Sa ki ka di sèlman an kréyòl
C’est ma grand-mère qui m’a élevé
parce que ma mère n’a pas su rester.
On ne l’a jamais dit comme ça.
Personne n’a prononcé le mot laisser tomber.
On disait seulement :
— Elle est partie.
— Elle avait ses raisons.
Puis on se taisait.
Dans la maison, son nom ne revenait pas souvent.
Quand il revenait, c’était comme un courant d’air.
Rapide.
Inconfortable.
Ma grand-mère ne parlait pas mal d’elle.
Elle parlait peu, c’est tout.
Et quand quelqu’un insistait,
elle répondait en créole, d’une voix basse,
comme si le français ne convenait pas à cette histoire-là.
Je comprenais que ma mère existait ailleurs.
Pas loin.
Juste hors de portée.
Je n’ai jamais demandé pourquoi elle ne venait pas.
J’ai appris très tôt que certaines absences
étaient plus solides que les présences.
Ma grand-mère, elle, était là.
Tous les jours.
Sans promesse.
Sans explication.
Elle m’a appris à me lever seul.
À ne pas attendre.
À ne pas courir après quelqu’un
qui avait choisi de ne pas rester.
Le soir, quand je pensais à ma mère,
je n’avais pas de colère.
Seulement une place vide,
bien rangée,
qu’on ne touche pas.
Ma grand-mère disait parfois :
— L’amour, ce n’est pas toujours rester.
Et elle changeait de sujet.
Je n’ai jamais su si elle parlait de ma mère
ou d’elle-même.
Ce qu’on ne dit qu’en créole
Sa ki ka di sèlman an kréyòl
Je l’ai vue une fois.
Pas longtemps.
Pas assez pour dire que je la connais.
C’était un après-midi chaud.
La maison était ouverte, comme toujours.
Ma grand-mère était dans la cuisine.
Elle ne s’est pas retournée tout de suite.
La femme est restée sur le seuil.
Elle n’est pas entrée.
Elle avait des sandales propres.
Un sac trop léger pour quelqu’un qui reste.
Elle m’a regardé comme on regarde quelque chose qu’on reconnaît
sans savoir quoi en faire.
— Ou ka bien ?
Elle l’a dit en créole.
Doucement.
J’ai hoché la tête.
Je ne savais pas quoi répondre d’autre.
Ma grand-mère est arrivée derrière moi.
Elle a posé sa main sur mon épaule.
Pas fort.
Juste assez.
Les deux femmes se sont regardées.
Longtemps.
Sans colère.
Sans sourire.
Je n’ai rien compris à ce silence-là.
Mais j’ai senti qu’il était ancien.
La femme a dit qu’elle ne pouvait pas rester.
Elle n’a pas dit pourquoi.
Elle n’a pas demandé si je voulais venir.
Elle m’a touché la joue.
Rapidement.
Comme si elle avait peur de s’attarder.
Puis elle est partie.
Ma grand-mère n’a rien dit.
Elle a remis une chaise en place.
Elle a repris ce qu’elle faisait.
Le soir, elle m’a servi à manger comme d’habitude.
Elle n’a pas prononcé son nom.
C’est là que j’ai compris
que certaines personnes passent une fois
et que d’autres restent toute une vie.
Ce qu’on ne dit qu’en créole
Sa ki ka di sèlman an kréyòl
À l’adolescence, je lis beaucoup.
Pas les livres qu’on me conseille.
Ceux que je trouve.
Des vieux romans, des journaux pliés, des pages jaunies.
Je lis lentement.
Je garde certaines phrases.
Je ne sais pas encore pourquoi.
À la maison, la radio est souvent allumée.
Pas pour moi.
Pour les grands.
Des émissions qui parlent longtemps.
Sans musique.
Des voix posées.
Des débats où personne ne se coupe.
Je fais semblant de ne pas écouter.
Je fais mes devoirs.
Je range.
Mais j’entends.
Ils parlent de ce qui était avant.
Du temps où on partait sans savoir si on reviendrait.
Du travail dur.
Des choix qu’on faisait sans avoir vraiment le choix.
Je comprends que le passé ne s’explique pas toujours.
Il se raconte quand il veut.
Le week-end, je vais à la pêche avec des hommes plus âgés.
Je ne parle pas beaucoup.
Eux non plus, au début.
On regarde l’eau.
On attend.
Quand les mots viennent, ils ne sont pas pressés.
