(Ou comment le simple fait de vouloir payer son loyer peut déclencher un procès en sorcellerie sur les réseaux sociaux)
Il y a quelques semaines, je suis tombée dans un de ces débats de réseaux sociaux comme on tombe dans un trou un soir de pluie : sans le voir venir, et avec la désagréable sensation d'avoir du mal à en ressortir.
Le sujet ? Une orthophoniste libérale, comme beaucoup d'entre nous, réagissait négativement à toutes nos collègues qui expliquent, assez sereinement je trouve, comment elles gèrent la facturation des absences non excusées, comment elles ont optimisé leur temps de travail, et comment elles envisagent de proposer quelques prestations hors nomenclature.
Rien de scandaleux sur le papier.
Et pourtant. Les commentaires.
"C'est honteux." "On choisit ce métier pour aider, pas pour s'enrichir." "Les patients ne sont pas des vaches à lait."
Et là, j'ai eu envie d'écrire cet article.
Pas pour prendre parti — promis, je n'ai pas de réponse définitive dans ma poche — mais parce que cette question, en apparence triviale, "peut-on vouloir gagner de l'argent quand on est orthophoniste ?", me semble révélatrice de quelque chose de beaucoup plus profond, beaucoup plus inconfortable, et franchement passionnant à décortiquer.
Le mythe de la vocation — ou l'art de se faire payer en bonne conscience
Commençons par le commencement.
L'orthophonie, comme d'autres professions du soin et du lien, traîne depuis toujours une image particulière : celle du métier-vocation.
Pas un travail. Une mission. Presque un appel.
On imagine l'orthophoniste comme une figure bienveillante, infiniment patiente, qui passerait ses journées à aider des enfants à apprendre à lire dans une lumière dorée, avec une tasse de tisane fumante posée sur le bureau et un sourire d'une douceur à faire pleurer les plus endurcis.
Et il y a du vrai là-dedans, ne nous mentons pas.
Beaucoup d'entre nous ont choisi ce métier par amour du langage, par envie d'accompagner, par intérêt sincère pour le développement humain dans ce qu'il a de plus complexe et de plus beau. La dimension de soin, d'écoute, de relation thérapeutique — c'est réel, c'est précieux, et c'est ce qui donne sens à beaucoup de nos journées, même les plus épuisantes.
Mais. Et c'est un "mais" de taille. Le mythe de la vocation a un revers particulièrement vicieux : il sous-entend qu'on ne devrait pas avoir besoin d'être payé pour ça. Ou en tout cas pas beaucoup. Ou en tout cas pas trop. Comme si la pureté du motif devait se traduire par une certaine indifférence au salaire. Comme si vouloir vivre confortablement de son travail signifiait automatiquement qu'on l'aimait moins. Qu'on était moins "dedans". Moins authentique.
C'est un drôle de raisonnement, quand on y réfléchit deux minutes. On ne dit pas ça d'un architecte passionné par l'urbanisme. On ne dit pas ça d'un chef cuisinier amoureux de son métier. On ne dit pas ça d'un avocat qui défend des causes qu'il croit justes.
Mais dès qu'il s'agit du soin, du care, de l'éducation, de tout ce qui touche à la relation humaine dans sa dimension la plus vulnérable — soudain, la question de l'argent devient suspecte. Presque indécente.
Une histoire de genre, aussi — parlons-en franchement
Je vais dire quelque chose d'un peu inconfortable, mais je pense qu'on ne peut pas parler d'argent et d'orthophonie sans en parler. La profession est composée à plus de 90 % de femmes. Ce n'est pas un détail. C'est même probablement une des clés de lecture les plus importantes de ce débat.
Parce que les femmes, en général, ont un rapport à l'argent qui n'est pas neutre. Qui n'est pas sorti de nulle part. Il est construit, historiquement, socialement, culturellement. On leur apprend depuis petites que le soin aux autres est naturel chez elles, qu'elles ont une patience innée, une empathie structurelle, une vocation au don.
Et quelque part (pas toujours consciemment) qu'elles ne devraient pas trop en vouloir en retour. Trop d'ambition financière, et voilà que ça déroge, que ça jure, que ça fait désordre.
Les études sur les inégalités patrimoniales sont assez claires à ce sujet : les femmes héritent moins, épargnent moins (pas parce qu'elles sont moins prévoyantes, mais parce qu'elles gagnent moins), et investissent moins souvent.
Elles occupent massivement les métiers du soin et de l'éducation — des secteurs historiquement sous-valorisés financièrement, ce n'est pas une coïncidence.
Et quand une orthophoniste dit "je veux mieux gérer mon cabinet, optimiser mes revenus, me constituer un patrimoine" — réaction habituelle dans beaucoup d'autres corps de métier — elle se retrouve parfois à devoir se justifier d'une façon qu'un homme entrepreneur n'aurait probablement pas à faire.
