Ce que j'ai appris en observant, pas seulement en écoutant
Il y a quelques années, j'avais en suivi un enfant de six ans, suivi pour un retard de parole assez classique. On travaillait ensemble depuis plusieurs mois, les séances se passaient bien, il progressait. Et puis, un jour, quelque chose a changé. Pas dans son articulation. Pas dans son langage. Quelque chose dans sa façon d'entrer dans la salle. Dans la manière dont il a posé son sac à dos par terre. Dans le silence qui a précédé la mise au travail. Ce jour-là, il n'avait pas envie de jouer. Il a fait les exercices mécaniquement, les yeux un peu ailleurs. À la fin de la séance, en rangeant les jeux, il a dit une phrase en aparté, presque pour lui-même, que je n'ai pas su interpréter sur le moment.
Je n'ai pas su quoi faire de ce malaise, tout de suite. Mais je n'ai pas non plus fait semblant de ne pas l'avoir perçu.
C'est exactement de ça dont je voudrais parler aujourd'hui. Pas d'un protocole, pas d'un guide en dix étapes, mais de cette responsabilité particulière qui est la nôtre, en tant qu'orthophonistes, dans la détection des violences faites aux enfants. Une responsabilité qui découle directement de ce que notre métier nous donne à voir, semaine après semaine, dans l'intimité de notre bureau.
Une place singulière, souvent sous-estimée
Parmi tous les professionnels qui gravitent autour d'un enfant, l'orthophoniste occupe une position assez rare. On voit l'enfant régulièrement, souvent une fois par semaine pendant des mois, parfois des années. On le voit en tête-à-tête, dans un espace calme, dégagé de la pression scolaire ou familiale. On le voit jouer, raconter, dessiner, inventer des histoires. On le voit avec un parent en séance, parfois, et dans ces moments-là, on observe aussi la dynamique entre eux, les regards, les silences, la façon dont l'adulte parle de l'enfant devant lui.
Cette régularité, cette durée, cette proximité créent quelque chose d'assez unique : une ligne de base. On connaît cet enfant. On sait comment il entre dans la salle un mardi matin quand tout va bien. On sait comment il joue quand il est détendu. On sait quelle tête il fait quand il est simplement fatigué, et quelle tête il fait quand quelque chose d'autre pèse.
Ce n'est pas anodin. Les enseignants voient les enfants dans un groupe, avec la gestion collective qui va avec. Les médecins les voient ponctuellement, souvent pour quelque chose de précis. Les parents, eux, sont dans la situation et ne peuvent pas toujours avoir ce recul. L'orthophoniste, lui ou elle, est dans une position intermédiaire : suffisamment proche pour percevoir les changements, suffisamment extérieur pour les nommer.
Et pourtant, beaucoup d'entre nous ne se sentent pas légitimes pour aller plus loin que le soin. Comme si la détection des violences appartenait à d'autres, aux travailleurs sociaux, aux médecins, aux enseignants. Comme si notre rôle s'arrêtait à la bouche et aux mots.
Il ne s'arrête pas là.
Ce que les séances révèlent, si on prend le temps de regarder
L'une des spécificités de notre travail, c'est que nous passons beaucoup de temps à jouer avec les enfants. Et le jeu, ça parle. Pas toujours explicitement, pas toujours de façon lisible, mais ça parle.
Un enfant qui rejoue systématiquement des scènes de violence dans un jeu symbolique, qui met en scène des personnages qui font du mal à d'autres, qui représente un enfant enfermé, puni, blessé, c'est un enfant qui dit quelque chose. Pas forcément quelque chose de factuel, pas forcément quelque chose à prendre au pied de la lettre, mais quelque chose qui mérite attention.
De la même façon, la littérature jeunesse que nous utilisons en séance est un terrain d'observation précieux. Beaucoup d'albums abordent des thèmes sensibles : la peur, la colère, les secrets, les adultes qui font peur, les émotions difficiles. Ces livres ouvrent des espaces de parole que l'enfant ne saurait pas toujours créer seul. La façon dont un enfant réagit à une page, dont il interrompt la lecture, dont il commente ou au contraire se referme, tout cela constitue des informations cliniques.
Ce que je cherche à pointer ici, ce n'est pas une liste de "signaux d'alarme" à cocher. C'est plutôt une posture : celle de l'attention continue, de l'observation longitudinale. Ce qui fait sens, souvent, c'est la rupture. L'enfant qui était bavard et qui ne l'est plus. Celui qui dessinait volontiers et qui refuse désormais. Celui dont l'écriture, les productions, les récits ont changé de tonalité sans raison apparente. Celui qui a des réactions émotionnelles disproportionnées à certaines situations de jeu ou à certains sujets abordés.
