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La Libellule et le Vieux Chêne

Au bord d’une rivière que les hommes avaient presque oubliée se dressait un chêne immense.

Personne ne savait exactement depuis combien de temps il était là.

Les anciens du village racontaient que leurs grands-pères jouaient déjà sous ses branches lorsqu’ils étaient enfants. Ses racines s’enfonçaient profondément dans la terre humide et son tronc, large et noueux, portait les cicatrices de dizaines d’hivers.

Il avait connu les sécheresses et les pluies interminables.

Il avait vu la rivière sortir de son lit, puis s’y retirer.

Il avait abrité des oiseaux, des écureuils, des insectes et même, autrefois, deux amoureux qui avaient gravé leurs initiales dans son écorce.

Le chêne avait tout vu.

Ou du moins, c’est ce qu’il croyait.

Un matin de juin, alors que la rosée brillait encore sur les herbes, une petite libellule vint se poser sur l’une de ses branches.

Ses ailes transparentes capturaient la lumière comme quatre minuscules morceaux de verre.

Elle resta quelques secondes.

Puis elle repartit.

Elle traversa la rivière, disparut derrière les roseaux et revint un peu plus tard.

Elle se posa de nouveau.

Puis repartit encore.

Le vieux chêne finit par s’impatienter.

— Ne peux-tu donc jamais rester tranquille ?

La libellule se retourna.

— Pourquoi le ferais-je ?

— Parce qu’il faut savoir demeurer quelque part.

La petite libellule inclina la tête.

— Pourquoi ?

Le chêne fit frissonner ses feuilles.

Voilà bien une question de jeune créature.

— Parce que c’est ainsi que l’on devient fort.

La libellule observa son immense tronc.

— En restant au même endroit ?

— En ayant des racines.

Elle regarda alors ses propres pattes minuscules.

— Je n’en ai pas.

— Je l’avais remarqué, répondit le chêne.

La libellule aurait pu se vexer.

Elle préféra rire.

— C’est peut-être pour cela que j’ai des ailes.

Et elle s’envola.


Le lendemain, elle revint.

— J’ai vu quelque chose de merveilleux !

Le vieux chêne ne répondit pas.

— Derrière la colline, continua-t-elle, il existe un champ couvert de fleurs bleues. Il y en a tellement que, lorsqu’on vole au-dessus, on dirait un morceau de ciel tombé sur la terre.

— Je connais les fleurs, répondit le chêne.

— Mais pas celles-là.

— Une fleur ressemble toujours un peu à une autre fleur.

La libellule resta silencieuse un instant.

Puis elle demanda :

— As-tu déjà vu ce champ ?

— Non.

— Alors comment peux-tu savoir ?

Le vieux chêne n’apprécia pas beaucoup la question.

Il remua ses branches.

— J’ai vécu assez longtemps pour connaître le monde.

La libellule ne répondit rien.

Elle s’envola.


Quelques jours plus tard, elle revint encore.

— J’ai suivi la rivière jusqu’au vieux moulin !

— Je connais la rivière.

— Mais connais-tu le moulin ?

— Non.

— Une famille d’hirondelles vit sous son toit. Les petits viennent de naître.

Le chêne resta silencieux.

Le lendemain, la libellule lui raconta les coquelicots rouges qu’elle avait découverts près d’un chemin.

Le jour suivant, elle lui parla d’un petit pont de pierre recouvert de mousse.

Puis d’un étang caché derrière les saules.

Puis d’une maison abandonnée où des roses sauvages avaient envahi les fenêtres.

Chaque soir, elle revenait.

Et chaque soir, le vieux chêne prétendait ne pas être intéressé.

Pourtant, lorsqu’elle tardait à revenir, il écoutait malgré lui le bourdonnement des insectes, espérant reconnaître celui de ses ailes.

Un soir, la libellule arriva au moment où le soleil descendait derrière les collines.

— Tu aurais dû voir le ciel !

— Je vois le ciel tous les jours.

— Pas celui que j’ai vu.

— C’est pourtant le même.

La libellule se posa tout près du tronc.

— Peut-être. Mais il n’est jamais tout à fait pareil lorsqu’on le regarde d’un autre endroit.

Cette fois, le vieux chêne ne trouva rien à répondre.


Les semaines passèrent.

Une étrange amitié naquit entre eux.

Le chêne racontait à la libellule les choses anciennes.

Il lui parlait des hivers où la rivière gelait jusqu’à devenir silencieuse.

Des printemps où des milliers d’oiseaux revenaient en même temps.

Des hommes qui avaient autrefois traversé la forêt avec des chevaux.

Des enfants qui étaient devenus adultes, puis avaient amené leurs propres enfants jouer sous ses branches.

La libellule l’écoutait avec fascination.

— Tu vois, lui disait le chêne, lorsqu’on reste suffisamment longtemps au même endroit, on découvre des choses que ceux qui passent ne peuvent pas connaître.

La libellule acquiesçait.

— C’est vrai.

Puis elle lui racontait ce qui existait derrière les collines.

