que je connaisse, si ça peux te rassurer, dit-elle en s'esclaffant. »
Elle le regarda avec des yeux rieurs et malicieux. Finn adorait cela.
Elle poursuivit : « On est étrange seulement pour les gens qui nous connaissent. Tu es étrange pour moi, parce que tu es unique pour moi. Chaque personne que je rencontre et apprends à connaître devient unique pour moi.
- C'est très beau et très gentil Maria, dit-il en savourant ce qui venait d'être dit. Mais je t'assure que j'ai une particularité qui peut faire peur.
- Ha bon ? Tu te transformes les nuits de pleine lune ? Hou hou hou ! Tu sais que tu pourrais, tes poils poussent à certains endroits improbable...
- Ce n'est pas cela, dit-il en souriant.
- Zut, tu m'as trop vendu la mèche, je veux savoir maintenant.
- Tu vas vraiment prendre peur... Je te jure qu'aucune femme ne veut d'un homme comme moi.
- Mais qu'est-ce qui peut bien être si horrible ? Tu tues des gens ?
- Non. Ce serait moins effrayant.
- Hé bien dis donc ce n'est pas de la tarte ce que tu dois avoir... Écoute, j'ai vu et entendu plein de choses dans ma vie, et je ne suis sûrement là que pour l'été, alors dis-moi ton secret. Cela pourra peut-être te faire du bien et te libérer.
- J'ai envie de te le dire. Mais j'ai tout de même peur.
- Vas-y, saute dans le ruisseau d'un coup et lâche le morceau...
- J'entends des voix.
- Et ?
- J'entends des voix.
- C'est tout ?
- Oui, qu'est-ce que tu veux de plus ? C'est horrible, et cela fait peur. Aucune femme ne veut d'un homme qui entend des voix.
- Moi si... Je trouve ça rigolo.
- Il ne faut pas rire de cela Maria. Les voix me donnent des prédictions. Je ne sais pas qui sont ces voix, ce qu'elles me veulent. Cela me fait peur.
- Que risques-tu à part de les entendre ?
- Qu'elles me prédisent certaines choses que je ne veux pas savoir.
- Elles ont prédit que j'allais venir ?
- Non. Elles ne prédisent que les grands évènements.
- Mais je suis un grand évènement. Hé hé.
- Maria, dit-il sur un ton faussement réprobateur. »
Finn se leva et alla vers le broc d'eau dans la bassine pour se rafraîchir le visage. Il avait eu chaud à raconter qu'il entendait ces voix.
Il retourna à côté de Maria qui était restée assise en l'observant. Julie restait inconsciente. Peut-être qu'une partie d'elle-même les entendait. Cependant elle se trouvait loin pour le moment.
Finn revint vers Maria, lui resservit de la boisson fraîche, et dit : « Les voix que j'entends m'ont prédit la fin d'un monde, et des conflits à venir. Je ne veux plus les entendre. Je veux me concentrer sur mon monde.
- Je te comprends Finn. Je plaisante pour alléger ta peur. J'aurais peur aussi à ta place. C'est comme de voir des fantômes. On ne sait pas ce qu'ils nous veulent. C'est terrifiant.
- Oui, c'est terrifiant, c'est le mot. Et pourquoi ils parlent de conflits ? Pourquoi ils ne prédisent pas la paix ?
- Je ne sais pas Finn. C'est comme s'ils nous aidaient à nous préparer. Nous préparer pour le pire.
- Je suis fatigué d'être préparé au pire. Je veux voir le meilleur. Je l'attends avec impatience.
- Ce qui est sûr Finn, c'est que même si le monde vit le pire, il y a toujours une place de paix. Quand j'étais au plus fort des conflits à Cuba, et aussi de l'enfer de ma prison dorée, j'ai vu qu'on pouvait toujours avoir un halo de calme. C'est toujours possible.
- Merci de donner une teinte d'espoir au milieu de l’abîme. Cela me détend. Bon reprends ton histoire Maria, je veux savoir la suite.
- Il va falloir sortir de l'alcool pour la suite.
- C'est le moment idéal pour le faire. Nous sommes au petit matin de la Saint-Jean. C'est la tradition de boire de l'alcool en ce jour.
- Même le matin ? En Espagne, certains hommes boivent le matin pour aller travailler. Je trouve ça un peu trop quand même. On ne boit pas le matin.
- Non, mais c'est un jour de fête et hier avec la fatigue nous l'avons loupé. Il est tôt nous pouvons encore le célébrer. Par contre, normalement, on boit entre amoureux.
- Hou Finn, les suédois ne sont pas si innocents qu'ils ne le laissent penser. Bon aller je veux bien. Qu'est-ce que tu as comme alcool ?
