Elle s'appelait Amara.
Et ce matin-là, quelque chose en elle savait.
Pas avec la tête — avec la peau. Avec cette partie d'elle-même qui vivait plus bas que les pensées, plus profond que les mots, dans ce lieu du corps où les sensations arrivent avant qu'on leur ait donné un nom. Elle avait quitté le village avant l'aube, les pieds nus sur la terre encore froide de la nuit, sa robe légère collant à ses épaules dans la chaleur qui montait déjà de la savane comme une respiration.
Elle marchait.
Sans destination précise — ou plutôt avec cette destination qu'on ne choisit pas, qu'on suit parce que quelque chose de plus ancien que la raison ouvre le chemin devant vous et que le corps n'a qu'à obéir.
La savane à cette heure était une chose vivante et dense.
L'herbe haute frôlait ses cuisses nues à chaque pas — une caresse répétée, légère et constante, qui éveillait sa peau comme on éveille quelqu'un qui dormait sans savoir qu'il dormait. L'odeur de la terre rouge montait autour d'elle — cette odeur profonde et chaude qui ressemblait à quelque chose de primitif, d'essentiel, qui entrait dans les poumons avec la force douce des choses qui appartiennent au corps autant qu'au monde.
Elle s'arrêta près du grand acacia.
Sans savoir pourquoi.
Puis elle leva les yeux.
Il était là.
Couché sur la branche basse, le corps allongé dans toute sa longueur, les pattes pendantes de chaque côté du bois avec cette nonchalance absolue des êtres qui n'ont jamais eu besoin de se justifier d'exister. Sa robe dorée et tachetée captait la lumière du matin et la renvoyait avec une générosité tranquille — comme si chaque tache noire sur cette peau d'or était une écriture ancienne dont il connaissait le sens sans avoir jamais eu besoin de l'apprendre.
Un léopard.
Et ses yeux — ces yeux d'un vert doré profond, liquides et fixes — étaient déjà sur elle.
Depuis combien de temps la regardait-il ?
Amara sentit quelque chose se déplacer dans sa poitrine.
Pas de la peur.
Quelque chose de plus lent. De plus chaud. Une chaleur qui commençait là, dans le sternum, et qui descendait — lentement, avec cette façon qu'ont les choses vraies de ne pas se presser — jusqu'au ventre, jusqu'aux cuisses, jusqu'à la plante de ses pieds posés dans la terre rouge.
Elle le regarda.
Et quelque chose d'extraordinaire se produisit.
Elle se vit.
Pas son reflet — pas cette image que le puits du village lui renvoyait le matin, ce visage qu'elle connaissait et qui était le sien mais qui ne lui disait pas tout. Autre chose. Quelque chose de plus profond, de plus vrai, de plus nu que n'importe quel miroir n'aurait pu lui montrer.
Dans les yeux du léopard elle vit une créature qui n'avait pas peur de son propre corps.
Une créature qui habitait sa puissance sans s'en excuser — qui portait sa grâce comme une évidence, qui posait ses pieds sur la terre avec cette assurance absolue des êtres qui savent qu'ils sont à leur place dans le monde, qui respiraient le même air qu'elle avec cette façon d'être entièrement présents dans chaque inspiration.
Elle vit une femme libre.
Elle se vit.
Sa respiration changea.
Plus lente. Plus profonde. Comme si ses poumons avaient décidé d'accueillir plus d'air que d'habitude, plus de cette chaleur de la savane qui entrait en elle et qui avait le goût de quelque chose d'ancien et d'indomptable. Elle sentit sa peau — vraiment sentit sa peau, comme si le regard de l'animal la rendait à elle-même, lui restituait chaque centimètre de son corps avec une précision douce et inexorable.
Ses épaules se détendirent.
Sa nuque s'allongea légèrement.
Son dos se redressa — non pas par discipline, non pas par cet effort que les femmes du village mettaient à se tenir droites pour porter les charges et honorer les ancêtres. Par instinct. Par cette même évidence avec laquelle le léopard portait son corps sur sa branche — parce que c'était sa nature, parce que son corps méritait cet espace dans le monde, parce que se tenir petite était un mensonge qu'elle n'avait plus envie de dire.
Le léopard ne bougeait pas.
Il la regardait avec cette intensité tranquille des grandes choses qui n'ont pas besoin de se manifester bruyamment pour être réelles. Et dans ce regard — dans cette attention totale et sans jugement qu'il posait sur elle — Amara sentit quelque chose se défaire.
Quelque chose qu'elle portait depuis longtemps sans savoir que c'était un poids.
