Il y a quelques semaines, dans mon cabinet, une maman m'a dit, un peu gênée : "Je sais que je devrais faire les exercices avec lui tous les soirs, mais entre le boulot, les devoirs des deux autres et le repas à préparer, c'est juste impossible." Elle n'attendait pas que je la rassure avec un "mais non vous faites déjà beaucoup". Elle attendait une solution concrète. Et moi, avec mes 30 minutes hebdomadaires de rééducation, je n'en avais pas vraiment à lui proposer.
Cette scène, je pourrais la multiplier par dix, vingt, cent. Elle résume assez bien le défi de cette rentrée pour beaucoup d'entre nous : accepter que notre rôle a des limites, et que ces limites ne sont pas un échec professionnel mais une réalité structurelle qu'il va falloir apprendre à intégrer plutôt qu'à combattre.
Ce que 30 minutes par semaine ne peuvent pas faire
Soyons honnêtes entre nous, orthophonistes : nous le savons depuis toujours, la littérature scientifique le confirme régulièrement, et notre pratique quotidienne nous le rappelle sans cesse. Une prise en soin orthophonique efficace repose sur la répétition, la généralisation, le transfert des acquis dans le quotidien. Or ce transfert ne se fait pas en cabinet. Il se fait à la maison, dans les moments informels, dans la lecture du soir, dans les échanges à table, dans la stimulation continue.
Concrètement, cela signifie que la réussite d'une rééducation dépend en grande partie de ce qui se passe entre les séances. Et ce "entre les séances" est directement conditionné par :
- la disponibilité mentale et physique des parents,
- leurs propres ressources en termes de littératie et de langage,
- leur capacité financière (accès à des supports, à des activités stimulantes, à du temps de qualité),
- leur état psychique et émotionnel, souvent mis à rude épreuve par ailleurs,
- leur motivation, qui elle-même dépend de tout ce qui précède.
Pendant longtemps, on a eu tendance à formuler ce constat sous forme de recommandations plus ou moins culpabilisantes : "il faudrait faire les exercices à la maison", "il faudrait lire tous les soirs", "il faudrait reprendre les sons travaillés en séance". Sauf que le "il faudrait" ne tient pas compte du contexte réel de la famille en face de nous. Et à force de multiplier les injonctions sans solutions, on finit par culpabiliser des parents qui font déjà ce qu'ils peuvent avec ce qu'ils ont.
L'arrivée des applications : une réponse imparfaite à un vrai problème
C'est dans ce contexte que des outils comme Poppins arrivent et prennent une place que, quelque part, nous avons laissée vacante. Le raisonnement est simple : si les familles n'ont pas toujours les ressources pour assurer la continuité entre les séances, pourquoi ne pas leur proposer un outil numérique, ludique, qui prend le relais ?
Je comprends les réticences de la profession face à ce type d'outil, et elles sont légitimes. Le débat sur le remboursement par la CPAM en particulier me questionne. J'aurais personnellement préféré une application développée directement par l'Assurance Maladie, financée sans intermédiaire privé, plutôt qu'un modèle où une entreprise capte une part du remboursement de soins. Cette question de fond mérite d'être posée et débattue collectivement, sans faux-semblant.
Mais au-delà de ce débat sur le modèle économique, il y a une réalité clinique que je ne peux pas ignorer : pour certains enfants et certaines familles, une application va effectivement faciliter les choses. Elle va motiver l'enfant qui rechigne à faire "des exercices d'orthophonie" mais qui accroche immédiatement dès qu'il s'agit d'un jeu sur tablette. Elle va décharger un parent épuisé qui n'a plus l'énergie de s'improviser co-thérapeute le soir. Elle va offrir une régularité que 30 minutes hebdomadaires ne peuvent structurellement pas offrir.
