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LES ESCARPINS Un texte d'Élisabeth de Cordoba

Il y a quelque chose dans les escarpins que certains hommes ne savent pas expliquer.

Pas le cuir. Pas la forme. Pas même la hauteur du talon — ce n'est pas une question de centimètres. C'est quelque chose de plus subtil, de plus insaisissable, quelque chose qui existe dans l'espace entre le sol et la femme qui le traverse et qui fait que les yeux suivent avant même que la tête ait décidé de regarder.

Les escarpins ne se portent pas.

Ils s'habitent.

Le bruit d'abord.

C'est toujours le bruit qui arrive en premier.

Ce claquement sec et régulier sur le carrelage d'un couloir, sur le marbre d'un hall d'hôtel, sur le pavé d'une rue parisienne à sept heures du soir quand la ville commence à changer de visage. Ce bruit-là — net, précis, légèrement autoritaire — qui annonce une présence avant qu'on la voie. Qui prépare quelque chose dans l'air avant même que la femme soit en vue.

Les hommes disent qu'ils n'y prêtent pas attention.

Mais leur tête se tourne quand même.

Toujours.

Il y a dans ce bruit quelque chose d'ancien — quelque chose qui remonte à très loin dans la façon dont les êtres humains réagissent au son des pas. Les pas lourds annoncent le danger. Les pas feutrés annoncent la discrétion. Mais les pas des escarpins — ce claquement mesuré, cadencé, qui ne cherche ni à se cacher ni à impressionner — annoncent autre chose. Une certitude. Une femme qui sait où elle va et qui n'a pas besoin de courir pour y arriver.

Ce n'est pas de l'arrogance.

C'est de la présence.

La silhouette ensuite.

Le talon haut fait quelque chose au corps qu'aucun autre vêtement ne fait aussi complètement. Il allonge. Il cambre légèrement. Il déplace le centre de gravité d'une façon qui oblige le corps entier à se réorganiser — les épaules qui se redressent, la tête qui se relève, cette ligne du dos qui devient quelque chose d'autre que ce qu'elle est quand on marche à plat.

Une femme en escarpins occupe l'espace différemment.

Pas plus d'espace — la même surface au sol, les mêmes dimensions. Mais quelque chose dans la façon dont elle le traverse qui le rend plus présent. Comme si le sol lui rendait quelque chose en retour — cette légère résistance sous le talon qui oblige à poser le pied avec intention, à avancer avec cette précision légèrement ralentie qui donne l'impression que chaque pas est une décision.

Et peut-être que c'est ça.

Peut-être que marcher en escarpins est toujours un peu une décision.

Le paradoxe.

Voilà ce que les hommes ne savent pas expliquer — ce paradoxe particulier qui est au cœur de tout.

Une femme en escarpins semble à la fois accessible et inaccessible. Douce et intraitable. Fragile dans la finesse du talon et absolument solide dans la façon dont elle avance. Elle ralentit ses pas — les escarpins ne permettent pas la précipitation — et pourtant elle n'a jamais l'air de se dépêcher parce qu'elle n'a jamais l'air d'avoir besoin de se dépêcher.

Il y a dans cet équilibre quelque chose qui trouble.

Pas le désir exactement — enfin, pas seulement. Quelque chose de plus complexe. Cette sensation particulière qu'on a devant les choses qui combinent des qualités qu'on croyait opposées — la force et la délicatesse, la confiance et le mystère, la visibilité totale et cette façon quand même d'être légèrement hors d'atteinte.

Les escarpins ne rendent pas une femme plus grande.

Ils la rendent plus elle-même.

La femme qui entre dans la pièce.

Imaginez-la.

Elle entre dans une salle — un restaurant, une salle de réunion, une soirée — et on l'entend avant de la voir. Ce bruit sur le sol. Ces quelques secondes où on sait qu'elle arrive sans encore savoir qui elle est. Et puis elle apparaît — et tout ce que le bruit avait promis se confirme dans la façon dont elle traverse l'espace.

Elle ne cherche pas les regards.

Elle ne les évite pas non plus.

Elle avance avec cette économie de mouvement des femmes qui ont appris depuis longtemps que l'élégance n'est pas une question d'effort mais de justesse — chaque geste exactement ce qu'il doit être, ni trop ni pas assez.

Les conversations continuent autour d'elle.

Mais quelque chose a changé dans la pièce.

Une légère tension dans l'air — imperceptible, presque rien — qui dit que quelqu'un est entré et que tout le monde l'a remarqué même ceux qui regardent ailleurs. Surtout ceux qui regardent ailleurs.

C'est ça le pouvoir des escarpins.

Pas d'impressionner. Pas de dominer. Juste cette capacité à changer légèrement la qualité de l'air dans une pièce — à rendre le présent un peu plus présent, le réel un peu plus réel.

Ce que les hommes ne disent pas.

Ils ne disent pas qu'ils entendent les escarpins de loin et que quelque chose en eux s'ajuste avant même d'avoir vu la femme qui les porte.

Ils ne disent pas que le bruit du talon sur le sol a cette qualité particulière des sons qui restent — qu'on peut rentrer chez soi le soir et entendre encore, dans un couloir silencieux, l'écho de ce claquement précis.

Ils ne disent pas que ce n'est pas une question de séduction — enfin pas seulement. Que c'est aussi une question d'admiration. Pour cette façon d'habiter son propre corps avec cette assurance tranquille. Pour ce choix quotidien de marcher avec élégance même quand c'est plus difficile. Pour cette décision silencieuse de ne pas se faire petite.

Les escarpins sont une façon de prendre de la place.

Pas beaucoup de place. Juste exactement la sienne.

Ce qui est — dans un monde qui demande souvent aux femmes de se faire plus discrètes, plus petites, plus silencieuses — peut-être la chose la plus élégante et la plus courageuse qu'on puisse faire.

Avancer.

Le bruit du talon sur le sol.

Et ne pas ralentir.


Ce n'est pas le talon qui trouble. C'est de savoir exactement ce qu'on fait quand on l'enfile.


© Élisabeth de Cordoba — Tous droits réservés thelibrisworld.com