Ils parlent de leur jeunesse,
des amis disparus,
des erreurs qu’ils ne referaient pas,
et de celles qu’ils referaient quand même.
Personne ne donne de leçon.
Personne ne dit : il faut.
Ils parlent comme on jette une ligne.
On ne sait pas ce qui va mordre.
Je retiens des phrases.
Des silences aussi.
Je comprends que les anciens disent plus par ce qu’ils taisent
que par ce qu’ils racontent.
Quand je rentre, ma grand-mère me demande seulement
si la mer était calme.
Je dis oui.
Même quand ce n’est pas vrai.
Elle hoche la tête.
Elle sait que j’apprends ailleurs
ce qu’elle n’a pas besoin de m’enseigner.
C’est comme ça que je grandis.
Entre les livres, les voix de la radio,
et les histoires racontées à demi-mot
par ceux qui ont vécu avant moi.
Ce qu’on ne dit qu’en créole
Sa ki ka di sèlman an kréyòl
Le jour où j’ai su que je partirais pour la France,
personne n’a fait de scène.
La décision ne s’est pas annoncée.
Elle s’est posée là, entre deux phrases.
À l’école, on parlait de poursuite d’études.
Ailleurs.
Plus loin.
On disait que c’était une chance.
Je n’ai pas dit non.
Je n’ai pas dit oui non plus.
À la maison, j’ai parlé à ma grand-mère en dernier.
Pas parce que j’avais peur.
Parce que je savais qu’elle comprendrait sans que je détaille.
Elle a écouté.
Elle n’a pas posé de questions.
Elle a seulement demandé quand.
Quand je lui ai dit la date,
elle a hoché la tête.
Comme si elle l’avait déjà prévue.
Les jours d’avant le départ,
je suis allé voir la mer plus souvent.
Je ne lui ai rien demandé.
Je la regardais seulement.
Je savais que je n’emmenais rien d’elle.
Elle restait là.
Comme avant.
Le matin du départ,
ma grand-mère a préparé à manger plus tôt que d’habitude.
Elle a rangé la cuisine.
Elle a fait le lit.
Elle m’a donné une petite sacoche.
Dedans, il n’y avait rien d’important.
Ou peut-être tout.
Elle m’a dit en créole :
— Ou ké sav pli ta.
Tu comprendras plus tard.
À l’aéroport, elle ne m’a pas serré longtemps.
Elle n’a pas pleuré.
Elle m’a regardé partir
comme on regarde quelqu’un
qui fait ce qu’il doit faire.
Dans l’avion,
quand l’île est devenue plus petite,
je n’ai pas senti de déchirure.
Seulement un silence différent.
Plus vaste.
Moins familier.
Je partais pour la France.
Mais je savais déjà
que certaines choses ne voyageraient pas.
Elles resteraient en moi,
sans mots.
Comme elles avaient toujours vécu.
Ce qu’on ne dit qu’en créole
Sa ki ka di sèlman an kréyòl
En France, tout va plus vite.
Les gens parlent plus.
Ils expliquent.
Ils demandent des raisons.
Au début, je fais attention.
À ma façon de parler.
À mes silences.
Ici, le silence inquiète.
Je trouve du travail.
Rien d’exceptionnel.
Quelque chose de stable.
Quelque chose qui permet de rester.
Je m’adapte.
J’apprends les horaires, les codes,
les conversations qu’on a à la pause
et celles qu’on évite.
Je rencontre une femme.
Elle est douce.
Elle aime quand je parle peu.
Elle dit que ça la rassure.
Je ne lui raconte pas tout.
Pas parce que je cache.
Parce que certaines choses ne se racontent pas bien
dans cette langue-là.
On s’installe ensemble.
La vie devient régulière.
Travail.
Maison.
Fatigue partagée.
Puis il y a un enfant.
Une petite fille.
Quand je la prends dans mes bras pour la première fois,
je pense à ma grand-mère.
Sans le dire.
Ma fille pleure fort.
Elle réclame.
Elle occupe l’espace.
Je l’aime immédiatement.
Mais je ne sais pas encore comment aimer à voix haute.
Je lui parle en français.
C’est plus simple.
C’est ce que tout le monde comprend ici.
Parfois, quand elle dort,
je lui murmure quelques mots en créole.
Pas pour qu’elle comprenne.
Pour que je n’oublie pas.
Ma compagne m’écoute sans demander.
