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L’heure qui se souvient — Chapitre 1 (extrait d’une histoire en 5 chapitres)

Nouvelle histoire en cours de publication

Je vous partage aujourd’hui le premier chapitre de L’heure qui se souvient, une courte histoire en cinq chapitres.

Une traversée intime, entre mémoire, silences et voix intérieures.

Vos impressions sont précieuses. N’hésitez pas à partager votre ressenti après la lecture.


À 3 h 17, Aurore ouvre les yeux comme si elle avait été appelée.

Pas réveillée.

Appelée.

Il n’y a pas de bruit. Pas de porte qui claque. Pas de pas dans le couloir. Rien que ce silence particulier, celui qui ne ressemble pas au sommeil — un silence trop conscient, trop tendu, comme une pièce où quelqu’un attend sans bouger.

Elle reste immobile, le regard planté dans l’ombre. Son téléphone est là, sur la table de nuit. Elle n’a pas besoin de vérifier. Elle sait l’heure avant de la voir, comme on sait un mensonge avant qu’il sorte de la bouche.

Elle allume l’écran.

3:17.

Toujours la même minute.

Jamais 3:16. Jamais 3:18.

Le chiffre brille d’un bleu froid. Lisse. Indifférent. Comme s’il n’avait aucune idée de ce qu’il fait à son corps.

Aurore repose le téléphone. Sa gorge est sèche, mais elle n’a pas soif. C’est autre chose. Une sensation d’être pleine de quelque chose qui n’a rien à faire là.

Elle ferme les yeux, essaye de revenir au sommeil. C’est inutile.

Parce que ça recommence.

Ça…

cette présence en elle. Cette pensée étrangère. Ce “quelqu’un” qui n’est pas exactement une voix, mais qui parle quand même. Une phrase nette, plantée dans son crâne comme une épingle.

Ne bouge pas.

Aurore rouvre les yeux, d’un coup.

Son cœur ne s’emballe pas. C’est pire : il se calme. Son corps obéit avant même qu’elle comprenne. Comme si une partie d’elle connaissait déjà la règle.

Elle avale sa salive, doucement, pour ne pas faire de bruit. Le moindre froissement de couverture lui paraît trop fort. Ridicule. Elle a quinze ans, pas cinq. Elle n’est pas du genre à croire aux monstres.

Elle n’a jamais cru aux monstres.

Mais depuis quelques semaines, elle commence à comprendre qu’on n’a pas besoin d’un monstre dans le placard pour se sentir en danger. Il suffit d’un mot intérieur qui n’a pas le même goût que les siens.

Ne bouge pas.

Elle se concentre sur sa respiration. Elle compte : un, deux, trois…

Elle ne veut pas paniquer. Pas maintenant. Pas à cette heure.

Quand ça a commencé, elle avait cherché des explications normales : stress, hormones, insomnie, anxiété. Les mots faciles qu’on colle sur les choses qu’on ne veut pas regarder.

Elle l’avait dit une fois à sa mère, au petit-déjeuner, en fixant sa tasse de lait.

— Je me réveille toujours à la même heure.

Sa mère avait souri comme on sourit à un problème qui se résout avec du thé et du repos.

— C’est ton corps. Tu grandis. Tu te fatigues trop.

Son père avait levé les yeux de son téléphone, une seconde, juste une seconde.

— Arrête les écrans avant de dormir.

Et l’affaire avait été classée.

Comme si le corps d’une adolescente pouvait se programmer à 3 h 17 pour le simple plaisir de se compliquer la vie.

Mais Aurore, elle, savait.

Ce n’était pas l’heure qui était étrange au départ.

C’était ce qui venait avec.

Des images qui n’étaient pas les siennes.

Des sensations trop anciennes.

Des souvenirs étrangers qui s’allumaient dans sa tête comme si quelqu’un avait appuyé sur “lecture”.

La première fois, elle avait senti une odeur qui l’avait presque fait vomir : humide, métallique, sucrée. Une odeur de tissu moisi et de fer. Elle s’était levée, avait fouillé sa chambre, ouvert ses tiroirs, reniflé ses draps, convaincue qu’un animal mort se cachait quelque part.

Il n’y avait rien.

La deuxième fois, elle avait entendu — non, pas entendu… ressenti — un frottement de dentelle contre sa peau, comme si elle portait une robe qu’elle n’avait jamais vue. Elle s’était regardée dans le miroir, la lumière de la salle de bain trop blanche, trop moderne, et pourtant ses bras avaient gardé l’impression d’un tissu rêche, serré, ancien.

La troisième fois, elle avait pleuré sans savoir pourquoi.

