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La terre qui brûle encore

Il y a des feux que personne n'éteint.

En ce moment même, pendant que tu lis ces mots, quelqu'un court. Pas pour le plaisir, pas vers quelque chose — mais loin. Loin d'une maison qui n'est plus qu'une odeur de cendres et de souvenirs calcinés. Loin d'une rue dont il ne reste que le nom sur une carte que personne ne consulte plus.

La guerre est toujours présentée comme un événement. Un début, une fin. Des dates dans les livres d'histoire. Mais pour ceux qui la vivent, elle n'est pas un événement — elle est un climat. Une atmosphère permanente dans laquelle on respire autrement, on dort autrement, on aime autrement. On devient autrement.

La planète saigne sur presque tous ses continents. Au Soudan, des millions de personnes fuient dans un silence médiatique presque total. En Ukraine, les villes apprennent à vivre sous les alertes, les enfants grandissent dans les sous-sols. À Gaza, le béton et la chair se confondent. Au Myanmar, en Éthiopie, au Yémen, au Sahel — des noms que nous prononçons parfois, et oublions souvent.

Ce qui est profond dans la guerre, ce n'est pas sa violence. C'est son ordinarité.

Le fait qu'un père, quelque part, prépare quand même le repas du soir. Que des amoureux se retrouvent malgré tout dans un coin d'obscurité et se disent des choses douces. Que les enfants jouent, parce que l'enfance résiste à tout — même à cela. La vie continue, mais modifiée dans sa texture, abîmée dans ses fondations, portant en elle une fracture que les générations suivantes hériteront sans jamais l'avoir choisie.

La guerre est aussi une industrie. Il faut le dire. Des bras fabriquent les armes, des mains signent les contrats, des esprits calculent les profits pendant que d'autres comptent les morts. Il y a une économie de la destruction qui prospère dans l'ombre de chaque conflit, et cette économie a des visages présentables, des costumes propres, des bureaux climatisés.

Mais il y a aussi autre chose. Il y a les infirmières qui traversent les checkpoints. Les journalistes qui documentent l'invisible. Les femmes qui reconstruisent les marchés. Les musiciens qui jouent dans les ruines. La résistance de l'humain à la déshumanisation — cette résistance est peut-être la chose la plus belle et la plus déchirante qui soit.

Nous vivons dans une époque étrange où l'information circule partout et où l'empathie peine à suivre. On peut voir une ville bombardée en direct, depuis son canapé, et changer de fenêtre. Pas par cruauté — par saturation. Par impuissance. Par une sorte d'anesthésie collective que le flux permanent finit par induire.

Mais l'anesthésie n'est pas la paix.

La paix, elle, est un travail. Un choix répété. Une architecture fragile que des générations construisent et que quelques décisions peuvent réduire à néant en quelques heures. La paix demande quelque chose que la guerre n'exige pas : de la patience, de l'humilité, la capacité d'entendre l'autre sans vouloir l'effacer.

Ce que la guerre révèle, finalement, c'est à quel point nous sommes encore jeunes. En tant qu'espèce. En tant que civilisation. Nous avons marché sur la lune, séquencé le génome humain, connecté des milliards d'esprits à travers un réseau invisible — et nous continuons, encore et encore, à régler nos différends avec du feu.

Il ne faut pas désespérer. Mais il ne faut pas non plus regarder ailleurs.

Regarder, c'est déjà un acte. Nommer, c'est refuser l'oubli. Et refuser l'oubli, c'est peut-être la seule forme de solidarité qui traverse les frontières sans visa, sans uniforme, sans arme.

La terre brûle. Et nous sommes tous, d'une manière ou d'une autre, responsables de ce qui s'éteint — et de ce qui peut encore être sauvé.


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Élisabeth de Cordoba. Auteur Indépendante

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