Une situation que vous connaissez
Un élève « parle mal ».
L'expression revient souvent en salle des maîtres, dans les échanges avec les familles ou lors d'une équipe éducative. Pourtant, derrière cette formulation unique se cachent des réalités très différentes.
Milo, CE1, dit "tat" au lieu de "chat", "ponpon" au lieu de "pompier".
Vous le comprenez à moitié. Ses camarades non plus ne le comprennent pas toujours. En revanche, quand vous lui demandez de montrer l'image du chat, il la trouve sans hésiter. Quand vous lui posez une question sur l'histoire lue en classe, il répond avec des phrases bien construites. Juste… difficiles à entendre.
Nour, elle, articule parfaitement.
Mais quand vous lui demandez de raconter ce qu'elle a fait ce week-end, elle dit : "Moi… parc… jouer." Elle a sept ans. Ses phrases ne dépassent jamais trois mots. En atelier, elle écoute les consignes. Puis elle attend que les autres démarrent pour les imiter.
Même expression. « Parle mal ». Deux situations complètement différentes.
Pourquoi faire la distinction
Ces termes ne sont pas des nuances théoriques réservées aux spécialistes. Ils correspondent à des niveaux de fonctionnement différents, observables en classe.
Les confondre expose à deux écueils fréquents : s'inquiéter à tort d'un élève qui présente un trouble articulatoire simple, ou au contraire banaliser des difficultés langagières plus profondes sous prétexte que « l'enfant parle ».
Ce que vous gagnez à distinguer langage, langue, parole et articulation :
- Affiner vos observations pédagogiques
- Formuler des alertes plus précises
- Comprendre pourquoi deux élèves avec une parole peu intelligible n'ont pas les mêmes besoins
- Adapter vos exigences sans surcompenser ni sous-estimer
Le langage
Le langage est une fonction cognitive.
Il permet à l'élève de comprendre, d'organiser sa pensée, de formuler des idées, de raconter, d'expliquer, d'inférer. Il concerne le fond du message.
En classe, un trouble du langage se manifeste souvent par :
- Une compréhension orale fragile
- Des phrases pauvres ou mal structurées
- Des difficultés à raconter ou reformuler
- Un vocabulaire imprécis
- Une fatigue rapide lors des tâches langagières
Exemple concret : Samir, CM1.
Vous lui demandez : « Explique-moi pourquoi le personnage est en colère. » Il vous regarde. Il hésite. Puis il dit : « Parce que… il veut pas. » Vous relancez : « Il ne veut pas quoi ? » Il répète : « Il veut pas. » Ce n'est pas de la mauvaise volonté. Il ne parvient pas à construire l'explication.
Un élève peut articuler correctement et rester en grande difficulté pour comprendre un énoncé ou produire un récit cohérent. Dans ce cas, le problème ne se situe pas dans la production des sons.
Donnée établie. Les troubles développementaux du langage correspondent à une atteinte durable des mécanismes neurocognitifs du langage, décrite dans la littérature internationale (Bishop, Friederici).
La langue
La langue est le système partagé.
Le français scolaire, avec ses règles implicites, son lexique spécifique et ses structures syntaxiques complexes, constitue déjà une langue exigeante.
En classe, une difficulté liée à la langue peut se repérer lorsque :
- L'élève comprend mieux à l'oral qu'à l'écrit
- Certaines consignes restent floues malgré une bonne attention
- Les erreurs concernent surtout le vocabulaire ou les tournures spécifiques de l'école
Exemple : Alya, CE2, arrive du Maroc en septembre.
Elle parle arabe et français à la maison. En classe, elle comprend « Range ton cartable », « Viens au tableau », « Ouvre ton cahier ». Mais quand vous dites « Souligne les verbes conjugués au passé composé », elle vous regarde sans bouger. Ce n'est pas un trouble du langage. C'est une maîtrise encore incomplète de la langue de scolarisation.
Une maîtrise incomplète de la langue de scolarisation n'est pas en soi un trouble du langage. Un article sur le bilinguisme arrive rapidement pour vous aider à faire la part des choses.
La parole
La parole correspond à ce que vous entendez.
C'est la mise en œuvre concrète du langage dans une situation donnée.
En classe, une difficulté de parole peut se traduire par :
- Une parole peu intelligible
- Un débit très rapide ou haché
- Des répétitions, des blocages
- Une grande variabilité selon le stress ou la prise de parole devant le groupe
Exemple : Enzo, CP, bégaie.
En petits groupes, il parle normalement. Mais quand vous l'interrogez devant toute la classe, il bloque. « Je… je… je… » Il sait ce qu'il veut dire. Les mots sont là. Mais ils ne sortent pas. Vous voyez son visage se crisper. Il finit par baisser la tête.
Un élève peut comprendre, raisonner et produire des idées pertinentes, mais avoir du mal à les exprimer oralement de façon fluide ou intelligible.
L'observation en petits groupes est souvent plus informative que les prises de parole collectives.
L'articulation
L'articulation concerne la production motrice des sons.
C'est le niveau le plus périphérique.
En classe, un trouble articulatoire isolé se repère souvent ainsi :
- L'élève comprend bien
- Ses phrases sont structurées
- Seul un ou plusieurs sons sont mal produits
- L'intelligibilité est globalement conservée pour les proches
Exemple : Léo, GS, dit "sevalier" au lieu de "chevalier", "zapeau" au lieu de "chapeau".
Il confond systématiquement les sons [ʃ] et [s]. Mais il raconte ses week-ends sans problème. Il comprend tout. Il construit des phrases complexes. Seul ce son pose problème.
Ces difficultés n'ont généralement pas d'impact majeur sur la compréhension ou le raisonnement. Elles relèvent d'une rééducation ciblée et évoluent favorablement dans la majorité des cas. Cette rééducation peut se faire en grande section, sans pression si c'est isolé comme dans l'exemple.
Ce que vous pouvez faire concrètement
Votre rôle est d'observer et de décrire, et d'orienter les familles.
Quelques questions simples peuvent guider vos observations :
- L'élève comprend-il mieux qu'il ne parle ?
- Les difficultés portent-elles sur le contenu du message ou sur la forme sonore ?
- La difficulté est-elle stable ou dépend-elle de la situation ?
- L'élève réussit-il mieux en individuel qu'en collectif ?
Ces éléments, transmis aux familles ou aux professionnels, sont souvent plus utiles qu'une étiquette générale.
En conclusion
Derrière une parole inhabituelle peuvent se cacher des réalités très différentes.
En distinguant langage, langue, parole et articulation, vous affinez votre regard professionnel et contribuez directement à une orientation plus juste des élèves.
La prochaine fois qu'un élève « parle mal », demandez-vous : est-ce qu'il ne comprend pas, ou est-ce qu'on ne le comprend pas ?
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