Panier d'achat
Loading

Pourquoi acheter "Avant qu'il n'oublie" ?

Il faudra un jour répondre de ceci.


Pas seulement de ce qui a été détruit à Gaza : les maisons, les hôpitaux, les écoles, les vies par dizaines de milliers, mais de la manière dont nous avons regardé cela se produire. En direct. Sur nos écrans. Entre deux notifications. Il faudra répondre de notre accoutumance, de cette étrange faculté que nous avons développée à contempler l'anéantissement d'un peuple comme on regarde la météo : avec une inquiétude vague, vite dissipée.


C'est contre cette accoutumance que ce livre a été écrit. Et c'est contre elle que je vous demande de le lire.


Depuis octobre 2023, la bande de Gaza subit l'une des campagnes militaires les plus dévastatrices de ce siècle. Sur cette langue de terre de quarante kilomètres, l'une des plus densément peuplées de la planète, plus de deux millions de personnes ont été prises au piège. Car à Gaza, on ne fuit pas : les frontières sont scellées. On se déplace seulement, d'un quartier bombardé vers un autre qui le sera bientôt, d'une tente vers une tente, en emportant sa vie sur son dos. Des familles entières ont été rayées des registres. Des enfants sont morts de faim dans un monde qui produit assez de nourriture pour tous. Et tout cela s'est déroulé non pas dans l'ombre, non pas à l'abri des regards comme tant d'atrocités du passé, mais en pleine lumière, documenté, filmé, diffusé et pourtant, largement toléré.


Je pèse mes mots. Toléré. Car l'horreur, ici, n'est pas seulement celle des bombes. Elle est aussi celle de l'indifférence des puissants, de la lâcheté des discours, de cette comptabilité obscène qui pèse les vies selon leur passeport. Nous avons appris, ces dernières années, à distinguer les morts qui méritent nos larmes et nos drapeaux de ceux qui ne récoltent qu'un communiqué prudent. Gaza aura été le miroir le plus impitoyable de cette hiérarchie honteuse de la compassion.


Alors que peut un livre, face à cela ? Que peut le témoignage d'une mère contre des armées, des gouvernements, des silences complices ?


Il peut ceci : rendre le crime impossible à abstraire.


Car la grande arme de l'indifférence, c'est le chiffre. Un chiffre ne saigne pas. Il ne pleure pas la nuit. Il ne réclame pas de lait à deux heures du matin. Tant que Gaza reste un décompte, tant de morts, tant de déplacés, tant de tonnes d'aide bloquées, notre conscience peut dormir tranquille. Les statistiques anesthésient. C'est précisément à cela qu'elles servent, à ceux que le réel dérange.


Ce livre fait l'inverse. Il prend un seul de ces chiffres : une jeune femme nommée Afnan, préparant un master, et son fils Karam, un an à peine au début des massacres, et il lui rend tout ce que l'abstraction lui avait volé : un visage, une odeur de pain chaud, une chambre aux murs bleus, une couche introuvable, un demi-pain caché sous un oreiller pour qu'un enfant croie encore, au réveil, que le petit-déjeuner existe. Il vous oblige à voir ce que les chiffres vous permettaient de ne pas voir.


Et c'est là son insoutenable pouvoir. Vous ne pourrez plus, après ces pages, entendre le mot « Gaza » aux informations sans penser à un petit garçon qui lèche l'écran d'un téléphone pour tenter de goûter une nourriture qu'il ne connaît plus. Vous ne pourrez plus lire « enfant mort de malnutrition » sans revoir les joues de Karam se creuser, ses petits bras s'amincir. Afnan aura accompli ce que ni les rapports ni les résolutions n'ont su faire : elle vous aura rendu ces vies impossibles à oublier. Impossibles à réduire. Impossibles à excuser.


Il faut souligner ce qu'elle ne fait pas. Afnan n'accuse personne nommément. Elle n'analyse ni les causes, ni les responsabilités. Elle ne parle ni d'armées, ni de frontières, ni de traités. Ce silence n'est pas de l'ignorance, c'est une souveraineté. Une mère qui doit trouver de l'eau avant la nuit n'a pas le loisir des débats. Elle survit. Et ce dépouillement même est un acte politique plus puissant que tous les réquisitoires : en refusant de plaider, Afnan ne laisse au lecteur aucune échappatoire. Elle ne vous demande pas de choisir un camp. Elle vous met simplement en présence d'un enfant qui a faim et vous laisse seul avec votre conscience.


Que le lecteur ne s'y trompe donc pas : si ce récit se tait sur la politique, c'est à nous, ses lecteurs, qu'il revient de ne pas nous taire. Lire ce livre et refermer les yeux serait le trahir. Afnan écrit « avant qu'il n'oublie » avant que son fils n'oublie qu'il eut une maison, une enfance, une vie digne. Mais il y a un autre oubli qui la menace, plus vaste et plus coupable : le nôtre. Celui d'un monde pressé de tourner la page, de passer à autre chose, de ranger Gaza au rayon des tragédies dont on a déjà trop entendu parler.

Ce livre est une digue contre cet oubli-là.


Vous y rencontrerez une vérité que les puissants voudraient nous faire perdre de vue : derrière chaque chiffre, il y a un enfant ; derrière chaque enfant, une mère ; et derrière chaque mère, une vie qui fut, un jour, aussi ordinaire et précieuse que la vôtre. Toute mère reconnaîtra sa maternité dans ces pages. Tout être humain y retrouvera l'enfant qu'il fut, celui qui croyait le monde sûr parce que sa mère souriait. Et c'est bien pour cela que ce témoignage est dangereux pour ceux qui préfèrent Gaza abstraite : parce qu'il rétablit la seule vérité que l'indifférence ne supporte pas, celle de notre humanité commune.


Alors lisez. Non par curiosité, non par pitié (la pitié est encore une manière de regarder de haut). Lisez pour vous tenir, un instant, à hauteur d'Afnan et de Karam. Pour entrer dans cette tente. Pour porter, à votre tour, un fragment de cette mémoire qu'une mère, seule, ne devrait pas avoir à porter.


Et quand vous refermerez ce livre, souvenez-vous. Non de son nom, elle-même vous le demande à la dernière page, mais d'un enfant appelé Karam, de l'enfance qu'une mère a refusé de laisser disparaître, et de tous les Karam sans livre, sans nom, sans voix, dont l'histoire n'aura été écrite nulle part.


Se souvenir d'eux, désormais, c'est le moins que nous puissions faire.

C'est aussi le début de tout le reste.