Je suis né d'une graine.
C'est toujours comme ça que ça commence — même pour moi. Même pour le plus vieux baobab de la savane africaine. Une graine minuscule, dure comme de la pierre, enfouie dans la pulpe blanche et acidulée de mon fruit. Quelqu'un l'a mangée — un singe peut-être, ou un éléphant, ou simplement le vent qui a porté le fruit jusqu'à un endroit favorable. Et la graine est tombée dans la terre rouge de la savane. Et elle a attendu.
Les graines de baobab savent attendre.
Parfois des mois. Parfois des années. La graine ne se précipite pas — elle attend la pluie exacte, la chaleur exacte, ce moment précis où les conditions sont réunies pour que ce qui dort à l'intérieur d'elle puisse enfin s'éveiller.
Moi j'ai attendu deux saisons sèches avant de germer. Deux saisons entières d'immobilité dans la terre rouge, à sentir autour de moi les racines des herbes et les insectes qui creusaient leurs galeries et la chaleur du soleil africain qui descendait jusqu'à moi même à travers la terre.
Puis la pluie est arrivée.
Et j'ai poussé.
Mes premières années
Ce que personne ne sait sur moi — ce que les hommes oublient quand ils me regardent dans ma maturité massive et imposante — c'est que j'ai été fragile.
Pendant longtemps.
Mes premières années je ressemblais à n'importe quel autre arbre — mince, svelte, presque gracieux. Rien ne laissait deviner ce que j'allais devenir. Les animaux passaient à côté de moi sans me remarquer. Les hommes aussi. J'étais ordinaire. Invisible dans la savane peuplée d'herbes hautes et d'acacias et de toutes ces choses qui existaient depuis bien plus longtemps que moi.
J'ai failli mourir trois fois dans mes cinquante premières années.
La première fois — une sécheresse. Trois saisons sans pluie. La savane est devenue jaune, puis grise, puis presque blanche sous le soleil. Les herbes sont mortes. Les animaux sont partis chercher l'eau ailleurs. Et moi j'étais encore trop jeune, trop petit, mes racines pas encore assez profondes pour atteindre l'eau cachée loin sous la terre. J'ai senti mes feuilles se recroqueviller. Mon tronc se rétrécir légèrement. Cette sensation terrible de manque — comme une soif qui ne finit pas.
Mais j'ai tenu.
Parce que les baobabs tiennent. C'est ce que nous faisons.
La deuxième fois — un feu de brousse. La savane qui brûle est une chose terrifiante et magnifique à la fois. Le feu avance vite, mange tout sur son passage, transforme le monde en cendres noires en quelques heures. J'ai senti la chaleur avant de voir les flammes — cette chaleur différente de celle du soleil, agressive, affamée. Le feu a léché mon écorce. L'a noircie. L'a brûlée par endroits.
Mais mon écorce est épaisse. Et mes racines étaient déjà assez profondes pour survivre.
La troisième fois — un éléphant. Un vieux mâle solitaire, défenses immenses, qui cherchait de l'eau dans ma pulpe. Il a attaqué mon tronc avec une force que je n'avais encore jamais connue — creusant, arrachant, cherchant. J'ai perdu une partie de mon bois ce jour-là. Une blessure profonde que j'ai mis des années à cicatriser.
Mais j'ai survécu à ça aussi.
Et chaque fois que j'ai survécu — j'ai grandi un peu plus. Mes racines ont plongé un peu plus loin dans la terre. Mon tronc a épaissi un peu plus. Comme si chaque épreuve m'avait rendu plus moi-même.
Ce que j'ai appris du temps
Les hommes ont peur du temps. Je l'ai observé pendant des siècles — cette façon qu'ils ont de courir après lui, de le compter, de le découper en petits morceaux qu'ils appellent minutes et heures et années comme s'ils pouvaient ainsi le maîtriser.
Moi je ne compte pas le temps.
Je le vis.
J'ai vu des empires naître sous mes branches et mourir avant que mes feuilles aient eu le temps de repousser après la saison sèche. J'ai vu des générations d'hommes se succéder — les grands-pères, les pères, les fils, les petits-fils — chacun croyant que son époque était différente de toutes les autres, que ce qu'il vivait était unique et nouveau.
Tout est unique. Et rien n'est nouveau. C'est la vérité que le temps m'a apprise.
Les hommes arrivent sous mes branches avec leurs joies et leurs douleurs et leurs questions sans réponse. Ils s'assoient à mon pied. Certains parlent. Certains pleurent. Certains restent silencieux, adossés à mon tronc, cherchant dans ma présence quelque chose qu'ils ne savent pas nommer.
Je les accueille tous.