Alors quand je vois fleurir sur les réseaux des comptes dédiés à l'éducation financière des femmes, des conseils sur l'investissement, sur l'épargne, sur la gestion du cabinet... je trouve ça plutôt sain. Pas parfait, pas exempt de dérives, mais globalement : bienvenu. Parce que se préoccuper de sa sécurité financière, ce n'est pas trahir ses valeurs.
C'est parfois, tout simplement, survivre.
Facturer les absences, optimiser sa fiscalité — vraiment si scandaleux?
Revenons au débat initial, parce qu'il mérite qu'on le regarde en face plutôt que de l'esquiver.
Facturer les séances non annulées dans les délais. Proposer un bilan hors nomenclature, parce que la nomenclature date d'une époque où ce genre de question ne se posait pas.
Optimiser sa structure fiscale parce qu'on est à son compte et que se laisser dépouiller par méconnaissance de son propre régime, c'est quand même un peu dommage.
Faire attention à son taux d'activité pour ne pas courir vers le burn-out à 45 ans.
Tout ça, c'est de la gestion, cela me parait basique, normal et nécessaire.
Et pourtant, dans le contexte de la santé, ça génère un malaise diffus, comme si parler de ces choses-là était une forme de profanation du temple.
Je vais être honnête : moi-même, pendant longtemps, j'ai eu du mal avec certains de ces sujets. Parler d'argent me mettait dans un état vaguement honteux, comme si je devais m'en excuser. Il a fallu du temps, et quelques fins de mois un peu sportives, pour comprendre que gérer correctement son activité n'était pas en contradiction avec bien soigner.
Que le contraire était même parfois vrai : un professionnel épuisé, stressé financièrement, débordé parce qu'il n'a pas su ou voulu mettre des limites, ce professionnel-là n'est pas nécessairement meilleur thérapeute. Il est juste plus dans la souffrance. Et la souffrance ne soigne pas.
Ce n'est pas parce qu'on accepte tout le monde, qu'on ne fait jamais valoir ses droits et qu'on travaille jusqu'à l'épuisement qu'on est une bonne orthophoniste. C'est parce qu'on est compétente, disponible, et en mesure d'exercer dans de bonnes conditions sur la durée.
La durée, le long terme... Deux notions qu'on oublie un peu facilement quand on est dans le mythe du don permanent.
Le syndrome de la sauveuse — ce piège si doux
Il y a un mécanisme qu'on voit souvent dans les professions du soin, et que personnellement je connais bien pour m'y être moi-même régulièrement retrouvée jusqu'aux genoux : le syndrome de la sauveuse. Cette conviction (souvent inconsciente, souvent sincère) qu'on est là pour sauver, réparer, combler, que nos patients ont tellement besoin de nous que se poser des limites serait une forme d'abandon.
C'est tentant. C'est même valorisant, dans un certain sens. On se sent indispensable. On se sent bonne. On donne, on donne encore, on déborde sur les horaires, on fait des séances gratuites "juste pour faire le point", on appelle quelques enseignants, on écrit quelques courriers, on imprime deux trois trucs à plastifier, on laisse passer des absences répétées sans rien dire, on accepte des rendez-vous au-delà de ce que notre emploi du temps peut raisonnablement contenir. Et puis un matin, on se lève, et on est vide. Sèche. Sans rien à donner à personne.
Le syndrome de la sauveuse, au fond, ne rend pas vraiment service aux patients non plus. Parce qu'il entretient une relation asymétrique dans laquelle l'une donne et l'autre reçoit, sans limites claires, sans cadre stable. Et les patients ont souvent besoin de ce cadre stable plus qu'ils n'ont besoin d'une orthophoniste disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Poser une politique d'annulation. Demander à être payée pour son temps. Refuser une prise en charge pour laquelle on n'est pas formée ou qui ne relève pas de nos compétences. refuser de faire un courrier en dehors de ceux obligatoires dans notre nomenclature. Ce ne sont pas des actes de dureté. Ce sont des actes de professionnalisme. Et peut-être, aussi, des actes de respect : envers soi-même, et envers les patients à qui on garantit ainsi de rester présente et compétente sur la longueur.
Les réseaux, la mise en scène du débat, et l'ère des conseils financiers gratuits
Il y a quelque chose d'assez savoureux (et un peu vertigineux) dans le fait que ce débat sur l'argent en orthophonie se joue principalement sur des réseaux sociaux où, justement, beaucoup de contenus sont produits gratuitement. Des vidéos, des posts, des threads entiers sur comment investir, comment épargner, comment optimiser son contrat Madelin: tout ça offert gracieusement, ce qui est à la fois généreux, utile, et pas tout à fait anodin.