- Principalement ? De l'alcool de fruits qui infuse pendant des lustres. C'est une sorte de vodka que j'ai pris pour l'alcool. J'ai aussi un autre alcool de plantes traditionnel suédois.
- Non, vas-y pour ton alcool de fruits ! J'espère que personne ne verra que nous sommes soûls à 6h du matin...
- Ne t'en fais pas, la plupart décuvent de la veille. Nous serons un peu en retard, mais on suit le mouvement. »
Finn sortit deux verres un peu spéciaux du buffet de la cuisine. Ils étaient petits sans l'être. Il versa une bonne grosse rasade de son alcool à l'aide d'une louche. Maria s'insurgea : « N'en verse pas trop dedans... Je vais vraiment être soûle.
- C'est le principe.
- Bravo, vous faîtes boire les étrangères.
- Oui, parce qu'on aime les faire parler, vu que nous on ne parle pas beaucoup...
- J'aime votre philosophie. Vous faites travailler les autres, quoi.
- C'est ça.
- Tu crois que Julie a bu aussi ?
- Je ne sais pas vraiment. Mais j'ai senti une odeur d'alcool en la portant, comme de la bière.
- Ça doit être la raison pour laquelle elle est restée. Elle a voulu boire quand papa était parti. Ces filles de nos jours... Hé hé. Mais je me demande pourquoi elle a voulu mettre fin à ses jours ?
- Tu y as déjà songé toi au suicide ?
- Bien sûr. Dans une vie chacun y a pensé une fois. Les choses ne sont pas roses ici-bas. Il n'y a rien de mal à cela. Quand la vie semble trop difficile on a besoin de poser les valises.
- Tu le conçois ainsi ? Tu ne le vois pas sombre ?
- Si bien sûr c'est sombre. Mais ce n'est pas mauvais. C'est le signal qu'il faut poser des valises. C'est trop lourd. Parfois la meilleure façon pour traverser cette lourdeur est de fantasmer l'acte du suicide, et ensuite on en a plus envie. On l'a fait en pensée. Sûrement qu'on a déposé une part de nos valises de cette manière.
- Étrange manière de voir cela. Mais intéressant. En fait c'est comme si tu accueillais le bon comme le mauvais sans en avoir peur.
- C'est ça. Je suis cet être qui expérimente des évènements. Je ne suis pas les évènements. Quand je suis dans une situation difficile, j'ai mal, mais globalement je sais que ce n'est pas moi. Cela ne m'empêche pas de tout vivre et tout ressentir. C'est les deux à la fois. Je suis présente et non présente. Rigolo, non ?
- Oui. Intéressant. Et donc quel est le moment où tu as pensé à ce suicide ?
- Ha tu veux aller directement à ces moments précis ?
- Je ne sais pas. Est-ce que les autres moments vont expliquer cette envie ?
- Peut-être... Je poursuis alors. J'ai eu un deuxième fils trois ans plus tard, Eduardo. Blond, étonnant pour un andalou. C'est mon sang celte qui a du ressortir. Il était plus coquin que le premier et d'une intelligence rare.
Rien que de penser à ce qui va suivre je suis bloquée. Mon cerveau se brouille. Ce n'est pas mon deuxième fils le problème. C'est leurs pertes, à mes enfants. Mes trois petits.
- Tu as eu trois enfants ?
- Oui. On va d'abord parler des deux premiers que j'ai eu avec mon mari. C'est à partir du deuxième que les détails que j'avais remarqué au début devinrent plus flagrants. J'avais pondu, maintenant je devais être traite. Mon mari devint le général en chef de mon calvaire. Et ces sbires qui travaillaient jour et nuit pour lui s'actionnèrent comme des machines pour me hacher menu. »
Elle s'arrêta, sourit de manière forcée, puis son visage se crispa, et les larmes coulèrent. Finn lui prit les mains, et lui dit : « Maria, je suis là. Je ne te lâcherai pas. Nous allons nous libérer aujourd'hui de nos fardeaux. Cela n'a plus lieux d'être. Mes oreilles et mes yeux vont être les témoins de ton histoire.
Ces gens ne t'ont pas regardé comme tu m'as regardé, et comme je te vois. Et surtout personne n'a le droit de te violenter ou d'abuser de toi.
- Finn... Je ne sais pas comment te remercier pour ce que tu viens de dire. Cela me touche énormément. Tu sais, la plupart des souvenirs que j'ai sont effacés de ma mémoire, car trop douloureux. Je peux te raconter les plus marquants. Je t'ai dit les mensonges, les campagnes de diffamation. Je dis campagne car ce sont des actions presque militaires contre un individu. Tu dois constamment te protéger, faire attention à ce que tu dis, à qui, dans quel contexte. Tout peut être retenu contre toi. Tout. Et en face ils se coordonnent pour te neutraliser. J'avais l'impression d'être leur ennemie sans jamais ne rien leur avoir fait de mal, à part leur apporter ma joie, et mon ventre au passage... C'était plutôt fructueux comme échange pour eux.