Pas de peur.

Pas de tristesse.

Une honte. Une honte tellement pure qu’elle lui avait brûlé la poitrine.

Aurore n’avait pas compris ce qui lui arrivait, mais elle avait compris une chose : ce n’était pas “dans sa tête” comme on dit pour se débarrasser des problèmes. Ce n’était pas une imagination trop vive.

C’était dans sa tête comme une présence.

Dans sa tête comme une intrusion.

Et maintenant… ça parlait.

Pas beaucoup.

Pas tout le temps.

Seulement à 3 h 17, comme si cette minute était une porte et que quelqu’un, de l’autre côté, savait exactement quand frapper.

Aurore fixe l’obscurité de sa chambre. Les contours des meubles sont flous. Le rideau bouge à peine. Dehors, un chien aboie loin, puis se tait.

Elle sent la phrase avant qu’elle arrive.

Tu as entendu, n’est-ce pas ?

Aurore se redresse, d’un geste sec.

— Qui est là ? murmure-t-elle.

Sa voix paraît trop petite. Trop fragile. Elle déteste ça.

Pas dehors.

La réponse est immédiate. Glaciale. Comme une correction.

En toi.

Aurore serre les poings sous la couverture. Ses ongles s’enfoncent dans sa paume.

— C’est moi qui pense, chuchote-t-elle. C’est moi.

Un silence.

Puis, une sensation de sourire sans bouche.

Non.

Le mot n’est pas violent. Il est certain.

Et la certitude, c’est ce qui effraie le plus.

Aurore sent sa nuque se raidir. La peur monte enfin, lente, venimeuse, raisonnable. La peur qui ne crie pas. La peur qui s’installe.

— J’hallucine, murmure-t-elle, comme si le dire pouvait rendre la chose moins vraie.

Tu n’as jamais eu d’hallucinations avant.

Aurore se fige.

Parce que ce n’est pas une voix qui lance ça au hasard.

C’est une voix qui connaît son passé.

— T’es qui ? souffle-t-elle.

Tu ne veux pas le savoir.

Aurore hésite. Une part d’elle veut se lever, allumer la lumière, courir, réveiller ses parents, crier “il y a quelqu’un dans ma tête” et regarder leurs visages se fermer, se moquer, s’inquiéter mal, appeler un médecin, expliquer que l’adolescence fait des choses étranges.

Mais une autre part d’elle… reste calme.

Une part d’elle qui semble avoir appris, avant elle, qu’on ne gagne rien à faire du bruit à 3 h 17.

Ne fais pas de bruit.

La règle revient, mais cette fois elle porte autre chose : une menace à peine voilée.

— Pourquoi ? demande Aurore. Pourquoi il ne faut pas faire de bruit ?

Parce qu’on t’écoute.

Aurore retient son souffle.

Sa peau se couvre de picots. Elle regarde la porte de sa chambre. Elle n’a aucun souvenir de l’avoir ouverte. Elle est entrouverte, juste un peu, comme une paupière qui ne dort pas.

Elle fixe l’ouverture. Elle veut voir une silhouette. Un reflet. N’importe quoi qui donnerait une forme à cette peur.

Mais il n’y a rien.

Juste ce couloir sombre, banal, trop calme.

Elle entend un petit clic, très léger, comme si quelque chose avait bougé là-bas — ou comme si sa tête venait d’inventer un bruit pour se donner une raison.

Aurore déglutit.

— Qui m’écoute ? demande-t-elle.

Tu n’écoutes jamais quand il le faut.

La phrase tombe comme un reproche ancien. Une fatigue. Comme si cette voix avait déjà essayé, longtemps, d’empêcher quelque chose.

Aurore cligne des yeux. Une image lui traverse l’esprit sans prévenir.

Un escalier. Étroit. En bois.

Pas celui de chez elle.

Un escalier qui sent la poussière et l’humidité.

Elle voit une main posée sur la rampe. Une petite main. Une main d’enfant.

Et au bas de l’escalier, une porte blanche. Blanche sale. Blanche jaunie.

Sur la porte, un verrou.

Sur le verrou, un fil rouge.

Aurore porte une main à sa bouche, étouffe un souffle.

— C’est quoi, ça ? murmure-t-elle.

Ne le dis pas.

Aurore tremble, cette fois. Elle tremble vraiment.

— Je ne comprends pas, dit-elle, et sa voix se brise sur le mot comme si elle venait de se rendre compte qu’elle n’avait aucune prise.

Un silence.

Puis, la phrase qui la frappe le plus, parce qu’elle tombe comme une vérité froide :

Tu vas comprendre. Et tu ne vas pas aimer.