Parce que derrière la gratitude qu'on peut avoir pour ce contenu gratuit, il y a quand même une réalité économique : ceux qui le produisent en tirent quelque chose : une audience, une réputation, parfois une formation payante à la fin, parfois un programme de coaching, parfois juste la satisfaction réelle de transmettre.
Ce n'est pas un reproche. C'est juste une observation. Donner gratuitement fait aussi partie d'une économie. Même l'altruisme a ses logiques.
Et c'est là que le débat devient philosophiquement intéressant, et franchement un peu inconfortable : dans un système capitaliste, même le don est une stratégie. Même la générosité peut avoir un rendement.
Ce n'est pas une raison de suspecter tout le monde et de voir de la manipulation partout, mais c'est une raison de garder son esprit critique actif, y compris face aux discours sur la liberté financière et l'indépendance économique, qui ne sont pas tous aussi accessibles à toutes que les posts Instagram le laissent entendre.
La liberté financière, c'est souvent aussi une question de point de départ. Et de filet familial derrière soi. Et de temps disponible pour épargner. Et de logement en zone tendue ou pas. Bref, là encore, pas si simple.
La santé, l'éducation, et le capitalisme qui s'infiltre partout
Et puis il y a la grande question. Celle que je gardais pour la fin parce qu'elle est de celles qu'on ne résout pas en un article de blog, ni probablement en plusieurs vies de philosophe.
La santé devrait-elle être une marchandise ?
Je ne pense pas. Vraiment.
Je crois profondément que l'accès aux soins, y compris orthophoniques,ne devrait pas dépendre de la capacité financière des familles. Je crois que les inégalités de santé sont aussi des inégalités sociales, et qu'elles se reproduisent avec une régularité implacable qu'on voit, hélas, très bien dans nos cabinets. Les enfants qui auraient le plus besoin d'un suivi précoce sont souvent ceux dont les familles peuvent le moins se permettre les dépassements d'honoraires, les bilans supplémentaires, les séances supplémentaires non remboursées.
Mais. Encore un "mais". Dans le système qui est le nôtre — ce beau système de santé libéral-conventionné, avec ses nomenclatures datées, ses tarifs bloqués, son désert médical croissant et son inflation galopante — demander aux orthophonistes d'être les garantes à elles seules de l'égalité d'accès aux soins en ne gagnant pas trop, c'est leur faire porter une responsabilité qui n'est pas la leur.
Ce n'est pas sur le dos des professionnels de santé que doit reposer la politique de santé publique. Ce n'est pas à nous de compenser, par notre précarité personnelle, les insuffisances structurelles d'un système qui peine à se réformer.
Vouloir gagner correctement sa vie en étant orthophoniste, c'est une chose. Défendre un système de santé plus juste, mieux financé, plus accessible, c'en est une autre.
Les deux ne sont pas incompatibles.
Et les confondre, ou demander aux praticiens de sacrifier l'une pour l'autre, c'est un peu se tromper de combat.
Alors, on en est où ?
Franchement ? Je ne sais pas.
Et j'assume ce "je ne sais pas" avec une certaine sérénité.
Ce que je sais, c'est que le débat "vénale ou sainte" est un faux débat.
Qu'il caricature des situations complexes, qu'il met des femmes en position de se justifier d'avoir des ambitions légitimes, et qu'il sert souvent plus à alimenter des polémiques de réseaux sociaux qu'à faire avancer quoi que ce soit.
Ce que je sais aussi, c'est qu'on peut aimer profondément son métier et vouloir en vivre correctement. Que ces deux choses ne se contredisent pas, même si le discours ambiant essaie parfois de nous en convaincre. Qu'une orthophoniste qui prend soin d'elle, qui se paie décemment, qui pose des limites saines, est souvent une meilleure praticienne sur la durée qu'une orthophoniste épuisée, rongée de culpabilité, qui donne jusqu'à l'os et finit par s'arrêter.
Et ce que je crois, au fond, c'est que chacune d'entre nous doit trouver son propre équilibre. Entre don et juste rétribution. Entre empathie et limites professionnelles. Entre conscience sociale et survie économique personnelle. Cet équilibre n'est pas le même pour tout le monde. Il dépend de son histoire, de ses contraintes, de ses valeurs, de son contexte de vie. Et il mérite d'être trouvé sans jugement — ni de l'extérieur, ni de soi-même.
Parce qu'au final, si on veut des orthophonistes qui soignent bien, il faut aussi qu'elles soient en état de le faire. Et ça, ça a un prix.
Et vous — professionnelles de santé, parents, patients — où vous situez-vous dans ce débat ? Est-ce que vous avez déjà eu l'impression qu'on vous demandait, dans votre métier ou dans votre vie, de choisir entre vos valeurs et votre sécurité financière ? Je suis curieuse de savoir.
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