Cette façon de marcher au bord d'elle-même. De vivre à la périphérie de sa propre vie. D'occuper le monde avec des gestes de pardon permanent pour le fait d'exister.
Le léopard ne se excusait pas d'exister.
Le léopard était.
Pleinement, absolument, magnifiquement.
Et dans ses yeux elle lisait — avec une clarté qui lui coupa le souffle — qu'elle aussi pouvait être. Qu'elle l'avait toujours été. Que cette puissance qu'elle voyait dans sa robe dorée et dans sa façon de respirer et dans l'assurance tranquille de chaque muscle sous sa peau — cette puissance était aussi la sienne. Qu'elle était faite de la même chose. Que la savane les avait faits du même souffle, du même feu, de la même terre rouge sous leurs pieds et sous ses pattes.
Elle leva lentement la main.
Pas pour le toucher — il était trop loin, et toucher n'était pas ce dont il s'agissait. Mais parce que son corps voulait exister dans cet instant avec quelque chose de plus que l'immobilité. Parce que quelque chose en elle voulait répondre — pas avec des mots, pas avec des sons, mais avec un geste qui disait — je te vois. Je me vois. Je suis là.
Sa main s'ouvrit dans l'air chaud de la savane.
Les doigts écartés, la paume tournée vers lui.
Le léopard regarda sa main.
Puis revint à ses yeux.
Et dans ce retour — dans ce mouvement infime de ses yeux dorés vers les siens — quelque chose passa entre eux qui n'avait pas de nom dans aucune langue humaine. Quelque chose de chaud et de réel et de vibrant comme la terre sous ses pieds et comme le soleil sur sa peau et comme ce battement au creux de son ventre qui ne s'était pas arrêté depuis qu'elle l'avait vu.
Il se leva.
Lentement. Avec cette fluidité absolue — chaque muscle qui s'éveillait dans l'ordre exact, chaque articulation qui trouvait sa place naturellement, le corps entier qui se déployait avec cette grâce qui n'était pas de l'élégance apprise mais de l'élégance innée, celle qu'on ne peut pas imiter parce qu'elle vient de l'intérieur.
Il la regarda encore une fois depuis la hauteur de la branche.
Ce regard dernier — long, profond, total — fut comme une main posée sur la poitrine. Pas violent. Pas doux non plus. Juste — réel. Juste — présent. Juste cette façon qu'ont les choses vraies de vous toucher sans vous toucher, de laisser une trace sans laisser de marque.
Puis il sauta dans les herbes hautes.
Et disparut.
Amara resta immobile longtemps.
Les pieds dans la terre rouge. La main encore ouverte dans l'air. La chaleur du matin qui montait autour d'elle et qui avait maintenant la qualité de quelque chose d'intime — comme si la savane entière avait été témoin de ce qui venait de se passer et avait décidé de l'envelopper doucement.
Elle baissa la main.
La posa sur son ventre.
Sentit son propre souffle — ce mouvement lent et profond de sa respiration, ce battement régulier de son cœur sous ses doigts, cette chaleur de sa propre peau sous sa paume — avec une attention nouvelle. Avec cette façon de se toucher qu'on a quand on vient de comprendre quelque chose d'important sur soi-même et qu'on a besoin de vérifier que le corps suit.
Il suivait.
Il avait toujours suivi.
C'était elle qui n'avait pas toujours été là pour le sentir.
Elle se retourna vers le chemin du village.
Et marcha.
Différemment qu'avant.
Pas plus vite, pas plus lentement. Mais autrement. Avec ces épaules ouvertes et ce dos droit et cette façon de poser les pieds dans la terre rouge comme si chaque pas était une affirmation — je suis là, je suis ceci, je suis entière.
Comme le léopard sur sa branche.
Comme quelqu'un qui a cessé de s'excuser de prendre de la place dans le monde.
Ce soir-là les vieilles femmes du village la regardèrent revenir.
Et l'une d'elles — la plus ancienne, celle qui connaissait la savane depuis quatre-vingts ans et qui savait lire les gens comme elle lisait le ciel avant la pluie — dit simplement en la voyant passer.
— Elle a rencontré son âme ce matin.
Les autres hochèrent la tête.
Elles savaient.
Certaines rencontres n'ont pas besoin d'explication.
Elles se lisent dans la façon dont quelqu'un marche.
Dans la façon dont quelqu'un habite son propre corps.
Dans cette lumière particulière dans les yeux — cette lumière dorée et profonde, comme celle d'un grand animal sauvage qui n't a jamais douté de sa place dans le monde.
Tous droit réserver.
Élisabeth de Cordoba autrice indépendante Thelibrisworld.com