Elle sait que ces mots-là
ne sont pas pour elle.
Ma fille grandit.
Elle pose des questions.
Beaucoup.
Je réponds.
Souvent.
Mais il m’arrive de me taire.
Sans m’en rendre compte.
Alors elle me regarde
avec cette attention grave
que seuls les enfants ont.
Et je me demande
ce que je vais lui transmettre.
Ce que je vais taire.
Et ce qui, malgré moi,
passera quand même.
Ce qu’on ne dit qu’en créole
Sa ki ka di sèlman an kréyòl
Je retourne en Guadeloupe quand ma fille a six ans.
Pas pour une raison grave.
Juste parce que le temps est venu.
Dans l’avion, elle regarde par le hublot.
Elle pose des questions sur la mer.
Sur la chaleur.
Sur les gens qui parlent autrement.
Je lui réponds simplement.
Quand on arrive, l’air est plus lourd.
Elle le sent tout de suite.
Elle dit qu’il fait chaud autrement.
Ma grand-mère est plus petite que dans mon souvenir.
Ou peut-être que c’est moi qui ai grandi trop loin.
Elle regarde ma fille longtemps.
Sans parler.
Puis elle lui touche la tête.
Doucement.
Ma fille ne se recule pas.
Elle reste immobile.
Comme si elle comprenait que ce geste-là
n’appartient pas aux mots.
Dans la maison, tout est à sa place.
La radio.
La cuisine.
Le silence.
Ma fille parle beaucoup.
Elle raconte la France, l’école, les amis.
Ma grand-mère l’écoute.
Elle sourit.
Puis elle lui dit quelque chose en créole.
Je ne traduis pas.
Ma fille me regarde.
Elle attend.
Je dis seulement :
— C’est bien.
Plus tard, le soir,
ma fille me demande pourquoi je ne parle pas comme elle.
Je cherche une réponse.
Je n’en trouve pas.
Je lui dis :
— Parce que cette langue-là,
elle sait des choses que je n’ai jamais dites.
Elle hoche la tête.
Comme si ça suffisait.
Le lendemain,
ma fille joue dehors.
Elle apprend sans le savoir.
Je la regarde.
Et pour la première fois,
je comprends que ce que je n’ai pas su dire
n’est pas perdu.
Ça a juste pris une autre route.
Ce qu’on ne dit qu’en créole
Sa ki ka di sèlman an kréyòl
Ma grand-mère est morte un matin calme.
Sans urgence.
Sans bruit.
On m’a appelé après.
Toujours après.
Je suis revenu seul cette fois.
Ma fille est restée en France.
Je ne voulais pas qu’elle voie ça.
Dans la maison, rien n’avait bougé.
Les meubles.
La radio.
La galerie.
Mais quelque chose manquait.
Pas elle.
Autre chose.
Ma tante et mon oncle étaient déjà là.
Ils parlaient beaucoup.
De démarches.
De papiers.
De ce qu’il fallait faire.
Je les ai laissés parler.
On m’a expliqué que tout était réglé.
Que c’était plus simple comme ça.
Que ma grand-mère n’avait rien laissé par écrit.
Je n’ai pas posé de questions.
Je savais.
Ils ont pris la maison.
Les meubles.
Les souvenirs qu’on peut déplacer.
Moi, je n’ai rien eu.
Rien d’officiel.
Rien qui se signe.
Personne n’a dit que ce n’était pas juste.
Personne n’a dit que c’était normal non plus.
On a dit :
— C’est comme ça.
Cette phrase-là,
je l’avais déjà entendue enfant.
Je suis allé m’asseoir sur la galerie.
À la même place qu’elle.
La mer était loin.
Mais je savais où elle était.
Je n’ai pas cherché à garder quoi que ce soit.
Pas la maison.
Pas les objets.
Ce que j’avais reçu,
je l’avais déjà.
Les silences.
Les gestes.
La façon de tenir debout
quand on ne vous donne rien.
Le soir, avant de repartir,
je suis entré une dernière fois dans la cuisine.
J’ai posé la main sur la table.
Juste un instant.
Personne ne m’a vu.
Je suis reparti comme j’étais venu.
Avec moins de choses à porter.
Et exactement le même héritage.
Je suis parti sans rien dire, comme elle m’avait appris à vivre.
An pati san di ayen, kon i té aprann mwen viv.
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Texte protégé © Élisabeth de Cordoba, autrice indépendante. Tous droits réservés.