Ni solution miracle, ni gadget à rejeter en bloc
Ce que je constate dans ma pratique, c'est que ces outils numériques fonctionnent comme n'importe quel autre support thérapeutique : ils conviennent à certains profils, pas à d'autres, et leur efficacité dépend largement du contexte dans lequel on les intègre.
J'utilise déjà Duolingo pour travailler certaines notions mathématiques avec des patients dyscalculiques, Zeaply pour la fluence en lecture, langageoral/ecrit.com, Happyneuron... Ces applications ne remplacent jamais le travail clinique fin qu'on mène en séance, l'analyse des erreurs, l'ajustement en temps réel, la relation thérapeutique. Mais elles apportent quelque chose que je ne peux pas apporter seule : de la répétition espacée, de la gamification qui maintient la motivation, un feedback immédiat qui n'attend pas la semaine suivante.
Poppins s'inscrira dans cette logique pour moi. Un outil parmi d'autres, à proposer quand le profil du patient et de la famille s'y prête, pas une solution universelle qu'on imposerait à tout le monde sous prétexte qu'elle existe. Certains enfants ont besoin avant tout d'interaction humaine, de manipulation concrète, de jeu symbolique. D'autres, au contraire, vont trouver dans l'application un espace sécurisant où ils peuvent se tromper sans regard extérieur, progresser à leur rythme, retrouver du plaisir dans un exercice qu'ils associaient jusque là à l'échec scolaire.
Ce que ça déplace dans notre posture professionnelle
Ce qui me semble important, à ce stade, c'est moins l'outil en lui-même que ce qu'il révèle de notre posture. Pendant longtemps, notre légitimité professionnelle s'est en partie construite sur l'idée que nous étions les seules détentrices d'un savoir-faire technique, difficilement remplaçable. L'arrivée d'outils numériques efficaces, même partiellement, questionne cette position.
Mais accepter que notre rôle a des limites, ce n'est pas se dévaloriser. C'est au contraire clarifier ce qui relève vraiment de notre expertise : l'évaluation fine, l'ajustement thérapeutique individualisé, la relation de confiance, la lecture clinique d'une situation complexe, l'articulation entre les différents intervenants autour de l'enfant. Une application, aussi bien conçue soit-elle, ne fera jamais ce travail-là. Elle peut en revanche prendre en charge la partie répétitive, la partie "entraînement", la partie que 30 minutes hebdomadaires ne suffisent structurellement pas à couvrir.
Cela suppose aussi d'accepter que certaines familles, avec ou sans application, resteront dans des contextes où la prise en soin sera plus lente, plus fragile, moins linéaire que ce qu'on voudrait. Ce n'est pas un échec de notre pratique. C'est le reflet d'inégalités sociales, économiques et parfois psychiques qui dépassent largement le cadre de nos 30 minutes hebdomadaires, et qu'aucune application, aussi bien pensée soit-elle, ne viendra résoudre à elle seule. et j'essaie de faire le deuil d'une idée contraire qui mettrait tout le monde sur le même niveau de possibilités... Je n'invente rien bien sûr!
Pour une orthophonie qui compose avec le réel
Au final, ce débat sur les applications me semble être un bon révélateur d'un enjeu plus large : celui d'accepter de composer avec le réel plutôt que de viser un idéal théorique inatteignable pour beaucoup de familles. Le "il faudrait" cède la place au "avec ce qu'on a, qu'est-ce qui peut aider concrètement cet enfant et cette famille, ici, maintenant".
Cela n'empêche pas de rester vigilant sur les modèles économiques qui se construisent autour de ces outils, ni de continuer à interroger la place du numérique dans une profession de relation et de langage. Mais entre le rejet en bloc et l'adoption aveugle, il y a sans doute un espace pour une intégration réfléchie, au cas par cas, selon les patients qu'on a en face de nous.
Et vous, comment intégrez-vous ces nouveaux outils dans votre pratique ? Est-ce que la question vous semble être celle de l'outil en lui-même, ou plutôt celle du modèle sur lequel il repose ?
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