Aurore serre les draps.

— Tu veux quoi de moi ?

Que tu te souviennes.

La réponse est tellement simple qu’elle en devient obscène.

— Mais je ne me souviens de rien ! crache Aurore, trop fort, et aussitôt elle se mord la lèvre, horrifiée par sa propre voix.

Elle écoute, panique, guette une réaction.

Rien.

Mais la présence se resserre. Comme si elle venait de se rapprocher, non pas dans la pièce… mais dans son esprit.

Tu mens.

Aurore reste figée.

— Je mens pas…

Tu mens comme tous les autres. Tu mens parce que tu as peur. Tu mens parce que tu crois que l’oubli protège.

Le mot “oubli” lui donne envie de vomir.

Aurore ferme les yeux, fort. Trop fort. Elle veut repousser la voix. Elle veut reprendre sa tête. Son corps.

Elle pense à des choses simples : son casier à l’école, le visage de sa meilleure amie, les cours, les devoirs. Le monde. Le jour. Le normal.

Mais l’image revient, plus insistante.

Le fil rouge.

Et une sensation de doigt sur une cicatrice invisible.

On a déjà attaché quelque chose avec ce fil.

Aurore rouvre les yeux, en larmes.

— Arrête, chuchote-t-elle.

La présence marque une pause, comme si elle réfléchissait. Comme si elle pesait le mot “arrête” et décidait s’il mérite d’être respecté.

Puis, simplement :

Ce n’est pas moi qui décide.

Aurore se fige encore. Parce que ça veut dire quoi, ça ?

— Alors c’est qui ? Qui décide ?

Aurore sent la réponse arriver avant qu’elle se forme. Elle la sent comme un courant d’air froid dans sa poitrine.

L’heure.

Le téléphone, sur la table de nuit, brille encore.

3:17.

Inchangée. Fixe. Comme une punition.

Aurore fixe l’écran.

— L’heure… se souvient ? murmure-t-elle, sans savoir d’où viennent ces mots.

Un silence.

Puis, un accord muet.

Un oui sans voix.

Aurore tremble, mais elle ne bouge pas. Elle comprend, enfin, pourquoi cette minute est toujours la même : ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas son cerveau. Ce n’est pas le sommeil.

C’est une porte qui s’ouvre.

Et quelque chose qui passe.

Elle reste assise, prisonnière de cette minute, jusqu’à ce que le chiffre change enfin.

3:18.

Le monde reprend son souffle. La maison redevient une maison. Le couloir redevient un couloir. Les bruits ordinaires reviennent : un craquement, le frigo, un soupir dans les murs.

Aurore ne bouge toujours pas.

Parce qu’elle sait que l’heure suivante n’efface rien.

Elle ne fait que reculer l’échéance.

Le matin, elle descend dans la cuisine. La lumière est trop vive. Le monde est trop plein de couleurs pour une nuit comme celle-là.

Sa mère est pressée. Son père est déjà ailleurs, dans ses écrans, dans ses préoccupations. La radio parle d’accidents, de politique, de choses qui n’ont aucun lien avec une identité étrangère dans la tête d’une adolescente.

— T’as bien dormi ? demande sa mère, comme une phrase automatique.

Aurore regarde sa cuillère. Le lait. Les miettes de pain.

Elle pourrait tout dire.

Elle pourrait dire : Quelqu’un me parle à 3 h 17.

Elle pourrait dire : Je vois un escalier que je n’ai jamais monté.

Elle pourrait dire : Il y a un fil rouge sur une porte et je sais que ça me concerne.

Mais elle regarde sa mère. Elle regarde son père.

Et elle comprend qu’ils ne veulent pas de ce genre de vérité. Pas avant le café. Pas avant le travail. Pas du tout.

Alors elle sourit.

— Oui, dit-elle. Ça va.

Et c’est là, au milieu du jour, dans la cuisine trop claire, que la présence murmure une dernière phrase, sèche, presque moqueuse :

Tu vois ? Tu sais mentir.

Aurore serre la tasse un peu trop fort.

Elle ne répond pas.

Parce qu’elle comprend quelque chose, et cette compréhension la rend malade :

la voix n’est pas apparue pour l’aider à dormir.

Elle est apparue pour lui apprendre à rester éveillée.

Et à 3 h 17, quand l’heure reviendra, elle ne sera plus seule.


Note de l’autrice

Ce texte est un extrait d’une histoire en cinq chapitres.

La suite sera partagée progressivement.

© Élisabeth De Cordoba — Merci de ne pas reproduire ce texte sans autorisation.


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