Je ne veux pas passer pour l'innocente parfaite sous tous les angles. Mais c'est vrai que je ne leur ai rien fait.
- Ne te justifie pas Maria, je comprends tout à fait. Je connais ce genre de situations et de personnes.
- Je suis bien triste d'apprendre cela Finn. Personne ne doit vivre ce calvaire. Tu l'as vécu à quel moment ?
- Quand j'étais dans ma famille. J'étais le vilain petit canard. Personne ne me comprenait vraiment. J'ai du me faire d'autres cercles de relations et reconstruire mes fondations sur de la pierre, du solide, pour pouvoir devenir celui que je suis.
- Dans sa propre famille c'est encore plus difficile. Ils doivent nous soutenir normalement.
- J'ai survécu. On y survit plus ou moins.
- Oui, on y survit comme on peut surtout.
- C'était une épreuve comme une autre. Je ne préfère pas trop en parler c'est encore trop douloureux pour moi.
- Je comprends, dit-elle en soupirant. Où en étais-je ? Je peux te raconter l'histoire des devoirs. J'avais fait lire à Juan le poème qu'il devait apprendre. Nous habitions dans la campagne aux alentours de Séville et avions fait la veille une visite chez sa tante, et bien à Séville. Juan avait rédigé un texte où il avait tout décrit du voyage. J'avais trouvé qu'il écrivait bien, et s'il avait fait des erreurs je m'étais plu à l'aider. Juan avait montré à son père le texte. Il y avait relevé des fautes. Soit. J'en doutais fort après ma relecture et celle du précepteur. Mais cela peut arriver. Ce qui m'a choquée c'est la suite. Il m'a fait venir, et m'a demandé comme à une enfant : « Mais qu'est-ce que c'est que cela ? ». J'étais pétrifiée encore une fois. Je ne savais pas quoi lui répondre. Les fautes n'y étaient pas pour la plupart quand nous l'avions rédigé et corrigé. Je ne sais pas s'il en avait rajouté ou quoi, je ne comprenais rien.
- Il n'avait aucun droit de t'infantiliser de la sorte.
- Les domestiques étaient quasiment tous là lorsqu'il m'a réprimandé ainsi. C'était horrible.
- Il t'a humilié publiquement. Un homme faible Maria. C'est tout.
- Je sais. Mais cela fait mal.
- Je sais, je connais cela parfaitement.
- Oui, j'imagine que tu connais avec ta famille... Parfois c'était sur les habits que je portais qu'il avait ce genre de remarques, ou sur les habits que je choisissais pour mes fils. C'était trop court, trop froid, trop enfantin pour leur âge, trop coloré, ou pas assez ceci et cela. Et toujours devant les domestiques. Quand nous étions seuls, c'était des mots doux et froids dans les mêmes paroles... Cela me pétrifiait encore plus. Je ne savais plus sur quel pied danser. L'homme du début s'estompait pour laisser la place à un ogre. Je le craignais. Parfois il avait des gestes violents contre des objets lorsqu'il se mettait en colère. J'étais encore pétrifiée. Il ne me tapait pas, mais en tapant ailleurs il me menaçait quand même. Il déployait sa force pour créer un sentiment de peur, de pouvoir et de contrôle.
Tu sais les gens qui agissent de cette manière ont une peur bien plus grande que ceux qu'ils menacent. Ils font cela pour ne pas subir ce qu'ils font aux autres, ou qu'ils ont subit plus jeunes. Je ne souhaite à personne d'être entouré de ce genre de personne. C'est extrêmement destructeur. Et oui, on pense au suicide dans ce genre de situation, dit-elle en se tournant vers Julie. »
Elle la regarda qui dormait, paisible comme une enfant. Même si elle était inconsciente Julie semblait avoir perçu qu'elle était sauve. Son corps envoyait subtilement des signes de calme et de détente.
Finn reprit : « Mais Maria, tu ne pouvais pas demander de l'aide ?
- J'étais loin de tout. Ma famille était loin. Après j'ai compris pourquoi il m'avait choisit, la bonne poire. Jeune, jolie, gentille, pleine de joie, et isolée, car éloignée de ma famille et de mes amis. Et puis... on ne part pas comme ça d'une demeure de cette taille, sans avoir de comptes à rendre, et surtout il y avait les enfants. Je ne pouvais pas les laisser dans cet enfer. Je voulais les sauver de la folie ambiante. J'avais malgré tout ma femme de chambre Rosa qui me rattrapait quand il le fallait. Heureusement qu'elle était là. Après, il a eu un événement très difficile, mais qui m'a aidé à sortir de cet enfer... »
Elle inspira fort, pleura.
