Nouvelle histoire en cours de publication.
Je vous partage aujourd’hui le deuxième chapitre de L’heure qui se souvient, une courte histoire en cinq chapitres.
Une traversée intime, entre mémoire, silences et voix intérieures.
Vos impressions sont précieuses. N’hésitez pas à partager votre ressenti après la lecture.
Le jour n’efface rien.
Aurore s’en rend compte très vite. La lumière du matin, les voix autour d’elle, les rires trop forts dans l’autobus — tout ça ne nettoie pas la nuit. Ça la recouvre. Comme une couche de peinture fraîche sur une fissure encore humide.
Elle s’assoit au fond de l’autobus, près de la fenêtre. Elle aime regarder le monde défiler sans y participer. Les maisons passent. Les vitrines. Les gens pressés. Tout semble normal, parfaitement normal. Et pourtant, quelque chose est décalé. À peine. Juste assez pour que son corps refuse de se détendre.
La voix ne parle pas.
C’est pire.
Elle est là, tapie, comme une pensée qui n’est pas formulée mais qui pèse. Une conscience étrangère qui observe avec elle. Qui regarde à travers ses yeux sans demander la permission.
Aurore serre les sangles de son sac. Elle se répète qu’elle a rêvé. Que son cerveau lui joue un tour. Que c’est plus simple que ce que ça semble.
Mens encore, murmure la voix.
Aurore sursaute.
Elle regarde autour d’elle. Personne ne l’a entendue. Les autres élèves parlent de contrôles, de soirées, de choses sans importance. Le chauffeur met la radio plus fort. Une chanson joyeuse envahit l’habitacle.
— Tais-toi, murmure Aurore entre ses dents.
Je ne parle presque pas.
La réponse est immédiate. Calme. Juste.
Tu m’entends mieux quand je me tais.
Aurore ferme les yeux une seconde. Une seule. Quand elle les rouvre, l’autobus freine brusquement. Un sac tombe. Quelqu’un jure. Le monde continue.
Mais quelque chose a changé.
Elle le sent dans sa poitrine. Une pression familière. La même qu’à 3 h 17, mais plus légère. Comme une rémanence. Un écho.
— Pourquoi maintenant ? pense-t-elle, sans oser parler à voix haute.
Parce que tu es réveillée.
— Je l’étais déjà.
Pas assez.
Aurore déteste la manière dont la voix dit ça. Comme si elle parlait d’un niveau à atteindre. Comme si Aurore avait échoué à quelque chose sans savoir quoi.
À l’école, les couloirs sont bruyants. Trop. Les murs vibrent des voix, des pas, des portes qu’on claque. L’odeur du produit nettoyant se mélange à celle des vestiaires. Tout est agressif. Trop présent.
Aurore marche tête baissée.
C’est là que ça arrive.
Un détail. Minuscule. Presque rien.
Sur le tableau d’affichage, entre une annonce pour le club de théâtre et une affiche contre l’intimidation, il y a une feuille blanche. Une feuille sans titre. Sans signature.
Aurore s’arrête net.
Son cœur rate un battement.
Sur la feuille, écrit à la main, en lettres trop régulières, il y a une phrase :
NE DESCENDS PAS.
Aurore fixe les mots. Elle sent la sueur perler dans son dos.
— C’est une blague, murmure-t-elle.
Non.
La voix ne se presse pas. Elle n’a pas besoin.
Ce n’est pas pour toi.
— Alors pourquoi je la vois ?
Parce que tu sais regarder.
Aurore recule d’un pas. D’autres élèves passent devant le tableau sans ralentir. Personne ne lit la feuille. Personne ne semble la remarquer.
— Elle est là, dit Aurore, la voix tremblante. Tu la vois, non ?
Je n’ai pas besoin de voir.
La phrase lui donne la chair de poule.
— Tu sais qui l’a écrite ?
Un silence.
Puis :
Quelqu’un qui n’a pas été écouté.
Aurore déglutit. Elle pense à l’escalier. À la porte blanche. Au fil rouge. Elle pense à la honte sans origine. À l’odeur métallique.
— Ne descends pas où ? demande-t-elle.
La voix tarde. Quand elle répond, c’est presque avec lassitude.
Tu poses toujours les mauvaises questions.
Aurore arrache la feuille du tableau, brusquement. Le papier se déchire un peu. Elle la plie, la glisse dans son sac.
Un rire éclate derrière elle.
— T’as vu sa tête ? dit quelqu’un.
Aurore se retourne. Une fille la regarde, amusée.
— Quoi ?
— Rien. T’as juste l’air… bizarre.
Aurore ouvre la bouche pour répondre, puis la referme. Elle n’a pas l’énergie de défendre son visage.
— Laisse tomber, dit-elle.
