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Rose Latulipe

C'était un Mardi gras, dans une paroisse le long du fleuve, à une époque où les filles de seize ans ne choisissaient pas encore leur mari — elles espéraient seulement qu'on les choisisse bien.

Rose Latulipe était la plus belle fille du rang, et elle le savait. Elle avait insisté auprès de son père pour qu'il donne un bal, ce soir-là, avant que le Carême n'interdise toute musique et toute danse pour quarante jours. Son père avait cédé, comme il cédait toujours. On avait invité tous les jeunes gens des environs, et Rose avait déjà, dans un coin de sa tête, décidé lequel elle choisirait avant la fin de la soirée — un garçon sérieux, honnête, qui l'aimait sincèrement, et qu'elle traitait, ce soir-là comme tant d'autres, avec une indifférence légère qui ne lui coûtait rien.


La maison était pleine de lumière, de violon, de bottes qui frappaient le plancher de bois. Dehors, la neige tombait dru, et le vent faisait grincer les volets comme s'il cherchait à entrer lui aussi.

C'est vers neuf heures qu'on entendit des grelots dans la cour.

Un traîneau noir, tiré par un cheval noir, s'arrêta devant la porte. L'homme qui en descendit était grand, habillé avec un raffinement qu'on ne voyait jamais dans ce rang-là — un habit sombre, des gants de cuir fin, un sourire qui semblait avoir été appris plutôt que ressenti. Il se présenta comme un voyageur, de passage, attiré par la musique et les lumières.


Personne ne connaissait son nom. Personne ne le lui demanda vraiment.

Rose, dès qu'elle le vit, oublia complètement son fiancé assis dans le coin de la pièce.

Elle dansa avec l'étranger toute la soirée. Une danse, puis une autre, puis toutes les autres, sans jamais s'arrêter pour reprendre son souffle, sans jamais laisser un autre garçon s'approcher d'elle. Les gens racontent qu'à un moment, quelqu'un remarqua quelque chose d'étrange dans la façon dont il dansait — un mouvement trop fluide, trop parfait, comme si ses pieds ne touchaient pas tout à fait le plancher. On le mit sur le compte du vin.


Le fiancé de Rose, humilié, tenta une fois de s'interposer. L'étranger le regarda à peine, et le jeune homme recula sans savoir pourquoi, comme si l'air lui-même était devenu plus froid autour de cet homme en noir.

Une vieille tante de Rose, assise près du poêle, ne dansait pas. Elle observait. Et plus la soirée avançait, plus son malaise grandissait, sans qu'elle puisse dire exactement pourquoi — jusqu'à ce qu'elle remarque, à la lueur des chandelles, que l'ombre de l'étranger, projetée sur le mur derrière lui, ne suivait pas ses mouvements comme les autres ombres de la pièce. Elle bougeait un instant en retard. Parfois, elle ne bougeait pas du tout.

Elle voulut avertir Rose. Rose ne l'écouta pas. Elle était déjà trop prise, disent les vieux qui racontent encore cette histoire — pas seulement charmée. Prise, comme un poisson qui ne sent l'hameçon que lorsqu'il essaie de repartir.


À l'approche de minuit, l'étranger l'entraîna près d'une fenêtre, à l'écart des autres, et lui demanda une dernière danse. Puis il lui demanda sa main.

Rose, étourdie, le cœur battant, tendit la sienne.

Il la prit avec une douceur qui se transforma, l'instant d'après, en une pointe brève et précise — une piqûre, à peine visible, sur le bout du doigt. Une goutte de sang perla, sombre dans la lumière des chandelles, et tomba sur le plancher de bois avec un bruit que Rose, seule, sembla entendre, comme si toute la musique de la pièce s'était tue d'un coup pour laisser passer ce seul son.

Il lui présenta alors un collier, magnifique, en échange de la petite croix de bois qu'elle portait depuis son baptême.


Et c'est cette demande, plus que tout le reste, qui réveilla quelque chose en elle. Une hésitation. Une froideur soudaine qui remonta le long de son bras, jusqu'à la nuque.

Elle recula d'un pas.

C'est à ce moment précis, disent les versions les plus anciennes, que l'horloge se mit à sonner minuit — et que le curé de la paroisse, qu'on n'avait pourtant pas invité, poussa la porte de la maison, le visage blême, comme s'il avait couru tout le chemin depuis le presbytère sans savoir lui-même pourquoi il le fallait.

Il regarda l'étranger droit dans les yeux, et là où tous les autres n'avaient vu qu'un homme séduisant, lui vit autre chose — quelque chose que son habit noir et son sourire poli ne suffisaient plus à cacher, une fois qu'on savait regarder.


Il leva son étole, murmura une prière que personne d'autre n'osa répéter par la suite, et l'étranger, en une fraction de seconde, cessa de sourire.

Ce qui se passa ensuite, personne n'a jamais réussi à s'entendre sur les détails. Certains disent qu'il y eut une odeur de soufre. D'autres, un coup de vent si violent qu'il éteignit toutes les chandelles d'un coup, plongeant la pièce dans le noir complet pendant un instant qui parut beaucoup trop long. Quand la lumière revint, l'étranger n'était plus là. Le traîneau noir non plus. Dans la cour, la neige fraîchement tombée ne portait aucune trace de sabots, aucune trace de patins de traîneau — seulement, tout autour de l'endroit où il s'était tenu, un cercle parfait où la neige avait fondu jusqu'à la terre nue.

Rose ne dansa plus jamais avec la même légèreté après cette nuit-là. On dit qu'elle entra au couvent quelques années plus tard, et qu'elle refusa, jusqu'à la fin de sa vie, de raconter elle-même cette histoire — laissant à d'autres le soin de le faire, toujours un peu différemment, mais toujours avec le même avertissement, transmis de génération en génération dans les veillées :

Méfie-toi de l'étranger trop beau qui arrive sans qu'on l'ait invité.

Et si jamais il te demande ta main, regarde toujours ses pieds avant de la lui donner.

Élisabeth de Cordoba.