Finn posa ses mains sur les genoux de Maria. Il était tout proche. Il se sentait inutile et utile à la fois. Son instinct masculin savait que sa présence la réconfortait, et lui permettait de se libérer de tout ce poids de manière sereine. Il avait tellement mal pour elle. Maria prit une grande rasade d'alcool.
Elle reprit : « Mon mari était dans la laine. C'est d'ailleurs comme ça que je l'ai rencontré, dans la ferme où je travaillais. Mon père était un mayorale, il s'occupait des trasumantes des moutons. Je l'aidais quand je pouvais, sinon je restais travailler à la maison. Pedro était venu pour conclure des accords avec mon père et d'autres. Il voulait plus de troupeaux pour collecter plus de laine. La plupart des moutons dont il s'occupait allaient à Soria au début. C'était pour la laine de moindre qualité, puis avec le temps et les connaissances, quand nous étions mariés, il est allé à Ségovie, pour celle de qualité. Il en était fier comme un pape de Ségovie. On avait aussi des oliviers, mais principalement on vendait de la laine. La laine espagnole est très reconnue.
- Oui, je crois en avoir entendu parler. C'est la laine merinos ?
- Oui, c'est cela, la laine est bien frisée.
- C'est pour ça que tu sais filer ?
- Oui aussi. Je le faisais comme passe-temps chez mon mari. Chez mes parents cela m'arrivait d'en vendre. Je pouvais faire les teintures aussi.
Dans notre propriété avec Pedro, nous avions un grand hangar. Ce jour-là j'y suis allée pour demander quelque chose à mon mari. Je ne sais plus quoi. Je l'ai cherché. Je ne le trouvais pas. Je l'appelais quand soudain j'ai vu deux hommes arriver que je connaissais seulement de vue. Un des hommes m'a demandé ce que je voulais. Je lui ai dit que j'étais chez moi, que la question était malvenue. Je cherchais mon mari, c'était évident, non ? Je leur ai demandé qui ils étaient. Ils m'ont dit que cela ne me regardait pas, que je n'étais pas la responsable, et que je devais être dans mon salon au lieu d'aller dans les affaires de mon mari. Je le cherchais pour lui demander quelque chose, point, dit-elle en soupirant. »
Elle marqua une pause, reprit une gorgée de l'alcool fruité. Ses jambes commençaient à se tendre. Elle savait qu'elle devait parler et que les douleurs allaient l'accompagner tout au long du récit. Elle sentit ces jambes contractées, celles tétanisées qui ne savaient pas s'il fallait partir ou ne pas bouger. Elle respira profondément et poursuivit : « L'un des deux gars insista sur le fait que je ne devais pas partir de mon salon que c'était dangereux de se promener hors de chez moi. J'ai presque ri, je me promenais en permanence partout. Je ne risquais rien, j'étais chez moi. Ils ont commencé à me dire que j'étais bien en chair, que c'était plutôt joli et appétissant. Ils le faisaient en tournant autour de moi, jusqu'à me coincer dans un coin du hangar. J'ai commencé la tétanie à ce moment-là. Impossible de faire quoique ce soit. Je les voyais s'approcher, avec leurs mots à vomir, et leurs yeux vicieux. J'étais cernée. Puis ils ont sortit les couteaux, et là je savais que c'était fini. Je me tue. L'un d'eux s'approcha avec le couteau à la main, le fit glisser sur ma joue puis souleva mes jupons. Dans un dernier élan de défense, je me mis à crier. Puis il déchira ce qu'il y avait à déchirer sous mes jupons, glissa le couteau sur ma cuisse et me dit que si je criais il allait utiliser le couteau pour faire une coupe à mes lèvres, celles du bas... Il menaça mes fils de mort si je parlais... La suite, je ne sais pas trop. Je sens juste leurs odeurs sur moi, leur peau, leurs gestes, leur haleine de manière vague et intense à la fois... »
Elle ne pouvait plus parler. Le visage se crispa, une fois de plus, et les larmes coulèrent. Elle blottit sa tête dans ses mains. Finn la prit tout entière dans ses bras. A cet endroit elle se sentait en sécurité, et cria tout le mal qui devait sortir. Le cri tellement profond et virulent réveilla en sursaut Julie qui était encore étourdie. Elle cria aussi. Finn et Maria se regardèrent d'abord, puis dévisagèrent Julie. Elle était bien en vie, et revint à elle par épisode régulier. Elle se rendormit aussitôt après. Maria et Finn restèrent dans le silence un moment, puis s'esclaffèrent pour libérer la surprise et la joie qui les avaient tenus en haleine.
