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Le livre qui attendait

La librairie de Marguerite Fontaine n'avait pas de site internet.

Pas de compte sur les réseaux sociaux. Pas de système de caisse électronique. Juste une vieille caisse en bois derrière le comptoir, un carnet où elle notait les ventes à la main, et une pancarte peinte à la main dans la vitrine qui disait simplement : Livres anciens et modernes — Entrez si vous êtes perdus.

La plupart des gens passaient devant sans s'arrêter. C'était une rue étroite du vieux Lyon, entre une boulangerie et un atelier de réparation de vélos, et les touristes pressés ne levaient généralement pas les yeux vers les vitrines encombrées. Marguerite ne s'en plaignait pas. Elle avait soixante-huit ans et une philosophie simple sur le commerce : les bons livres trouvent leurs lecteurs. Il suffisait d'attendre.

Ce matin-là — un mardi de novembre, le ciel bas et gris comme du papier journal mouillé — elle déballait une caisse de livres qu'elle avait achetée la veille à la succession d'un vieux professeur de lettres. Des livres bien conservés pour la plupart, quelques reliures abîmées, plusieurs exemplaires qu'elle avait déjà en rayon. Elle les examinait un par un avec la méthode tranquille d'une femme qui a manipulé des centaines de milliers de livres dans sa vie et qui sait encore être surprise.

C'est dans le fond de la caisse, sous une pile de Pléiades et deux atlas dépareillés, qu'elle trouva le livre.

Un roman. Couverture bleue, titre en lettres dorées légèrement effacées. Pas d'illustration. L'auteur était un nom qu'elle ne reconnut pas — Éditions du Seuil, 1962. Elle l'ouvrit. Une écriture serrée sur la page de garde, à l'encre brune presque disparue :

Pour celui ou celle qui en aura besoin. — R.

Juste ça. Pas de destinataire. Pas de date. Un R minuscule qui pouvait appartenir à n'importe qui.

Marguerite lut la première page debout derrière son comptoir. Puis la deuxième. Puis elle s'assit.


Théo Marchand avait trente-quatre ans et l'habitude de marcher sans savoir où il allait.

Depuis six mois — depuis le divorce, depuis la mutation à Lyon qu'il avait acceptée parce qu'il fallait bien aller quelque part — il marchait le matin avant le travail dans des rues qu'il ne connaissait pas encore vraiment. Ce n'était pas de la curiosité. C'était plutôt le besoin de mettre ses pieds en mouvement quand le reste de lui voulait s'arrêter complètement.

Ce matin-là, il avait tourné à gauche au lieu de tout droit et il s'était retrouvé dans cette rue étroite qu'il n'avait jamais remarquée. La librairie avait sa vitrine éclairée malgré l'heure matinale, et il y avait quelque chose dans cette lumière jaune et chaleureuse qui contrastait tellement avec le gris du ciel qu'il s'arrêta sans vraiment décider de s'arrêter.

Il lut la pancarte.

Entrez si vous êtes perdus.

Il entra.

La clochette au-dessus de la porte produisit un son doux, presque timide. L'intérieur sentait le papier vieux et la cire de bougie. Les rayonnages montaient jusqu'au plafond, reliés par des petites échelles en bois sur des rails. Derrière le comptoir, une vieille femme aux cheveux blancs levait les yeux d'un livre avec l'expression de quelqu'un qu'on dérange sans vraiment déranger.

— Bonjour, dit-elle.

— Bonjour. Je... je regardais juste.

— Bien sûr, dit-elle. Prenez le temps qu'il faut.

Théo déambula entre les rayonnages sans but précis. Il n'avait pas lu depuis des mois. Avant, il lisait tout le temps — dans le métro, dans les files d'attente, le soir avant de dormir. Puis quelque chose s'était cassé, et les livres étaient restés sur la table de chevet comme des objets d'une autre vie. Il les regardait parfois sans les toucher, comme on regarde les affaires d'une personne disparue.

Il s'arrêta devant un rayon sans titre particulier. Des livres mélangés — des romans, un recueil de poèmes, un essai sur l'architecture brutaliste. Ses doigts glissèrent distraitement sur les dos de couverture.

— Vous cherchez quelque chose en particulier ?

Il se retourna. La vieille femme était sortie de derrière son comptoir, un livre à la main — couverture bleue, lettres dorées.

— Non, dit-il honnêtement. Pas vraiment.

— Alors c'est peut-être celui-là, dit-elle simplement.