Ces ruptures, on les voit parce qu'on connaît l'enfant dans la durée. C'est précisément là que réside notre capacité de détection.
Les violences ne s'annoncent pas, elles se glissent dans les détails
Il serait plus simple si les enfants victimes de violences physiques, psychologiques ou sexuelles nous le disaient franchement. Ça arrive, parfois. Mais bien plus souvent, ça ne se passe pas comme ça. Les enfants ne disent pas, pour des raisons multiples et bien documentées : la honte, la peur des conséquences, la loyauté envers l'adulte maltraitant, la conviction que personne ne les croira, parfois simplement parce qu'ils n'ont pas encore les mots pour nommer ce qu'ils vivent.
Et c'est là que notre travail sur le langage prend une dimension particulière. Un enfant qui n'a pas accès au vocabulaire des émotions, qui ne sait pas nommer la peur, le dégoût, l'envahissement, ne pourra pas non plus mettre en mots une situation de violence. Le travail que nous faisons sur la compréhension émotionnelle, sur le lexique du ressenti, sur la narration d'expériences vécues, n'est pas seulement thérapeutique au sens strict : il peut, dans certaines situations, ouvrir une porte.
Je pense aussi aux séances où un enfant dit quelque chose "en passant", souvent à la fin, souvent dans un moment de relâchement. Ces confidences à demi-mots, ces phrases glissées en rangeant les jeux ou en enfilant le manteau, méritent qu'on les entende. Pas qu'on les amplifie, pas qu'on les dramatise, pas qu'on les interroge de façon intrusive. Mais qu'on les entende, qu'on les pose doucement, qu'on laisse la place à l'enfant de continuer ou de se taire.
Il y a aussi les violences que l'on ne voit pas avec les mots mais avec le corps. Un enfant qui sursaute quand on s'approche trop vite. Un enfant qui a des hématomes inexpliqués. Un enfant qui présente une sexualisation précoce dans ses dessins ou dans ses jeux, qui utilise un vocabulaire sexuel inadapté à son âge. Un enfant qui a mal quelque part "sans raison". Ces éléments, pris isolément, ne signifient rien de certain. Pris ensemble, inscrits dans une temporalité, dans un contexte, ils peuvent orienter une préoccupation légitime.
Savoir quoi faire de ce qu'on perçoit : entre inaction et précipitation
C'est souvent là que le bât blesse. On a perçu quelque chose. On est préoccupé. Et on ne sait pas quoi faire. On ne veut pas accuser à tort, on ne veut pas fragiliser une situation familiale complexe, on ne veut pas perdre la confiance de la famille, on ne veut pas "se tromper".
Ces craintes sont humaines et compréhensibles. Mais elles ne doivent pas conduire à l'inaction.
La loi française est claire : tout professionnel qui suspecte une situation de maltraitance ou de danger pour un enfant a non seulement le droit mais le devoir d'agir. Cette obligation n'est pas conditionnée à la certitude. Elle s'applique dès la suspicion raisonnée. Et elle protège le professionnel qui signale de bonne foi, même si la situation s'avère moins grave qu'anticipée.
Concrètement, cela peut prendre plusieurs formes. En premier lieu, parler à un collègue de confiance, un superviseur, un médecin référent, pour ne pas rester seul avec ce que l'on a perçu. Ensuite, contacter la cellule de recueil des informations préoccupantes, la CRIP, qui existe dans chaque département et qui est précisément là pour évaluer les situations. Ce n'est pas "dénoncer" une famille : c'est mettre en mouvement un dispositif de protection. Ce n'est pas non plus prendre une décision judiciaire, cela n'appartient pas à l'orthophoniste. C'est simplement transmettre une préoccupation à ceux dont c'est le rôle d'évaluer.
Une chose est importante : ne pas interroger l'enfant de façon orientée, ne pas lui faire "raconter" ce qui s'est passé, ne pas reconstituer les faits. Ce n'est pas notre rôle et cela peut fragiliser une procédure judiciaire ultérieure. En revanche, noter précisément ce qui a été dit ou observé, avec les mots exacts de l'enfant quand il y en a, la date, le contexte, constitue un travail de professionnel rigoureux qui peut s'avérer précieux.
Notre posture thérapeutique, un espace sécure en soi
Au-delà des situations de suspicion active, il y a quelque chose de plus fondamental que notre cadre de travail offre aux enfants : un espace où l'on est écouté, où l'on n'est pas jugé, où l'on peut faire des erreurs sans conséquences. Pour certains enfants, le bureau de l'orthophoniste est peut-être l'un des seuls endroits où un adulte est entièrement disponible pour eux, sans agenda caché, sans enjeu de performance.