Maria continua : « Après cet assaut, je n'ai plus ressentie mon corps de la même manière. J'étais beaucoup plus sur la défensive, attentive au moindre mouvement. Et je garde en moi comme une trace et une odeur qu'on ne peut enlever. Surtout l'odeur. Mon corps a trouvé l'odeur pour crier quand il se sent en insécurité ou en colère profonde. Cela sort part là où cela le peut. Je suis propre mais mon âme salie sent encore ce mal régulièrement. Mon corps s'humilie car il a honte de s'être laissé faire...
- Tu ne pouvais pas bouger et faire quoique ce soit. Tu n'es pas responsable...
- Je sais. J'étais figée, je ne pouvais plus bouger. J'étais même à moitié inconsciente. Une part de moi sait que je n'y pouvais rien, et une autre part crie et s'humilie.
Avec ce genre de chose on se dit que le mal ne peut pas être plus fort. Et bien non... Pendant que ces messieurs abusaient de moi le bras droit de mon mari, Alfonso, me surprit avec les deux types. Il en conclu que je trompais Pedro. Les deux types ont dit à Alfonso que je les avais aguiché. Les femmes... on est comme ça, parait-il, dit-elle avec ironie et colère.
Les deux se sont rhabillés, puis ont filé en douce ce jour-là.
- Tu les as revu après ?
- Moi, non. Enfin, si mais bien plus tard. Ils revenaient souvent, parce que Pedro travaillait avec eux pour des raisons économiques. Mon mari n'a jamais voulu écouter ma version des faits. Avec eux il est passé outre ce qu'il pensait être une tromperie, mais pas pour moi. Quand il est rentré et qu'il a entendu la nouvelle qu'Alfonso lui sifflait comme un serpent dans les oreilles, la colère lui est monté. Il est venu me chercher et m'a frappée violemment, il m'a insultée de traînée, de bonne à rien, que je n'étais pas capable de lui faire une fille, et que je ne savais pas tenir la maison et notre personnel. Il ne voulait plus me voir. Il m'a demandé de partir sur le champ. Je lui ai supplié de rester. Même si c'était un enfer, j'avais mes fils. Je ne voulais pas les quitter. Il m'a attrapé par le bras, et m'a traîné jusque dehors. Je lui ai encore supplié de ne pas le faire. Il a fait venir mes affaires à la porte et il a interdit au personnel de me faire rentrer. Je n'ai pas pu voir mes fils une dernière fois. J'ai demandé à voir ma femme de chambre. Je lui ai demandé de veiller sur eux. Elle m'a juré qu'elle s'occuperait d'eux comme de ses propres enfants.
- Elle en avait le pouvoir ?
- Oui. Elle était responsable du personnel en plus de s'occuper de moi. Je lui ai aussi dit que cette histoire était fausse, que je n'avais pas trompé mon mari, encore moins avec ces deux énergumènes d'une crasse incroyable. Rosa me confia qu'elle n'en avait aucun doute. Ces deux individus sentaient la vermine à plein nez. Elle me donna l'adresse d'une amie à elle qui vivait à Séville. Heureusement qu'elle était là Rosa. Elle m'a sauvé bien des fois. J'y suis allée le temps de trouver où partir. Puis là-bas elle m'a retrouvée, et m'a dit de rejoindre sa sœur qui se trouvait dans un couvent à Cuba. J'y suis partie, sans me douter que j'étais accompagnée durant tout le voyage.
- Tu es tombée enceinte ?
- Oui...
Tu sais Finn, dans cette histoire le viol c'était juste pour illustrer ce que j'avais vécu au château. Ils m'ont violé je ne sais combien de fois, Pedro et sa famille, son cousin et son frère, qui y vivaient aussi, puis une bonne partie du personnel. Tous ces gens se sont ligués pour me détruire. Ce n'était pas physique, mais ils m'ont violé. Ils ont violé mon espace intime, je ne sais combien de fois. Je tentais d'effacer l'ardoise pour oublier à chaque fois.
Puis je découvrais une perte, un objet remplacé, une trace laissée volontairement, parfois de l'urine dans des fioles... Ils marquaient le territoire qui était le mien. Ils faisaient tout pour que je sois ramenée à ces abus constamment. C'est moche, vicieux, puant. Je le transformais, puis ça revenait, ça collait... Leurs abus me plombaient, mais je devais avancer coûte que coûte. Cependant à chacune de ces horreurs j'ai pu en tirer des leçons et transformer ce putride en quelque chose. Le plus visible étant la naissance de mes enfants...
- J'aimerais beaucoup rencontrer tes enfants. Quelle histoire en tout cas, dit-il en soupirant. Tu sais comment on les appelle les hommes comme Pedro dans mon pays ? On les appelle Loki. Ils sont beaux, tout fringants, mais sont les rois de l'illusion, du mensonge et de la ruse. Je ne les supporte pas. »
Finn eût une moue de surprise et de joie : « Tu ne voudrais pas les faire venir ici tes enfants ?