Elle lui tendit le livre. Il le prit sans réfléchir — réflexe de politesse. Il regarda la couverture, le titre qu'il ne connaissait pas, l'auteur qui ne lui disait rien.

— Pourquoi celui-là ? dit-il.

— Parce qu'il attend depuis ce matin, dit-elle. Et vous avez l'air de quelqu'un qui attend aussi. Ça fait parfois des rencontres intéressantes.

Théo regarda la vieille femme. Elle n'avait pas l'air de plaisanter, mais il y avait quelque chose de doux dans ses yeux qui empêchait la phrase de sonner bizarre.

Il ouvrit le livre à la page de garde. Lut la dédicace.

Pour celui ou celle qui en aura besoin. — R.

Quelque chose bougea dans sa poitrine. Quelque chose de petit, de presque imperceptible — comme une fenêtre qu'on entrouvre d'un centimètre dans une pièce fermée depuis trop longtemps.

— Combien ? dit-il.

— Pour vous, quatre euros, dit Marguerite. C'est le prix des livres qui ont déjà fait du chemin.


Il lut le livre en trois jours.

Pas d'une traite — par morceaux, dans le café près de son bureau pendant la pause déjeuner, dans le tram le soir, et le dernier quart assis sur le rebord de sa fenêtre à deux heures du matin avec une tasse de thé froid à côté de lui. L'histoire était simple en apparence — un homme qui revenait dans une ville de son enfance après de longues années et qui redécouvrait des gens, des rues, des versions de lui-même qu'il croyait avoir perdues. Pas de grand drame. Pas de révélation spectaculaire. Juste cette façon qu'avait l'auteur d'écrire les choses ordinaires avec une précision qui rendait tout soudainement important — un repas partagé, une conversation dans un couloir, la lumière d'un après-midi particulier.

À la dernière page, Théo resta immobile un long moment.

Il pensait à son appartement de Paris qu'il n'appelait plus son appartement. À la façon dont les habitudes d'une vie commune laissaient des traces dans les gestes — mettre deux tasses au lieu d'une, regarder à gauche en entrant dans une pièce parce que c'était là qu'elle s'asseyait. Il pensait à Lyon, cette ville qu'il traversait depuis six mois comme un fantôme pressé, sans la voir vraiment.

Il pensait à la librairie et à la vieille femme qui lui avait tendu un livre comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.

Le lendemain matin, il retourna dans la rue étroite.


Marguerite était en train d'arroser une petite plante grasse posée sur le rebord de la fenêtre quand il entra.

— Vous l'avez lu, dit-elle sans se retourner.

— Comment vous savez ?

— Vous marchez différemment, dit-elle simplement. Les gens qui viennent de finir un bon livre ont une façon de poser les pieds sur le sol comme s'ils venaient de retrouver quelque chose.

Théo s'approcha du comptoir. Il posa le livre dessus — délicatement, comme on pose quelque chose de précieux.

— Je voulais vous le rendre, dit-il. Pour que quelqu'un d'autre puisse le lire.

Marguerite se retourna. Elle regarda le livre, puis lui.

— Vous pouvez le garder, dit-elle.

— Non. — Il secoua la tête. — La dédicace dit pour celui ou celle qui en aura besoin. J'en avais besoin. Maintenant il faut qu'il continue.

La vieille femme le regarda longuement avec cette expression qu'elle avait — ce regard qui évaluait sans juger, qui voyait sans chercher à tout comprendre.

— Très bien, dit-elle enfin. Je le remettrai en rayon.

— Et vous lui trouverez son prochain lecteur ?

— Les bons livres trouvent leurs lecteurs, dit-elle. Il suffit d'attendre.

Théo resta encore quelques minutes dans la librairie, à déambuler entre les rayonnages avec une lenteur nouvelle — pas la lenteur de quelqu'un qui tue le temps, mais celle de quelqu'un qui commence à regarder où il est. Avant de partir, il acheta un autre livre — pas parce que Marguerite le lui avait suggéré, mais parce qu'il en avait envie pour la première fois depuis longtemps.

En sortant dans la rue étroite, il leva les yeux.

Le ciel était toujours gris. Mais la lumière jaune de la librairie brillait derrière lui, et il y avait dans l'air cette légèreté particulière des matins où quelque chose a changé sans qu'on puisse exactement dire quoi.

Il tourna à droite.

Et cette fois, il regarda où il allait.


Comme si quelqu’un, quelque part… avait su qu’il tomberait dessus.


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© Élisabeth De Cordoba, autrice indépendante.