La voix ricane, doucement.
Ils voient ce que tu montres.
— Et toi ? murmure Aurore. Qu’est-ce que tu vois ?
Ce que tu refuses.
En classe, elle n’écoute rien. Les mots du professeur glissent sur elle sans entrer. Son regard revient sans cesse à son sac. À la feuille pliée à l’intérieur.
Quand la cloche sonne, elle se lève trop vite. Sa chaise grince. Le bruit lui fait mal aux oreilles.
Elle se dirige vers l’escalier principal.
Elle ne sait pas pourquoi.
Si, elle le sait.
Parce que la phrase la suit.
NE DESCENDS PAS.
Arrête-toi.
La voix est plus ferme que d’habitude. Aurore pose le pied sur la première marche.
— C’est toi qui as dit que ce n’était pas pour moi.
Je n’ai pas dit que ça ne te concernait pas.
— Alors dis-le clairement.
Un silence. Long. Pesant.
Si tu descends, tu vas te souvenir d’un détail que tu n’as jamais oublié.
Aurore ferme les yeux. Son cœur bat trop fort.
— Et si je ne descends pas ?
Alors tu mentiras mieux.
La réponse la glace.
Aurore regarde autour d’elle. Les élèves montent, descendent, rient, se bousculent. Pour eux, c’est un escalier banal. Pour elle, c’est autre chose.
Elle descend.
Une marche.
Puis une autre.
À chaque pas, une sensation étrange envahit ses jambes. Comme si le sol se souvenait d’elle. Comme si ce n’était pas la première fois.
À mi-chemin, une image la traverse.
Une main.
Pas la sienne.
Une main qui serre trop fort la rampe.
Une main qui hésite.
Aurore s’arrête, haletante.
— C’est quoi, ça ? chuchote-t-elle.
Un souvenir qui cherche son propriétaire.
— Ce n’est pas le mien.
La voix se rapproche. Elle ne parle plus de loin. Elle est là, contre ses pensées.
Tu es sûre ?
Aurore descend encore. Arrivée en bas, elle a la nausée. Une porte coupe-feu est là, au fond du couloir. Blanche. Trop blanche.
Son estomac se serre.
— Non… murmure-t-elle.
Tu reconnais.
— Je n’ai jamais été ici.
Pas avec ce corps.
Le monde tangue. Aurore s’appuie contre le mur. Le carrelage est froid sous ses doigts.
— Tu mens, dit-elle. Tu me manipules.
Je t’entraîne.
— Vers quoi ?
La voix hésite pour la première fois.
Vers ce qui a été mal fait.
Aurore sent les larmes lui monter aux yeux. Pas de peur. De colère. D’injustice.
— Pourquoi moi ?
Un soupir traverse son esprit. Un soupir ancien.
Parce que tu es encore ouverte.
— Ou faible.
Les deux vont souvent ensemble.
Aurore ferme les yeux. Quand elle les rouvre, la porte est toujours là. Blanche. Inoffensive. Et pourtant…
Elle recule.
— Je ne descends plus.
La voix ne proteste pas.
Pas aujourd’hui.
Aurore remonte les marches en courant. Son cœur cogne. Sa respiration est trop rapide. Quand elle atteint le palier, elle s’arrête, pliée en deux.
Personne ne la regarde.
Comme si rien ne s’était passé.
Dans les toilettes, elle se regarde dans le miroir. Son visage est pâle. Ses yeux brillent trop.
— Tu vas me rendre folle, murmure-t-elle.
La voix est douce, cette fois.
Non. Je vais t’empêcher de l’être seule.
Aurore serre le bord du lavabo.
— Tu étais qui, avant ?
Un long silence.
Puis :
J’étais celle qu’on n’a pas crue.
Aurore sent un frisson lui parcourir la colonne vertébrale.
— Et maintenant ?
Maintenant, je suis celle qui se souvient à ta place.
La cloche sonne à nouveau.
Aurore sursaute. Le monde reprend son rythme. Les élèves reviennent. Les voix remplissent l’espace.
Mais quelque chose s’est déplacé.
Ce n’est plus seulement la nuit qui est dangereuse.
Ce n’est plus seulement 3 h 17.
Le jour aussi a commencé à écouter.
Et Aurore comprend, avec une certitude malade, que la voix ne cherche pas à partir.
Elle cherche à continuer.
Si vous découvrez cette histoire ici, le Chapitre 1 est déjà disponible sur le blog.
Vous pouvez commencer par là avant de poursuivre la lecture.
— Élisabeth De Cordoba
Note de l’autrice
Ce texte est un extrait d’une histoire en cinq chapitres.
La suite sera partagée progressivement.
© Élisabeth De Cordoba — Merci de ne pas reproduire ce texte sans autorisation.