Cette sécurité-là n'est pas neutre. Elle peut permettre à des enfants de se relâcher, de parler, de montrer des choses qu'ils ne montrent nulle part ailleurs. Ce n'est pas parce que nous sommes "meilleurs" que les autres adultes autour d'eux, c'est parce que notre cadre est structurellement différent.
Cela suppose de notre part une attention particulière à la façon dont nous créons cet espace. La régularité des séances, la constance du cadre, la fiabilité de notre présence, le fait que nous ne réagissons pas avec effroi ou dégoût à ce que les enfants partagent, tout cela construit peu à peu une relation de confiance qui peut être déterminante.
Utiliser la littérature jeunesse sur des thèmes comme les émotions difficiles, les secrets, les relations entre adultes et enfants, n'est pas anodin. Certains albums ont été conçus précisément pour ouvrir des espaces de parole sur ces sujets, et les utiliser en séance sans avoir l'air de "chercher" quelque chose, dans la légèreté du soin habituel, peut permettre à un enfant de dire ce qu'il ne saurait pas dire autrement.
La formation et la solitude professionnelle : deux angles morts
Il faut être honnête sur ce point : nous ne sommes pas toujours bien formés à cette dimension de notre métier. La détection des violences, les procédures de signalement, les réflexes à avoir face à une confidence d'enfant, tout cela est encore trop peu présent dans les formations initiales en orthophonie. Du coup, beaucoup d'entre nous apprennent sur le tas, dans la stupeur d'une situation imprévue, parfois en faisant des erreurs qui auraient pu être évitées.
Se former à ces questions n'est pas un luxe. C'est une nécessité professionnelle. Des formations existent, portées par des associations spécialisées dans la protection de l'enfance, par des CRIP, par des réseaux de professionnels (CPTS, URPS, syndicats...).
Les prendre au sérieux fait partie de notre responsabilité déontologique.
Il y a aussi la question de la solitude. Dans un cabinet libéral, on est souvent seul. Pas forcément de collègue à qui glisser une inquiétude entre deux séances, pas d'équipe pluridisciplinaire pour partager un questionnement. Cette solitude peut être un frein réel à l'action, parce qu'elle laisse le doute s'installer et grossir sans espace de confrontation.
Se créer des espaces de supervision avec des collègues ou un psychologue, entretenir des liens avec d'autres professionnels paramédicaux ou de l'enfance, maintenir le contact avec le médecin traitant ou le médecin scolaire quand c'est possible, tout cela contribue à ne pas rester seul face à ce qu'on perçoit. Ce n'est pas de la faiblesse : c'est de la rigueur professionnelle.
Pour conclure : prendre notre place, vraiment
L'orthophonie est un métier du langage, du soin, de la relation. Mais c'est aussi un métier de l'observation, de la durée, de la confiance construite semaine après semaine. Cette position particulière nous confère une responsabilité que nous ne pouvons pas déléguer entièrement à d'autres.
Détecter les violences faites aux enfants ne signifie pas jouer au détective, ni soupçonner toutes les familles, ni se substituer aux travailleurs sociaux ou aux juges. Cela signifie rester attentif à ce qui change, à ce qui résonne différemment, à ce que les mots et les jeux laissent filtrer. Cela signifie ne pas minimiser ce que l'on perçoit par peur de se tromper, et savoir vers où se tourner quand la préoccupation devient réelle.
Pour beaucoup d'enfants, le fait qu'un adulte ait remarqué, qu'un adulte n'ait pas regardé ailleurs, change quelque chose de fondamental. Pas toujours immédiatement, pas toujours visiblement. Mais quelque chose.
Une précision importante sur le plan pratique, parce que la confusion entre les deux procédures est fréquente et peut paralyser.
Quand on est témoin direct de violence, que les traces sont visibles sur le corps d'un enfant ou qu'il nous rapporte lui-même des faits, c'est un signalement au procureur de la République qui s'impose, doublé d'une information préoccupante transmise à la CRIP pour que l'évaluation sociale puisse démarrer en parallèle.
En revanche, quand on est dans le registre du doute, de la suspicion, quand on observe des signes qui alertent sans qu'on puisse affirmer quoi que ce soit, des carences éducatives, un comportement qui a changé, quelque chose qui ne colle pas sans qu'on sache exactement quoi, c'est une information préoccupante à la CRIP qu'on rédige. C'est leur rôle d'évaluer, de croiser les regards, de décider de la suite.
Dans les deux cas, ce n'est pas à nous de trancher définitivement. Chaque service reste libre de requalifier selon ce qu'il constate de son côté. Notre rôle, c'est de ne pas rester seuls avec ce qu'on a vu.
Et vous, dans votre pratique, avez-vous déjà été confronté à ce type de situation ? Avez-vous eu l'impression d'avoir les ressources nécessaires pour y faire face ?
C'est une question qui mérite qu'on se la pose, collectivement, en tant que profession.
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