Ainsi, l’un connaissait la profondeur du temps.

L’autre connaissait l’immensité du monde.

Et sans vraiment s’en rendre compte, chacun commençait à envier un peu ce que possédait l’autre.


Puis vint le mois d’août.

Depuis plusieurs jours, la chaleur était lourde.

Même les oiseaux chantaient moins.

Un après-midi, la libellule revint précipitamment.

— Quelque chose arrive.

Le vieux chêne regarda le ciel.

Il était encore bleu.

— Il n’y a rien.

— Là-bas, derrière la colline, les nuages sont noirs.

— J’ai connu des milliers d’orages.

— Celui-ci est différent.

Le chêne soupira.

— Tu t’inquiètes trop.

La libellule vola autour de lui.

— Le vent change.

— Mes racines sont profondes.

— Les oiseaux partent.

— Ils reviendront.

— Les animaux cherchent refuge.

Le vieux chêne se redressa autant qu’un arbre peut se redresser.

— Je suis ici depuis plus longtemps que tous ces oiseaux, tous ces animaux et probablement tous les arbres que tu as rencontrés derrière tes collines. J’ai résisté à des tempêtes que tu ne peux même pas imaginer.

La libellule se posa devant lui.

— Je ne dis pas que tu dois avoir peur.

— Alors que dis-tu ?

Elle hésita.

— Qu’être fort ne veut pas dire qu’il faut ignorer le vent.

Puis elle s’envola vers les roseaux pour trouver un abri.


L’orage arriva avant la nuit.

Et il fut terrible.

Le vent traversa la forêt avec un rugissement que la rivière elle-même semblait craindre.

Les branches ployaient.

Les feuilles s’arrachaient par milliers.

La pluie frappait la terre avec une violence telle qu’on ne distinguait plus le ciel de l’eau.

Le vieux chêne tint bon.

Ses racines s’agrippèrent à la terre.

Il avait raison.

Elles étaient puissantes.

Mais le vent l’était aussi.

Une rafale plus violente que les autres s’engouffra dans sa ramure.

Un craquement immense retentit.

Une de ses plus grosses branches se fendit.

Puis tomba.

Pour la première fois depuis très longtemps, le vieux chêne eut peur.

Il ne pouvait pas courir.

Il ne pouvait pas chercher refuge.

Il ne pouvait que tenir.

Alors il tint.

Toute la nuit.


Au matin, la tempête avait disparu.

La rivière était gonflée et les chemins couverts de branches.

Le vieux chêne était toujours debout.

Mais une immense blessure traversait son côté.

Il regarda sa branche brisée étendue dans l’herbe.

Il se sentit soudain très vieux.

Puis il entendit un léger bourdonnement.

La libellule arrivait.

Elle se posa doucement près de la blessure.

Elle ne dit pas :

Je te l’avais bien dit.

Elle ne se moqua pas.

Elle resta simplement là.

— Tu es revenue, murmura le chêne.

— Bien sûr.

— Pourtant, tu aurais pu partir ailleurs.

La libellule regarda la rivière.

— Avoir des ailes ne signifie pas que l’on doit toujours partir.

Le vieux chêne resta silencieux.

Puis il demanda :

— Et avoir des racines ?

La libellule sourit.

— Cela ne signifie peut-être pas qu’on doit toujours refuser de changer.

Le chêne contempla longtemps la petite créature.

— J’ai cru toute ma vie que rester était une preuve de courage.

— Ça l’est parfois.

— Et partir ?

— Aussi.

— Alors comment savoir ?

La libellule regarda le soleil apparaître entre les derniers nuages.

— Peut-être qu’on ne le sait jamais complètement.

Elle déploya ses ailes.

— Mais on peut apprendre à écouter.

— Écouter quoi ?

— Le vent.

Le vieux chêne sourit intérieurement.

Pour la première fois depuis très longtemps, il acceptait qu’une créature beaucoup plus jeune que lui puisse lui apprendre quelque chose.


Les années passèrent.

La branche perdue ne repoussa jamais.

Mais autour de la blessure, l’écorce se referma lentement.

Le vieux chêne continua de regarder couler la rivière.

Il resta profondément enraciné dans sa terre.

Mais désormais, lorsque le vent changeait, il l’écoutait.

Et lorsqu’une libellule venait se poser sur l’une de ses branches, il ne lui demandait plus pourquoi elle ne restait jamais tranquille.

Il lui demandait :

— Qu’as-tu vu aujourd’hui ?

Puis il écoutait.

Car le vieux chêne avait enfin compris qu’il existe plusieurs façons de connaître le monde.

Certaines nécessitent des racines.

D’autres exigent des ailes.

Et les plus belles vies sont peut-être celles où nous apprenons à respecter les deux.

🌿 Morale

Les racines nous apprennent à tenir.
Les ailes nous apprennent à partir.
Mais la sagesse commence lorsque nous savons écouter le vent et reconnaître le moment de faire l’un… ou de choisir l’autre.

Élisabeth De Cordoba — TheLibrisWorld