Je ne juge pas. Je ne choisis pas. Le vieux chef du village et l'enfant perdu. Le guerrier et le fuyard. Celui qui revient et celle qui part. Je suis là pour eux tous — simplement là, offrant mon ombre et ma présence sans rien demander en retour.
C'est ma nature.
Ce que je contiens
Je suis une forêt à moi seul.
Dans mon tronc creux — car oui, avec l'âge le cœur du bois se creuse, s'évidé progressivement jusqu'à créer une cavité que les hommes ont utilisée comme abri, comme grenier, comme lieu de réunion — dans ce creux vivent des chauves-souris qui pollinisent mes fleurs la nuit, des serpents qui chassent les rongeurs, des insectes innombrables qui construisent leurs sociétés dans mes recoins.
Dans mes branches nichent des oiseaux qui chantent à l'aube avec une précision et une joie qui me surprennent encore après des siècles. Les tisserins tressent leurs nids compliqués qui pendent comme des lanternes vertes dans le vent chaud. Les calaos font leur vacarme joyeux. Les tourterelles murmurent.
Sous mes racines — un monde entier que personne ne voit. Des champignons qui poussent dans le noir. Des vers de terre qui travaillent la terre en silence. Des larves qui attendent leur transformation.
Je suis un écosystème. Un monde dans le monde.
Et je stocke l'eau — des milliers de litres dans mes fibres gorgées d'humidité. Pendant les saisons sèches quand tout brûle et que la terre se craquelle et que les animaux cherchent à boire, je garde cette eau précieuse. Je la garde pour les éléphants qui viendront creuser dans mon écorce. Pour les singes qui mordront dans mes fruits juteux. Pour les hommes qui boiront le liquide de ma pulpe.
Je donne cette eau sans compter.
Parce que l'eau n'est pas à moi. Elle m'a été confiée. Il y a une différence.
Mes blessures
Je suis couvert de cicatrices.
Chaque entaille dans mon écorce raconte quelque chose. Là — les défenses de l'éléphant de il y a trois cents ans. Là — la foudre d'un orage de mousson qui a fendu une de mes branches maîtresses et que j'ai recouvert lentement de nouvelle écorce pendant quarante ans. Là — les couteaux des hommes qui ont gravé des marques dans mon bois, des noms, des signes que je ne comprends pas mais que je porte quand même.
Je porte leurs histoires dans ma chair.
Certains arbres meurent de leurs blessures. Moi je les intègre. Je pousse autour d'elles. Je les fais miennes. Une blessure n'est pas une fin — c'est une nouvelle façon de grandir, de trouver un chemin différent, de devenir quelque chose qu'on n'était pas avant.
C'est peut-être la chose la plus importante que j'ai apprise en deux mille ans.
Pas la sagesse. Pas la patience. Pas même la générosité.
Mais ça — cette capacité à intégrer ce qui nous blesse et à continuer de pousser quand même.
Ce que j'espère encore
Je ne sais pas combien de temps il me reste.
Les baobabs meurent aussi. Pas comme les autres arbres — pas d'un seul coup, pas en s'effondrant brutalement. Nous mourons lentement, de l'intérieur, le cœur qui se vide progressivement jusqu'à ce que l'écorce ne tienne plus et que tout s'effondre en quelques heures, laissant sur le sol une masse de fibres qui disparaît en quelques semaines.
Comme si nous n'avions jamais été là.
Mais j'ai encore du temps. Je le sens dans mes racines qui plongent toujours plus loin dans la terre. Dans mes fleurs blanches qui s'ouvrent la nuit et embaument la savane d'une odeur que les hommes endormis ne sentent jamais. Dans mes fruits qui tombent et dont les graines attendront — comme j'ai attendu moi-même — le moment exact pour germer.
J'espère voir encore mille saisons des pluies.
J'espère accueillir encore des générations d'hommes sous mes branches — leurs joies et leurs douleurs et leurs questions sans réponse.
J'espère donner encore de l'eau, de l'ombre, des fruits.
Et quand je mourrai — quand mon écorce s'effondrera enfin et que mes fibres rejoindront la terre rouge de la savane — j'espère qu'une de mes graines aura déjà germé quelque part. Qu'un petit baobab fragile et ordinaire sera en train de pousser dans la terre chaude, attendant patiemment de devenir ce que je suis.
Parce que c'est comme ça que ça continue.
C'est toujours comme ça que ça continue.
Une graine. La terre. La pluie.
Et la patience de ce qui sait qu'il a le temps.
Merci de m'avoir écouté. Je suis le baobab. Et je serai encore là demain.
© Élisabeth de Cordoba — Tous droits réservés Ce texte est une œuvre originale protégée par le droit d'auteur. Toute reproduction partielle ou totale est interdite sans autorisation écrite de l'auteure. thelibrisworld.com