- Je ne peux pas. Mes fils ont été pris en main par la sœur de Pedro. Ils sont en pensionnat. Ma fille est chez mes sœurs près de Valence. Ce serait difficile pour elle la vie de saisonnière de ferme en ferme.
- Tu ne l'as pas prise avec toi à cause de cette instabilité ?
- Oui. Je ne peux pas lui offrir quelque chose de bancal. Puis pour la protéger... J'ai encore peur des hommes de main de mon mari.
- Peut-être que tu peux la faire venir si tu trouves une ferme où tu y travailles à l'année.
- Oui cela pourrait être possible. Tu es en train de me proposer de travailler pour toi de manière permanente ?
- Je ne sais pas, c'est envisageable... »
Soudain, ils entendirent un grognement. C'était Julie qui se débattait dans son sommeil semi-éveillé. Cela les rassuraient à chaque fois de l'entendre geindre ou crier. Elle allait revenir à elle.
Finn demanda à Maria : « Mais pourquoi tu es revenu de Cuba ?
- Je suis partie à Cuba vers 1878, Rosa m'avait dit que la guerre là-bas venait de se finir. Petite j'étais passée à côté des guérillas du nord de l'Espagne. Le peuple s'oppose régulièrement et farouchement aux militaires, royalistes ou républicains. C'était particulièrement sanglant la répression durant ces guerres. Je pensais que j'éviterais cela dans ma vie. Mais en arrivant là-bas, je fus surprise par la petite guerre à Cuba qui suivit la grande. Elle dura de 1878 à 1880... Heureusement elle n'était pas trop violente, seulement par épisode. Mais c'était déjà trop. Au bout du compte les indépendantistes ont perdu. Mais ils vont gagner, j'en suis convaincue.
- Tu sais Maria, les voix que j'entends me disent que certaines choses sont préparées pour empêcher ce sursaut français, italien, espagnol. Peut-être comme les indépendantistes cubains.
- Ne t'en fais pas Finn, à la fin les choses s'arrangeront, que cela prennent des années, un siècle ou des siècles, le monde s'arrangera. C'est comme moi, un jour je vais revoir mes enfants.
- C'est vrai, on gagne toujours à se lever pour se défendre. En Suède on a abolit l'esclavage dans les années 40. Et le servage il y a des siècles, en 1300 quelque chose. Je n'arrive pas à concevoir qu'on puisse se dire qu'un autre être humain puisse être à notre service, quand même.
- Pareil.
- Dans le couvent c'est là que tu as appris à soigner ?
- Oui j'étais dans l'hôpital de la communauté des Hijas de la caridad à la Havane. J'étais dans l’hôpital pour les femmes malades, San Francisco de Paula, et à San Ambrosio pour les militaires, lors des conflits armés.
Pour répondre à ta question d'avant, je suis rentrée en Espagne car Pedro est mort. C'était en 1885. J'y suis retournée pour retrouver mes fils et aussi parce que le divorce n'avait pas été prononcé, j'héritais de tout. J'ai juste eu une surprise à l'arrivée, une grosse... »
Elle respira un grand coup et bu encore de l'alcool bien fort. Elle en demanda à nouveau à Finn. La tension de la conversation n'avait pas permis à l'alcool de faire son effet. Cependant après avoir dit le plus difficile, le corps se détendant, l'ivresse montait doucement à la surface...
« Je reprends, dit-elle, tu vas voir la suite est tragique et comique à la fois. Tu vas aimer je pense. »
Elle dit tout cela avec la voix un peu plus basse parlant plus lentement, l'alcool...
« Mon mari avait toujours ses fameux hommes de mains, les affreux qui ont abusés de moi, tu vois ? Leurs petits noms au passage c'est Fernando et Paco Sanchez, un plus grand et l'autre plus petit. Le duo le plus comique du monde... Pfff...
Attends gifle-moi un peu, j'arrive plus à penser normalement avec ton alcool.»
Finn rigola et s'exécuta. Il lui tapota les joues pour lui faire reprendre ses esprits.
« Alors les deux gus... et bien ils avaient une connaissance, une certaine Elvira. Alors celle-là, hein, elle s'amusait à faire des choses les nuits de pleine lune. Tu vois ce que je veux dire ? Certaines personnes l'ont vu la nuit aller chercher des choses dans le cimetière... De mauvaises langues prétendent qu'elle prélevait des bouts de cadavres pour des potions un peu spéciales. Tu vois le tableau ?
- Oui, je vois. C'est une häxa, pas une rebouteuse comme toi.
- Oui, c'est ça une bruja, des femmes qui se prennent pour des connaisseuses des forces et qui les manient comme des pucelles... Rhooo, désolée, c'est l'alcool.
- Pas de souci Maria, dit Finn en riant bien fort.
- Je ne les aime pas. Elles font sortir des trucs du fond des enfers, et après on doit intervenir avec prêtres, encens et tout le reste... Elles maîtrisent rien du tout. Enfin, celle-la voulait tester un colorant rouge qu'elle avait inventé et conçu elle-même. Alors elle a trouvé les deux gus, plus mon mari comme cerise sur le gâteau... A eux quatre ils ont formé l'équipe de choc. Elle les a bernés, peut-être sans le savoir d'ailleurs, eux ont voulu aussi la berner, en la payant moins que prévu...
Je te raconte tout ça, parce que Rosa me l'a raconté. Moi j'étais toujours à Cuba quand cela s'est passé.
- Et comment elle a proposé à Pedro son produit ?
- Paco et Fernando sont venu voir Pedro et ont loué la belle Elvira de toutes ses qualités, et aussi de sa beauté. Je pense qu'elle a dû lui offrir plus que le colorant, ce n'est que mon avis... Pedro l'a rencontré. Il cherchait à lancer toute une palette de couleur pour son fil. Il a commencé par le rouge avec cette bruja. Je sais pas ce qu'Elvira a mis dans son mélange, et surtout comment mon mari a pu croire que cette dame, venue de nulle part, pouvait produire toute seule un colorant sans utiliser un certain tour de passe-passe peu conventionnel. Toujours est-il qu'il a dit oui. Il a commencé à utiliser ce produit, et c'est là que le drame a commencé. Il rinçait la laine avec l'eau de la rivière, et rejetait l'eau dans la même rivière. Les gens du village, et bien ils y boivent... Je ne sais pas ce qu'il y avait dans le colorant, mais ce n'était pas marrant... Ils ont commencé à devenir fous, et à tous se massacrer entre eux, dit-elle en s'esclaffant. Pour le moindre incident ils sortaient couteaux et poings. Ça a giclé sec.
- Tu dis ça en rigolant Maria ?
- Voui... Les gens bons comme Rosa sont partis. Et les autres se sont fait attraper par le virus de la sorcière. Qu'est-ce que tu veux, parfois faut faire du ménage... Dans la folie meurtrière au village mon mari a été pris à parti et il a été lynché sur la place publique. Est-ce qu'ils ont su que la folie générale venait de lui et que dans un sursaut de lucidité ils s'en sont pris à lui, je ne sais pas. Ce qui est sûr c'est qu'il a passé un mauvais quart d'heure. La sorcière aussi s'est fait prendre à son propre jeu. Elle a aussi été lynchée, un mot de travers mal passé sûrement. Ha, l'Espagne et son électricité...
Les seuls rescapés de ce massacre c'est Don Quichotte et Sancho Panza, dit-elle en rigolant très fort... Et quand je suis revenue et bien je n'ai pas pu récupérer le château. Je ne sais pas comment ils ont fait pour passer entre les gouttes de leur mixture affreuse. Dire que mon mari en voulait du rouge, et bien il en a eu...
- Je dois dire que c'est drôle, mais affreux aussi. J'ai un peu du mal à en rire quand même.
- Oh, pfff je comprends que tu n'en rigoles pas. Moi aussi sur le coup j'en étais très mal à l'aise. J'avais de la colère aussi. J'étais triste et apeurée pour mes fils. Mais Rosa et leur tante les ont protégés. Le souci c'est que la tante ne veut pas les lâcher.
- Ils vont bien finir par sortir des griffes de tatie tôt ou tard.
- Oui, c'est une évidence. Rosa me donne leurs lettres. De temps en temps on s'écrit. Je sais qu'ils vont bien, et qu'on pourra se voir quand ils seront plus autonomes. »
D'un coup, ils entendirent sortir de la bouche de Julie : « John, John ! Pourquoi ?! John, ne part pas ! »
Ils s'approchèrent, et la regardèrent gesticuler. Elle se releva, et regarda la pièce où elle se trouvait. Elle ne connaissait pas le lieu. Elle vit Finn et Maria et dévisagea Finn. Elle savait qu'elle le connaissait de quelque part. Les patates ! C'était le livreur de patates. Il la regarda et lui dit : « Oui c'est moi. Comment te sens-tu Julie ?
- Je ne sais pas trop. Je suis la première ?
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Je ne suis pas vraiment morte ?
- Non, tu n'es pas morte du tout. Et tu es sûrement la première pour quelque chose. Tout le monde est le premier quelque part, et aussi le dernier.
- Oui, mais les derniers seront les premiers.
- Je crois qu'elle parle de la Bible Finn, lui dit Maria.
- Ha oui, la Bible... Désolé Julie, je ne connais pas trop les Écritures. Oui, c'est sûrement le cas, tu dois être la première, parce que tu as été dernière.
- J'ai commis un grand péché, je suis dernière.
- Quel genre de péché, lui demanda Maria.
- J'ai couché avec John, qui est fiancé et n'est qu'un des valets de mon père.
- Ce n'est pas rien, certes, mais je pense pas que cela en vaille la peine de se tuer. L'amour c'est la vie, lui dit Maria. Enfin le sexe. On a le droit de se tromper en tombant sous le charme de créatures ou de situations peu recommandables, dit-elle en soupirant. C'est humain. Il y a bien pire comme crime que celui-là, crois-moi.
- Je suis un monstre quand même. Quand mon père va l'apprendre...
- Ton père est censé t'aider, dit Maria. Comme si lui n'a jamais fait d'erreur de jeunesse...
- Tu ne connais pas mon père, dit Julie.
- Si tu faisais comme Ophélia ? Tu peux disparaître, demanda Finn.
- Quelle Ophélia, demanda Maria.
- Ha cette fille qui tombe amoureuse du plus plouc des ploucs qu'on puisse trouver... Celui qui confond son épée avec son petit bout, dit Julie en pouffant.
- Julie, s'exclamèrent Finn et Maria ensemble.
- Ben quoi ? C'est pas parce que je reviens d'entre les morts que je dois faire la tête.
- Hum... Mais c'est qui cette Ophélia, demanda Maria.
- Mais l'âââmour de Hamlet... Le plouc.
- Julie, ce n'est pas un plouc Hamlet, dit Finn.
- Bah, il se bat contre le frère d'Ophélia parce qu'il a tué le père de celle-ci, son amour propre le taquine parce qu'il a commis une erreur, il le sait, alors il faut qu'il sorte son épée à nouveau contre le frère de sa chérie. Tu vois, c'est un plouc. Il aurait du partir au couvent quand elle le lui dit. Par contre il fallait qu'elle fasse sont tour de génie, mourir et renaître, et entraîner tout le royaume dans cette aventure, ça oui !
- Je ne connais pas l'histoire moi, dit Maria.
- Ha oui, en Suède s'est joué régulièrement par des troupes itinérantes. Je ne lis pas vraiment bien, mais j’aime regarder ces pièces.
- Môsieur est un romantique qui aime les tragédies, s'adressa Julie à Finn. Une fois qu'elle part tout s'effondre. Elle fait boire le calice de la vérité à tout le monde et s'en va avec une grâce et une révérence qui plonge le royaume entier dans la folie.
- Intéressant résumé Julie, dit Finn. Cela ressemble à une autre histoire, il me semble, dit-il d'une voix taquine. »
Maria sourit. Elle digéra ce qui venait d'être dit. En écoutant leurs mots elle désirait aussi voir cette pièce.
« Je ne sais pas ce qu'Ophélia a fait, mais tu veux faire comme elle, demanda Maria.
- Disparaître en se faisant passer pour morte ?
- Ha elle fait cela ?
- Oui, dit Julie. C'est vrai que c'est tentant. Je pourrais aller ouvrir un hôtel quelque part. Sans John... Ou avec. Non, sans.
- Je te propose un château en Espagne, tu le veux, proposa Maria.
- D'accord, répondit Julie.
- Il faut juste déloger Don Quichotte et Sancho Panza. Hé hé. Tu dois y aller avec un bon équipage.
- Je pense que je peux trouver ça en route, dit Julie.
- Tu dois aussi nettoyer une rivière avec l'aide de plantes et chasser les sorcières sombres du village.
- D'accord. Autre chose, demanda Julie. »
Maria s’esclaffât de la simplicité et fluidité de l'échange. Peut-être que cette fête de la Saint-Jean apportait à tout le monde ce vent du renouveau.
« Non, conclu Maria. »
Finn qui restait songeur lui demanda : « Pourquoi as-tu choisi la Suède ?
- Parce que j'ai des lointains ancêtres scandinaves, et ma famille avait un contact là-bas pour travailler avec des moutons. Les éleveurs de moutons de toute l'Europe se connaissent visiblement. Et puis je voulais fuir loin, encore une fois, des deux gus, et du reste.
- Pourquoi tu n'es pas restée dans ta famille ?
- Trop peur de leur apporter des soucis.
- En vrai tous ces problèmes t'ont permis de venir et de me rencontrer. Ce qui est plutôt pas mal.
- Bon alors les deux amoureux, quand est-ce que vous nous faîtes des petits ?
- Julie, dirent-ils à l'unisson. »
Dans le château de Julie, son père demanda où était sa fille. John lui répondit d'une façon rapide et directe, légèrement haletante : « Julie is missing, Sir. »
Fin.

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